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Full text of "Les voyages de Lionnel Waffer : contenant une description très-exacte de l'Isthme de l'Amerique & de toute la Nouvelle Espagne."

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XJ 



\^sm- 



LES 

VOYAGES 

D E 

LIONNEL WAFFER 

CONTENANT 

UNE DESCRIPTION 
très~exa£te de Tlfthme de l'A- 
merique &c de toute la nouvelle 



Efpa; 



■sne» 



Traduits de ï Anglais par Monjîcur 

De Montirat Interprète 

des Langues. 

Avec des Cartes Géographiques 
&c très-curieufes^ 



A PARI 1 

Chez Claude Cellier, 
à la Toifon d' 



M. D. C C, V I. 
AVEC PRIVILEGE BV ROf* 





AVERTISSEMENT. 

E croi que les François 
me fçauront quelque 
gré davoir traduit en 
leur Langue les Voyages de 
Lionnel Vvaffer natif de Lon- 
dres y & compagnon de Mon?* 
fleur Dampier > ce voyageur 
célèbre- M, VvaiFer les a écrits 
lui-même & les a publiez en 
Angleterre où Ton en a fait 
pluiieurs éditions, & je ne m'é- 
tonne point que les Anglois les 
ayent reçus favorablement- De 
fameux Géographes après avoir 
bien examiné la defcription 
qu il y fait de llfthme de l'A- 
mérique ? Font trouvée fi exa- 
rque cela feul doit donner du 
prix à cet ouvrage* Mais ce 



AVERTISSEMENT. . 
qui le rend encore plus digne 
de la curiofité du Le&eur, c eft 
ce qu'il contient de la nouvelle 
Efpagne \ c'eft ce nombre pref- 
que infini de Villes qui y font 
nommées > ce détail des char- 
ges & des emplois que le Vi- 
ceroy a droit de donner ou de 
faire remplir par interim , & de 
ceux dont la Cour d'Efpagne 
s eft refervée la diftribution. 
Enfin il me paroît que notre 
Auteur nous fait mieux con- 
noître ce Royaume que les au- 
tres Auteurs qui en ont parlé» 
Ce que j'en dis n'eft pas pour 
faire valoir fon Livre, je nau- 
rois pas pris la peine de le tra- 
duire , li je ne l'avois pas crû. 
utile au public» 



MÊMMMm 






T A BLE 

DES MATIERES, 



I 



GOmment les Indiens 
fauvages de l'iste de Da~ 
rien guérirent M. Wajfer de 
fa blejfure page 7 

IL P ourquoiWaffer& [es cama- 
rades penferent être brûlez^ tant 
vifs y & comment ils furent dé- 
livre z^de ce peril. f.iï 

III. De quelle manière ils fail- 
lirent à être noyez^fur une pe- 
tite montagne où ils avoient 
établi leur logement . p. 18 

IV. Defcription du chateau de 
Lacenta Chef des Indiens de 
ris le de D arien. p. 27 

y. Comment ils furent reçus che%^ 
JLacenta* p. z<? 



TABLE 
V I . Manière de faigner de en In^ 
diens. P- 3p 

VII. Des fuites queut la faignee 
que Wafer fit À une des fm- 
mes de Lacenta. p. .31 

VIII. De quelle manière les Effa- 
gntfls tirent de F or dune rivière 
'qui eft dans ï Isle vers la par- 
tie dupais du Midi, p. 35 

IX. Chap de ces Indiens, p. 36 

X. De la cérémonie que font leurs* 
devins quand ils veulent fea- 
voir l'avenir. p. 43 

X I . Defcription de l 'ifthme de l'A- 
mérique, p. 53 

XII. befcription de fortobelo. 

p. 7^ 

XIII. Defcription de Tanama. 

p. M 

XIV. Des Arbres 5 des Fruits & 
des Fiantes qui font dans 
rjfihme- de l'Amérique, p, 95 

XV. Des Reptiles , & de- tous 
les Animaux quvn. voit âans^ 



m 






DES MATIERES. 
Vlfthrne de l'Amérique, p. \\*p 

XVI. D es i féaux & des InfeBes 
v clans. p. 130 

XVII. Des Poijjhns, p. 142. 

XVIII. Des Mœurs & des Cou- 
tumes des Indiens habitans de 
Vlfihme. p. 151 

XIX. Etrange effet d'un tremble- 
ment de terre, p. 236 

XX. Naufrage. p. 278 
XXL Defcription de la nouvelle 

Efpagne. p. 315 

XXII. La Province de Nicara- 
gua, p. jijfr 

XXIII. £<* Province de Tegufi- 
galpa. p. 3i£« 

XXIV. L'Audiance de Guati- 
mala. p. 325 

XXV. La Province de Chiapa* 

P- 3*4 

XXV I. La Province de Tabafeo. 

p. 325 
XX VII. La Province de Yucatan* 



TABLE DES MATIERES. 

XXVIII. La Province de Te- 
guantepeque. p. 326 

XXIX. Xicayan & l* Ville- 
haute, p. 3*7 

XXX. Guaxaca. P- 3 i§ 

XXXI. Le Theguacan. p. 328 

XXXII. Le Mechoacan. p. 330 

XXXIII. Xalifco. p. 331 

XXXIV. La Province de Cina- 
loa & l'Isle de . Californie. 

335 

XXXV. Le nouveau Mexique. 

p. 33<S 

XXXVI. Defcription de la Ville 
de Mexique. p. 367 

Fin de la Table des Matières 



LES 




LES 

VOYAGES 

DE 

LIONNEL WAFFER. 

E fortis pour la premie- 
re fois d'Angleterre en 
1677. dans le Vaifleau 
appelle la -grande Anne 
de Londres . Il étoit commandé 
par leCapitaine Zacarie Bronw- 
ne frété pour Bantam dans rifle 
de Java aux Indes Orientales. 
Après un mois de féjour à Ban- 
tam, nous prîmes la routed 5 Iam- 
bi, dans rifle de Sumatra. La 
Y ille d'Iambi eft à cent mille au 

A 




— 






, 



j Les Voyages 

deflus de l'embouchure de la ri- 
viere qui porte fon nom, & à qua- 
tre ou cinq de la mer. On voit 
fur' cette riviere un Port de Ville 
qui confifte en quinze ou vingt 
maifons feulement , bâties fur des 
piliers à la façon du païs. Ce Port 
s'appelle guolla i mais je croi 
que c'eft plutôt un nom appella- 
tif qu'un nom propre , car nos 
Anglois marins , en ces endroits, 
pour dire qu'ils ont pris terre , 
difent qu'ils ont été à Quolla 5 
de même que les Portugais pour „ 
dire qu'ils ont débarqué , difent 
qu'ils ont été à Barcadero. Si-tôt 
que nous eûmes pris notre charge 
de Poivre à Iambi , nous retour- 
nâmes à Bantam pour y achever 
notre cargaifon. Ainu quelque 
defir que j'eufle de faire des ob- 
fervations dans les Indes , p n'en 
eus pas le tems , & je m'en re- 
tournai en Angleterre fort peu 



de Lionne I Wafer. 3 

content de mon voyage. 

L'efperance de mieux fatis- 
faire ma curiofité m'en fit entre- 
prendre un fécond en fannée 
l &19- J e m'embarquai , comme 
la premiere fois en qualité de 
Chirurgien , dans un Vaiileau 
commandé par le Capitaine Bu- 
Kenham, frété pour les Indes Oc- 
cidentales. Lors que nous fûmes 
arrivez à la Jamaïque , la faifon 
n'étant pas encore propre pour 
les fucres , le Capitaine pendant 
ce temS'là voulut faire un petit 
voyage à la Baye de Campefche 
pour y prendre du bois. Je re- 
Fufai d'être de cette expedi- 
tion, jereftai à la Jamaïque, Se 
je n'eus pas lieu de m'en repen- 
tir 5 car le malheureux Buken- 
ham fut pris par les Efpagnols Se 
conduit à Mexique où on l'a vu 
depuis , une piece de bois atta- 
chée à {es jambes & un pannier 

Aij 



I 



4 Us Voyages 

fur fott dos , crier du pain dans 
les rues pour un boulanger dont 
il étoit efclave. Les Efpagnols 
n'ont jamais voulu confentir à fa 
rançon , quoiqu'il fût Gentil- 
homme , & que fa famille eût pu 
donner une groffe fomme d'ar- 
gent pour le racheter. 

Je demeurai quelque tems dans 
la Jamaïque, &; j'exerçai la Chi- 
rurgie au Port Royal jufqu a ce 
que je rencontrai les Capitaines 
Cook & Link, deux Armateurs 
qui en fortoient pour aller vers 
la côte de Cartagene. Je m'em- 
barquai avec eux. Nous trouvâ- 
mes à Baftimentos plufieurs au- 
tres Armateurs qui avoient été à 
la prife de Portobello 3 '& qui s'é- 
toient donné rendez-vous en cet 
endroit. Ce fut là que je vis pour 
la premiere fois JVÎonfieur Dam- 
pier. Nous allâmes enfemble en 
il fie dorée paffer montre de nos 



de Lionnel Waffer. 5 

Forces 5 nous prîmes terre à Fifth- 
me., &c j'étois avec lui à l'expé- 
dition de Sainte Marie comme à 
ces irruptions dalis la mer du 
Midi que Monfieur Ringrofle ra- 
porte dans la quatrième partie de umohe 
fon Hiftoire des Boucaniers. da^tsT 

Monfieur Dampier dans Fln- 
troduclion de fon voyage autour 
du monde dit de quelle manière 
la compagnie fe îépara. Je fus 
en cette occafion du fentiment de 
Monfiçur Dampier 6c du nom- 
bre de ceux qui aimèrent mieux 
retourner à Flfthme dans des ba- 
teaux & revenir encore avec des 
peines horribles , que de demeu- 
rer fous la conduite du Capitaine 
Scharp en qui nous ne trouvions 
ni courage , ni capacité. Après 
quelques jours de marche il m'ar- 
riva un accident. C'étoit le 5. 
Mai 1687. J'étois affis fur la ter- 
re auprès d'un de nos hommes 
A iij 



% Les Voyages 

qui faifoït fécher de la poudre a 
canon fur une affiete d'argent i 
comme il ne fçavoit pas ma- 
nier la poudre , le feu y prit & 
me brûla un genoùil * de forte 
que l'on voyoit l'os à découvert. 
J'y appliquai tout auffi-tôt des 
remèdes j &: ne voulant pas de- 
meurer derrière mes compa- 
gnons, je les fuivis durant deux 
jours malgré les douleurs que je 
ioufrois. Mais nos efclaves s'en- 
fuirent après nqus avoir .volez > 
& un Nègre qui me fervoit ayant 
emporté mes drogues avec mes 
hardes , je me vis par là privé des 
chofes dont j'avois befoin pour 
panfer ma playe. Ainfimonmal 
augmenta & me mit bien-tôt hors 
d'état de fuivre les autres. Nous 
avions déjà perdu deux perfbn- 
nes , Robert Spratlin & Guillau- 
me Bowman : Ils nous avoient 
quittez à la riviere de Congo , & 



nooHiB 



■ f 



fati- 



de Lionne I Wafer. 
toute la compagnie étoit fi 
guée du chemin qu'elle avoic fait, 
que pour s'encourager les uns les 
autres , on fit une ordonnance 5 
qu'à la premiere defcente à terre 
on tuëroit ceux qui ne pourraient 
pas marcher , de peur que les Ef- 
pagnols , s'ils venoient à les pren- 
dre, n'arrachaffent par les fnp- 
plices le fecret de notre marche s 
mais cette rigoureufe ordonnance 
ne fut point exécutée, & la com- 
pagnie fe contenta de m'aban- 
donner dans l'Ifle de Darien à la 
merci des Indiens fauvages avec 
M. Gobfon &: un matelot appelle 
Jean Hingfon qui avoient fuc- 
combe à la fatigue du chemin. 

Cependant les Indiens dp l'Ifle 
à qui nous fûmes obligez d'avoir 
recours entreprirent de me gué- 
rir. Ils mâchèrent quelques her- 
bes , en firent une efpece de pâte 
.qu'ils étendirent fur une feuille 
Aiiij 



8 Les Voyages 

de plantain , &: ils appliquèrent 
ce cataplafme fur la partie affli- 
gée. Au bout de deux jours je 
m'en trouvai fort foulage. Mais 
iî j'eus fujet de me louer en cela 
de ces Indiens , nous étions d'ail- 
leurs mal fatisfaits des alimens 
qu'ils nous donnoient. Us ne nous 
faifoient manger que des plata- 
nes verds 3 &c encore ne nous les 
prodiguoient-ils pas. Il eft vrai 
que pour nous dédommager de 
cette defagreable nourriture, un 
jeune Indien chez qui nous é- 
tions logez, nous apportoit quel- 
quefois , à rinfçû de Ces voilîns y 
des platanes murs 5 nous en man- 
gions avec plaifir 5 car ce fruit eft 
auffi excellent dans fa maturité, 
qu'il eft mauvais quand il eft verd. 
Ce charitable Indien dans fon en- 
fance avoit été pris par les Efpa- 
gnols, & avoit demeuré long- 
cems parmi eux. Il avoit appris 



Mi 



de Lionnel Wafer. 9 

paffablement leur Langue chez 
TËvêque de Panama qu'il avoit 
fervi , bc il étoit revenu dans fon 
païs après avoir trouvé moyen de 
le fauver. Comme nous fçavions 
un peu d'Efpagnol & quelques 
mots de la Langue des Indiens, 
pour avoir déjà paiTé par leur 
païs , nous n'avions pas de peine 
à entendre notre hofte. Il nous 
fit fort bien comprendre que fes 
compatriotes n'étoient pas fi mé- 
dians que nous nous l'imagi- 
nions : qu'ils étoient bons natu- 
rellement, & que s'ils nous trai- 
taient avec tant de rigueur , c'é- 
toit à caufe que nos camarades 
en paflant avoient pris par force 
des Indiens pour leur fervir de 
euides , & qu'ils les avoient fait 
marcher dans un temps où les 
pluyes avoient rendu les chemins 
impraticables. 

Quoiqu'ils fuiTent fort mal- 



— 



I 



ïo Les Voyages 

intentionnez pour nous, ils ne cet 
ferent pas toutefois de panfer ma 
playe tous les jours avec les mê- 
mes herbes & de la manière dont 
j'ai parlé, & ce remède me gue- 
riiToit à veiïe d'œil. J'étois déjà 
en état de me promener, lors que 
Spratlin & Bowman que nous a- 
vions laifFez à la riviere deCongo, 
arrivèrent dans l'Ifle de Darien. 
Us nous dirent que fatiguez de 
traverfer fans guides des bois & 
des rivieres, & de ne fublîfter que 
de quelques platanes que le ha- 
zard leur faifoit rencontrer , ils 
avoient pris le parti de venir de- 
meurer en cette plantation , mal- 
gré l'inquiétude du traitement 
que leur feraient les Indiens. 
Meilleurs , leur dis-je , vous ne 
devez pas vous fçavoir trop bon 
gré de vous être venu réfugier 
ici : vous n'y aurez pour tout 
aliment que des platanes verds , 



HHH 







de Lionnel Wafer. 1 1 
&: je vous apprens que votre vie 
non plus que la nôtre n'y eft pas 
enfeureté, parce qu'on n'y a point 
encore eu de nouvelles des gui- 
des que nos camarades en paflant 
par cette Ifle ont emmenez par 
force. 

En effet les Indiens ne voyant 
pas .revenir leurs amis dans le 
temsM^'ils attendoient leur re- 
tour 3 perdirent patience 5 &: tin- 
rent plufieurs fois confeil pour 
délibérer de quelle forte ils fe 
vengeroient fur nous de la vio- 
lence qui leur avoir été faite. Les 
uns opinaient à nous faire mou- 
rir > les autres à nous garder par- 
mi eux , &: d'autres enfin à nous 
livrer aux Efpagnols pour acqué- 
rir par là leur amitié 5 comme la 
plufpart de ces Indiens haïflbient 
mortellement les Efpagnols , ce 
dernier avis frit rejette, &lere- 
fiiltat de leurs délibérations fut : 



it Les Voyages 

qu'on nous accorderait encore 
dix jours 5 mais que fi dans ce 
tems-là leurs compatriotes ne- 
toient pas de retour, ils nous bru* 
lerent tous cinq- Peu s'en fallut 
que cela n'arrivât 5 car neuf jours 
s'étant écoulez fans qu'ils enflent 
oui parler d'eux , ils ne doutèrent 
pas que notre compagnie i}e ? les 
eût aflaffinez , Se le. { jçlixiéme 
jour ils préparèrent un bûcher. 
Ils dévoient l'allumer après le 
coucher du Soleil & nous jetter 
Laccnta dedans 5 mais par bonheur pour 
ces e i n nous Lacenta leur Chef pafla par 
le lieu du fupplice èc les détour- 
na de cette cruauté. Il leur re- 
prefenta qu'il valloit mieux nous 
faire defcendre vers la côte du 
Nord avec deux Indiens qui s'in- 
formeraient de ceux de la cots 
ce qn'étoient devenus les guides. 
Ce fentiment fat approuvé j on 
nous donna deux hommes pour 



diens 






■■ 




de Lionnel Wafer. 15 
nous conduire , & dés le lende- 
main nous nous mîmes en che- 
min avec joye , parce que nous 
étions bien perfuadez que nos 
compagnons n'avoient fait aucun 
mal à leurs guides. 

Nous ne fîmes pendant trois 
jours que traverfer des maréca- 
ges , & il plut continuellement 5 
nous paffâmes les deux premieres 
nuits fous des arbres qui degou- 
toient fur nous , & le troifiéme, 
fur une petite montagne qui nous 

}>arut une Ifle le lendemain par 
a grande quantité d'eau qui étoit 
tombée dans tout le païs-bas des 
environs. Nous nous ferions con- 
folez denos peines fi nous avions* 
eu des vivres 5 mais nous n'avions 
pas d'autre provifion qu'une poi- 
gnée de mays que nos guides nous 
avoient donnée le premier jour. 
Cela étant confumé dès le troi- 
fiéme , ils sen retournèrent chez 



ï4 2*?S Voyages 

eux & nous abandonnèrent à la 
Providence , fans fe foncier d'ap- 
prendre le deilin de leurs com- 
patriotes. 

Nous demeurâmes fur la mon- 
tagne le quatrième jour ; il cefla 
de pleuvoir , & le lendemain les 
eaux s étant écoutées, nous mar- 
châmes vers le Nord jufqu'à fix 
heures du foir que nous arrivâ- 
mes à une riviere très - profon- 
de &: large d'environ quarante 
pieds. Nous aperçûmes en un en- 
droit un gros & long arbre qui 
paroiiToit avoir été abbatu à coups 
de haches , & qui s'étendant fur 
la riviere de l'un à l'autre bord 
formoit une efpece de pont pour 
la traverfer. Nous jugeâmes que 
c'étoit un ouvrage de nos carna- 
rades, ou que du moins ils avoient 
palïë par là. C'eft pourquoi nous 
nous afsîmes à terre pour nous 
confulter fur la route que nous 



_, 



de Lionnel Wafer. 15 

prendrions & après avoir long- 
tems délibéré fur cela, il fut ar- 
rêté que nous traverferions la ri- 
viere , Se que pour marcher fur 
les pas de nos compagnons, nous 
en chercherions la trace. Nous 
paffâmes donc la riviere fur l'ar- 
bre que les pluyes avoient rendu 
fî glifiant , que nous eûmes bien 
de la peine à nous foûtenir def- 
fus 5 mais nous cherchâmes vai- 
nement quelques veftiges de la 
marche de notre compagnie 5 car 
nous trouvâmes le pais rempli de 
boue & tout inondé du dernier 
déluge. Nous demeurâmes en cet 
endroit jufqu au lendemain ma- 
tin. Alors nous repaffâmes la ri- 
viere & nous en fuivîmes le cours 
en la côtoyant, perfuadez qu'elle 
alloit fe décharger dans la mer 
du Nord. Nous marchâmes par 
des bocages de bambos creux &C 
de ronces , &; fur la fin de la jour- 



ïg Les Voyages 

née nous nous trouvâmes telle- 
ment accablez de laffitude &c de 
faim , que nous y aurions indu- 
bitablement fuccombé, fi le Ciel 
qui ne vouloit pas que nous perif- 
fions , ne nous eût pas fait ren- 
contrer un arbre de Macaw char- 
gé de fruits. Nous en mangeâ- 
mes avec avidité 5 & quand nous 
nous en fûmes raffàfiez, nous en 
fîmes un paquet que nous em- 
portâmes le jour fuivant. 

Nous arrivâmes fur les quatre 
heures après midi à une autre 
riviere qui recevoit les eaux de 
celle que nous avions côtoyée, 
&c qui étoit encore plus large èC 
plus profonde. Comme elle coû- 
tait auffi vers le Nord nous refo- 
lûmes de faire deux radeaux pour 
la defcendre. Nous avions autour 
de nous des Bambos creux très- 
propres pour notre deflein 5 nous 
en coupâmes , & les laiflant dans 

leut 






de Lionne! Wàffer. \j 
leur propre longueur , nous les 
attachâmes avec une grande 
quantité de branches d'arbrif- 
feaux femblables à la vigne. Nous 
n'avions pas encore fini nos ra- 
beâux lors que la nuit vint. Nous 
établîmes notre logement fur une 
petite montagne couverte d'ar- 
bres à cotton d'une grofleur &c 
d'une hauteur prodigieuse. Nous 
amaiïames environ une charetée 
de bois & fîmes du feu 5 mais il 
furvint un orage li terrible , qu'il 
fembloit que le ciel &; la terre 
voulurent fe confondre. Il tom- 
ba une pluye épaifle accompa- 
gnée de coups de tonnerre &: d'é- 
clairs d'une odeur fi fulfureufe* 
que nous en fûmes prefque étou^ 
lez. 

Il y avoit déjà long-tems que 
cela duroit , lors que nous enten- 
dîmes de tous cotez un bruit ef- 
froyable comme de rivieres qui 

B 



-ï8 Les Voyages 

rouloient leurs eaux avec impc- 
tuofité 5 & ce qui acheva de nous 
remplir de crainte , nous décou- 
vrîmes à la faveur des éclairs que 
ces eaux s'approcboient de nous 
& que nous en étions entourez. 
Effectivement en moins d'une 
demie heure elles emportèrent 
le bois que nous avions allumé. 
Chacun alors fonge à fe fauver 8c 
cherche de petits arbres pour en 
gagner le haut 5 mais comme il 
jx 'y avoit fur la montagne que de 
gros arbres à cotton fans aucu- 
ne branche , l'efperance d'y mon- 
ter nous étoit interdite. Pour moi 
j'eus le bonheur d'en rencontrer 
un qui par hazard ou par le tems 
étoit creux d'un côté. Il y avoit 
une ouverture à quatre pieds de 
terre ou environ. J'entrai dedans 
& m'affis fur un nœud qui s'y 
trouva. Là je fis mille reflexions 
toutes plus trifles les unes que les 



de Lionne I Wafer. 15) 

autres. Je me repentis cent fois 
d'être forti de Londres & d'avoir 
quitté le repos dont j'y jouiflbis 
pour faire un voyage fi périlleux , 
& il me parut que c'étoit une 
grande folie aux hommes de s'é- 
loigner de leur païs pour fatis- 
faire leur avarice ou leur curio- 
fité. J'attendois le jour avec im- 
patience , & j'avois de tems en 
tems des frayeurs mortelles , par- 
ce que j'entendois le bruit que 
faifoient en tombant <fe grands 
arbres qui ne pouvoient refifter à 
la fureur de l'eau qui les empor- 
toit & qui venoit donner avec 
tant de violence contre celui ou 
j'étois , qu'elle le faifoit trembler. 
J'implorois le fecours du Ciel 
par les plus ardentes prières que 
ma peur me pouvoit fuggerer 5 lors 
que j'apperçûs l'étoile du matin. 
J'en eus beaucoup de joye, &: je 
commençai à concevoir quelque 

B ij 






to Les Voyages 

efperance que je ne perirois pas. 
En effet, dès que le jour parut, la 
pluye & les éclairs cefTerent , les 
eaux secoulerent aflTez vifte, & le 
Soleil fe leva. Je fortis alors de 
mon arbre , & cherchai l'endroit 
où nous avions fait du feu , dans 
la penfée que j'y pourrais trouver 
quelqu'un de nos camarades,mais 
je ne vis perfônne , & j'eus beau 
les appeller de toute ma force, les 
échos feuls répondirent à ma voix. 
21 n'eft pas poffible de fentir une 
plus vive douleur quenelle que 
j'eus en ce moment. J'enviay le 
fort de mes compagnons que je 
croyois noyez, & poffedé de mon 
defefpoir, je me lailTay tomber 
par terre comme un homme mort. 
Cependant Gobfon & les autres 
qui avoient auffi-bien que moi 
trouvé leur falut dans des arbres 
creux , & qui en avoient été quit- 
tes pour les mêmes allarmes , vin- 






! 



■—nui mi» "' 




de Lionne! Waffer. %\ 

mit me joindre & me rappeller 
à la vie. Nous nous faluâmes les 
larmes aux ^eux > nous rendîmes 
graces au Ciel de nous avoir con- 
servez j & après avoir raifonné 
fur la caufe de cette inondation 
furieufe, nous conclûmes que c'ë- 
toit la pente des montagnes voi- 
sines qui faifoit tout à coup en- 
fler les rivieres après de greffes 
pluyes y & que les eaux s écou- 
taient en peu de tems par la mê- 
me raifon* 

Nous allâmes chercher nos ra- 
deaux que nous avions laifle at- 
tachez à un arbre. Nous les trou- 
vâmes enfoncez 5 l'eau étoit en- 
trée dans les Bambos creux Se 
avoit rempli les veflîes. Nous vî- 
mes bien que nous les avions mal 
conftruits : car il eft certain que 
les radeaux faits de Bambos creux 
fe Soutiennent ordinairement fur 
l'eau. Cela bous caufa un nou- 



: 



ai les Voyais 

veau chagrin , 6c au- lieu de ion-' 
<rer à faire d'autres radeaux pour 
âefcendre , comme nous l'avions 
projette , cette riviere que nous 
nous imaginions être celle qui 
alloit fe décharger dans la riviere 
de Cheapo vers la Baye de Pana- 
ma dans la mer du Midi ; nous 
refolûmes de retourner chez les 
Indiens. Ce fut fans doute le Ciel 
qui nous infpira cette refolution > 
car fi nous euffions exécuté l'au- 
tre , nous aurions été nous jetter 
au milieu des Efpagnols qui ne 
nous auraient fait aucun quartier. 
Nous reprîmes donc le chemin 
par où nous étions venus 5 ôc com- 
me il y avoit fept jours que nous 
ne vivions que de ces fruits de 
Macaw dont j'ai parlé , &: de la 
tnouelle d'un arbre appelle Bibby, 
notre faim nous faifoit chercher 
des yeux tout ce qui pouvoit la 
foulager. Nous appercûmes un 



' 1| 



de Lionnel Waffer. 23 
Dain qui dormoit d'an profond 
fommeil. Tout le .monde s'en ré- 
jouie 5 & fe promettoic bien de le 
faire rôtir fur les charbons. Un 
de nos camarades fut détaché 
pour Taller tuer. Il s'approcha 
fort près de la bête & la coucha 
en joue 5 mais il fît un faux pas 
en la tirant & la manqua. Elle 
fe leva légèrement au bruit du 
coup , gagna la riviere en deux 
faults, la pafla à la nage & s'é- 
loigna de nous. Dans le deflein 
qu'on avoit de chercher les ha- 
bitations des Indiens , il falut s'é- 
carter de la riviere , &; cette ne- 
ceffité nous mit en danger de nous 
perdre. Heureufementnous fui- 
vîmes la trace d'un Pecary ou 
Cochon fauvage , qui nous con- 
duifit à une vieille plantation. 
Avant que de nous montrer aux 
Indiens de qui nous craignions 
d'être mal reçus , nous nous ar- 






24 2w Voyages 

rétames pour tenir confeil fur ce- 
la. Après une longue délibéra- 
tion, il fut refolu qu'on envoye- 
roit un homme de la compagnie 
à leur habitation , & que le refte 
demeureroit là jufqu'à ce qu'on 
fût inftruit de l'événement; On 
tira au fort , il tomba fur moi , 
& je m'en allay trouver les In- 
diens fort inquiet de la reception 
qu'ils me feraient. Mais ils dif- 
fiperent bien-tôt mes allarmes 
par un accueil obligeant. Ils me 
donnèrent de la viande % me fi- 
xent mille queftions 5 me deman- 
dèrent cequ étoient devenus mes 
compagnons 5 & fi-tôt que j'eus 
fatistait leur curiofité, ils leur en- 
voyèrent T Indien qui partait Ef- 
pagnol. Il les amena tous à la 
plantation ou ils furent parfaite- 
ment bien régalez. Il ne nous fut 
>as bien difficile de comprendre 
a xaifon d'un fi grand change* 

ment* 



i 



de LionnelWaffer. ■ i« 
ment. Les Guides étoient reve- 
nus de la côte du Nord , &c fe 
îoùoient Fort de notre compa- 
gnie , qui par des manières hon- 
nêtes & genereufès leur avoit fait 
oublier la violence qu elle leur 
avoit faite. 

Nous demeurâmes fix ou fept 
jours à nous repofer dans cette 
plantation 3 après quoi nous re- 
prîmes notre marche 5 car nous 
avions beaucoup d'impatience de 
nous approcher de la mer du 
Nord. Les Indiens qui étoient 
alors remplis de bonne volonté 
pour nous , chargèrent quatre 
jeunes hommes des plus robufïes 
de nous conduire le long de la 
rivière fur laquelle étoit étendu 
l'arbre dont j'ay parlé. Nos gui- 
des qui marchoient avec affe- 
&ion , nous menèrent en un jour 
dans un endroit où nous en avions 
été trois à nous rendre la pre- 



Defcri. 



i6 Les Voyages 

miere fois. Nous trouvâmes la 
féconde journée fur le bord de la 
riviere un canot dans lequel nous 
nous embarquâmes. Les guides 
ramèrent contre le courant juf- 
qu'a la nuit. Alors ils nous mi- 
rent à terre & nous firent loger 
dans une maifon où nous entendî- 
mes donner de grandes louanges 
à nos compagnons qui y avoient 
paffé. Le Maître du logis fur tout 
ne ceffoit d'en parler , & il nous 
traita d'une manière qui nous per- 
fuada que tous les hommes font 
fenfibles à l'honnêteté. Nous par- 
tîmes le lendemain avec deux 
nouveaux rameurs qu'il nous don- 
na pour foulager ceux que nous 
avions. De forte qu'à force de 
ramer contre le courant ils nous 
rendirent en fix jours au pied du 
Château de Lacenta à qui nous 
avions tant d'obligation. 

Ce Château eft fitué fur un£ 



■ » 



La* 



de Lionnel Wafer. 27 
mqntagne fur laquelle'il croît des ^ e â " 
arbres dont les troncs ont fix.fept, de " 
neuf & jufqu'à onze pieds de dia- " 
metre. On yvoitauffi une grande 
allée de Platanes ôc un bocage de 
petits arbres, & l'on peut dire que 
ce lieu feroit le plus agréable du 
monde, fi Part y avoit perfection- 
né l'ouvrage de la nature. La 
circonférence de la montagne 
contient environ cent arpens de 
terre 5 c'eft une peninfule d'une 
forme ovale , prefqu'environnée 
de deux grandes rivieres, dont 
l'une vient de l'Orient & l'autre 
de l'Occident, & il n'y a entr'- 
elles que quarante pieds de di- 
ftance. On ne peut aller au Châ- 
teau que par ce terrain qui divi- 
fe ces deux rivieres , & qui eft 
tellement embaraiTé de Bambos 
creux , d'arbriffeaux appeliez par 
les Indiens Têtes de Papes, de 
d'autres plantes épaifles, qu'il eft 

Cij 



2.8 < Les Voyages 

inacceffible à l'ennemi. 

Il demeure fur cette monta- 
gne cinquante des principaux du 
païs, ils vivent fous le comman- 
dement de Lacenta > & tous les 
Indiens de la côte du Nord auffi- 
bîen que ceux qui font au Midi 
de Flfthme de D arien, lui obéïf- 
fent comme à leur Souverain. 

Ceft donc fur cette montagne 
que Lacenta a établi fon féjour 
ordinaire , & il n'y a qu'un feul 
canot pour le pa(fer lui & tous 
ceux qui habitent le même lieu. 
Dès que nous y fûmes arrivez, 
il renvoya nos guides chez eux y 
& nous pria de nous arrêter dans 
fon Château & d'y vouloir atten- 
dre une faifbn plus propre à con- 
tinuer notre voyage 5 parce que 
les pluyes , difoit-il, avoient ren- 
du les chemins fi mauvais , qu'il 
n etoit pas poffible alors de ga- 
gner la côte du Nord. Il ajouta 



de Lionnel Waff&r. 25) 
que fi nous acceptions l'offre qu'il 
nous faifoit de nous loger en fou 
Château jufqu'à ce tems-là , il 
ne négligerait rien de tout ce qui 
pourrait nous amufer. Véritable- 
ment il chercha tous les moyens 
de nous divertir , & nous éprou- 
vâmes avec plaifîr qu'il fçavoit 
parfaitement obferver les loix de 
Phofpitalité. 

Peu de jours après notre ar- 
rivée, il arriva une avanturequi 
augmenta la bonne opinion que 
les ^Indiens avoiènt conçue de 
nous, & qui me mit en grande ré- 
putation parmi eux. Une des 
femmes de Lacenta ayant la fiè- 
vre devoir être faignée. Cette 
operation ne fe fait point là com- 
me en Europe. C'efi une céré- 
monie myfterieufe &qui deman- 
de beaucoup de préparatifs. Elle 
fe fait en public. Premièrement 
le malade s'affied tout nud fur une 
G iij 



Menie- 
re de fai- 
gner des 
indiens» 




■M' 
S 



:i . ■ 






30 Les Voyages 

pierre dans la riviere devant un 
homme armé d'un petit arc > 
qui tire de petites flèches fur fon 
corps , & qui les tire le plus 
promptement qu'il lui eft poffible 
fur toutes les parties, fans en ou- 
blier une feule 5 mais les flèches 
font arrêtées, afin qu'elles ne puif 
ient pas pénétrer fort avant , & fi 
par hazard elles viennent à per- 
cer une veine & que le lang forte 
goutte à goutte , tous les Indiens 
applaudifïent à un fi beau coup , 
& fautent pour marquer leur 
joye. Comme j'étois témoin de 
ces ridicules apprêtsqu'on faifoit 
pour faigner la malheureufe fem- 
me de Lacenta , qui me parut 
moins accablée de fon mal, qu'ef-? 
frayée de la faignée qu'on lui* al- 
lait faire, je fus choqué de l'igno- 
rance de ce peuple , & m'appro- 
ehantde Lacenta : Voulez- vous, 
lui dis- je, que je vous fafle voir 



wm 



mmmmsmw f 



de Lionnel Wafer. ^1 
une meilleure manière de faigner 
qui eft en ufage parmi nous, qui 
fera moins dangereufe, & qui fera 
moins foufFrir la malade ? J'y con- 
fens y répondit Lacenta, voyons 
comme ion faigne en vôtre païs, 
A ces mots, je tirai de ma poche 
une boëte d'inftrumens qui étoit 
la feule chofe que mon Nègre ne 
m'eût point emportée 5 je fis une 
bande d ecorce d'arbre, j'en ban- 
dai le bras de la femme & lui ou- 
vris la veine avec ma lancette. Je 
croyois que Lacentaferoit char- 
mé d'une manière de faigner fi 
prompte & fi différente de la fien- 
ne 5 mais au-lieu de m'en féliciter, 
voyant que le fang fortoit avec 
violence, il jugea que j'avois bief- 
fé fa femme, if fè mit à jurer entre 
fes dents, il prit fa lance & fut ten- 
té de me la paffer au travers du 
corps. Comme je ne lui parus pas 
fort emeu de ks menaces, que je 
C iiij 







3z Les Voyages 

lui difois de prendre patience , &"■ 
que je répondois de 1 événement» 
il s'appaifa enfin & me laifla ache- 
ver mon ouvrage. Je tirai à la ma- 
lade environ douze onces de fang, 
.& après lui avoir encore bandé le 
bras , je la priai de fe tenir en re- 
pos jufqu au lendemain. Elle fit 
exactement ce que je lui avois re- 
commandé Se la fièvre la quitta 
fans retour. 

Le fuccés d'une operation fi 
nouvelle pour les Indiens me fit 
palier dans leur efprit pour un 
homme qu'on ne pouvoit aflez 
honorer. Lacenta vint à leur 
tête 5 s'abaiffa devant moi & me 
baifa la main avant que je pufle 
l'en empefcher. Les autres à 
fon exemple m'environnèrent Se 
m'embraflerent à l'envi les ge- 
noux. Ils me mirent enfuite dans 
un Hamok, & quelques-uns me 
portèrent en triomphe fur leurs 






de Lionnel Wafer. 33 
épaules. Lacenta même pour 
m'en donner de toutes les façons > 
fit une harangue dans laquelle il 
111 elevoit au-deflus de tous leurs 
Do&eurs. Je parus fort confus 
de cette louange qui ne fiatoit 
pourtant guère ma vanité. Enfin 
ils me promenèrent de plantation 
en plantation , me montrant à 
tout le monde comme un Méde- 
cin admirable. 

Nous nous divertiffions en par- 
ticulier mes camarades 8c moi de 
la fimplicité de ces Indiens, qui, 
pour ainfi. dire, m'adoroient. Ce- 
pendant pour ne pas trop abufer 
de leur amitié & en mériter au- 
moins une partie , j'exerçai la 
chirurgie & prêtai mon fecours 
à tous ceux qui en eurent befoin. 
Quelques-uns de ces Indiens 
avoient été efclaves au Mexique 
& s'étoient écbapez des fers des 
Efpagnols. Ce que je regardai 







34 %* eS Voyages 

comme la caufe de l'envie qu'ils 
ont d'avoir le Baptefme 5 en effet 
je croi que c'eft plutôt pour por- 
ter un nom Européen que pour 
aucune connoiflance qu'ils ayent 
du Chriflianifme. 

J'allois fouvent à la chaffe avec 
Lacenta. C'étoit une de fes plus 
fortes paffions. Je l'accompagnai 
une fois au commencement de la 
belle faifon vers la partie du païs 
du Midi. Nous paflames près d'u- 
ne riviere d'où les Efpagnols ti- 
rent de l'or. Je la pris pour une de 
celles qui viennent du Sud-Eft 
& qui vont fe décharger dans le 
Golfe de S. Michel. Quand nous 
fumes auprès de la riviere , nous 
aperçeumes quelques Efpagnols 
quitravailloient. Nous nous glif- 
fâmes au ffi- tôt dans le bois & nous 
cachâmes derrière de gros arbres 
pour les obferver. Nous les regar- 
dâmes long-terns fans qu'ils nous 



wm 



WEEmammm 1 



de Lionnel Wafer. 35 
pùflent voir, & voici de quelle 
manière ils amaffent l'or. '.Ils ont 
de petits plats de bois creux, qu'ils 
enfoncent dans l'eau '& qu'ils rc* 
tirent pleins d'or, d'eau & de fa- 
ble. Ilsfecoiientleplat. Le fable 
comme plus léger , s'élève de lui- 
même au-deflus de l'eau & l'or 
demeure au fond. Cela étant fait, 
ils font fécher l'or au Soleil , &c 
puis le broyent dans un mortier. 
Enfuite ils retendent fur du pa- 
pier ; & après avoir paffé deflus 
une pierre d'aimant pour en atti- 
rer tout le fer & le nettoyer 3 ils 
le mettent dans une bouteille ou 
calebafle. Ils ne travaillent que 
FEfté,-& encore ne travaillent- ils 
que trois mois5 car dès que le tems 
eft humide 5 la riviere devient 
très-profonde, au-lieu qu'en une 
autre faifon , elle n'a pas plus 
d'un pied de profondeur. Enfin 
après qu'ils ont employé les plus 






1 






3$ Les Voyages 

beaux jours de Tannée à tirer de 
l'or 3 ils l'embarquent fur de pe- 
tits Vaifleaux pour la Ville de 
Sainte Marie. Quand nous prî- 
mes cette Ville fous le Capitaine 
Scharp, nous en emportâmes dix- 
huit ou vingt mille livres pefant. 
Apres que nous eûmes vu tra- 
vailler les Efpaghols , nous cori-* 
tiquâmes notre chaffe & paffâ- 
mes la plus grande partie du jour 
à pourfuivre un Pecary que nous 
ne pûmes prendre. Les Indiens 
& leurs chiens fatiguez d'avoir 
couru fans relâche furent obligez 
de s'arrêter pour prendre halei- 
ne , tandis que Lacenta piqué du 
mauvais fuccez de fa chaffe , la 
maudiflbit en jurant. Comme je 
m'étois aperçeu qu'il avoit def- 
fein de me retenir auprès de lui 
pour toujours , je pris ce tems-là 
pour eflayer fi je ne pourrais pas 
obtenir la permiiîîon de m'en re- 






de 'tionnel Wafer. 37 
tourner en Angleterre. Je lai 
vantai fort la vitefle de nos chiens 
Anglois, & l'affurai qu'il n'y avoit 
point de Pecary qui leur pût 
échaper 5 que s'il vouloir con- 
fentir que je fiffe un tour en mon 
païs, je lui en amènerais des meil- 
leurs. Il demeura quelques mo- 
mens incertain de ce qu'il me ré- 
pondrait. Enfin il jura, par fcs 
dents en mettant [es doigts deiTus 
qu'il me donnoit la liberté & à 
mes compagnons pour l'amour de 
moi , pourveu que je lui promifTe 
& juraffe de la même manière 
qu'il avoir juré, que je reviendrais 
êc me marierais avec fa fœur 
qu'il m'accordoit. Je fis fans ba- 
lancer le ferment qu'il exigeoit 
de moi, & alors pour mieux m'en- 
gager à le garder , il me dit qu'à 
mon retour il fe propofoit de faire 
deschofes en ma faveur qui lur- 
paûferoient mon attente. 







3§ Les Voyages 

Je ne manquai pas de le remer- 
cier de toutes (es pronieffes , èc 
dès le lendemain il commença 
d'exécuter nos conventions. Il 
nie congédia fous l'efcorte de fepe 
jeunes hommes qu'il choifit, & 
me donna quatre femmes pour 
porter nos provifions & mes bar- 
des, qui confiftoientenun fimple 
habit & un haut-de-chaufïe de 
toile que je voulois conferver 
pour paraître avec plus de dé- 
cence aux yeux des Chrétiens, fi 
jamais je les revoiois : car j'étois 
alors tout nud comme les Sauva- 
ges , & j'avois été obligé de me 
laifler peindre le corps par leurs 
femmes. Ileft vrai que jen'avois 
pu me refoudre à fbuffrir qu'elles 
me piquafTent la peau pour faire 
entrer plus avant leur peinture r 
comme elles en avoient envie. Je 
leur permis feulement de me cou- 
vrir de petites taches 3 ainfi que 



w 










de Lionnel Wœffer.. 3$ 

les gens du païs. Je partis donc 
du voilînage de la mer du Sud, où 
je laiflai Lacenta achever fa chaf- 
fe 3 & quinze jours après j'arrivai 
à fon Château, où j'appris à mes 
camarades comment &c à quelles 
conditions j'avois obtenu de lui 
leur liberté & la mienne. Ils fu- 
rent tranfportez de joye à cette 
heureufe nouvelle. Ils me louè- 
rent de n'avoir fait nulle difficulté 
de lui prometre de revenir en ce 
païs fauvage , &c me dirent en 
riant, que quand je violerois le 
ferment que j'avois fait, le Ciel 
me pardonnerai t aifement ce 
parjure , fans qu'il m'en coûtât 
une dent. 

Je me repofai quelques jours 
avec mes compagnons dans le 
Château de Lacenta. Nous mar- 
châmes enfuite vers la mer du 
Nord efcortez par un aflez grand 
« nombre d'Indiens armez qui nous 









4o Z es Voyages 

menèrent par des chemins très- 
rudes, ils nous firent monter plu- 
fieurs montagnes fort élevées , &C 
une entr'autres iî hante & fi elcar- 
pée, que nous filmes quatre jours 
à en earner le fommet. Dès que 
j y rus arrive, je ientis tout a coup 
un écourdiflëment dont les In- 
diens m'affurerent qu'il ne faloit 
imputer la caufe qu'à la hauteur 
de la montagne & qu'à la fub.tilité- 
de l'air. Je regardai cette partie 
comme la plus haute de celles 
que nous avions paflees avec le 
Capitaine Scharp, & par où Mon- 
fieur Dampier & le refte de notre 
compagnie paflerent en s'en re- 
tournant. La cime des autres 
montagnes nous paroifïbit bien 
au-deflous de celle-là , qui étoit 
tellement élevée > que quoique 
nous regarda fiions d'un côté de la 
montagne qui etoit perpendicu-. 
laire, nous n'en pouvions voir le 

pied 



■IIMIIIIIM* 



de Lionne I Waffer. 41 
pied à caufe des nuées qui étoient 
entre nous 6c la terre. Nous eû- 
mes affez de peine, à defcendre 
cette montagne , tant elk étoit 
roide. Mais à mefure que nous 
defcendions , je fentois que mon 
cerveau fe dégageoit des vapeurs 
qui l'avoient étourdi. 

Nous trouvâmes en bas une ri-* 
viere qui couloit dans la mer du 
Nord , & nous aperceûmes quel- 
ques maifons d'Indiens. Nous y 
allâmes, & ils nous firent un très- 
bon accueil. Nous y paffames la 
nmV î^lus commodément que nous 
n'avions fait depuis fix jours, par' 
ce que nous avions été obligez de 
coucher chacun dans un hamok 
attaché à deux arbres &; n'ayant 
pour toute couverture qu'une 
feuille de platane. Le jour fui- 
Vant nous nous remîmes en mar- 
che, & la troifiéme nous arriva-* 
mes fur la côte de la nier , ou noug 






42 Les Voyages 

rencontrâmes quarante des prin- 
cipaux Indiens du païs qui nous 
félicitèrent fur notre arrivée. Ils 
avoient tous de belles robes blan- 
ches qui leur defccndoient juf- 
qu'à la cheville du pied avec de 
la frange au bas, & ils portoient à 
la main des demi-piques. Mais je, 
parlerai plus amplement de ces 
Indiens dans la defcription que je 
me propofe de faire de leur païs 
dans la fuite de cet ouvrage. 

Nous leur demandâmes d'a- 
bord s'ils ne fçavoient pas quand 
il arriverait là quelque Vaifleau, 
Ils répondirent que non 5 i$ai§ 
que 11 nous fouhaitions d'en être 
inftruits , il n'y avoit rien de plus 
aiféqùe de nous fatisfaire. Ils en- 
voyèrent auffi-tôt chercher quel- 
ques-uns de leurs devins 5 car il y 
en a parmi eux un grand nombre 
qui s'attachent à la magie noire 8fc 
qui fe piquent de fçavoir forcer le, 






mm- 



de Lionnei Wafer. 45 
Diable à obeïr à leufs conjura- 
tions & à répondre à leurs de- 
mandes. Il en arriva trois ou qua- 
tre, & on ne leur eut pas plutôt dit 
qu'on fouhaitoit d'apprendre par 
leur miniftere dans quel tems il 
viendrait quelque VaifTeau,qu'iIs 
le préparèrent à conjurer le dé- 
mon. Ils commencèrent par s'en- 
fermer dans un endroit du logis 
où nous étions > afin de pouvoir 
faire en liberté leur cérémonie 
magique. Si nous n'eûmes pas le 
plaifir de les voir 5 nous eûmes du 
moins celui de les entendre. Tan- 
tôt ils pouflbient de grands cris 
en contrefaifant les voix de tous 
leurs animaux , &: tantôt ils cho- 
quoient des pierres, &c des co- 
quilles l'une contre l'autre. Ils 
joignoient à cela le fon d'une 
mauvaife efpece de tambour fait 
de bambos creux qu'ils accompa- 
gnoient d'un bruit horrible de 
Dij 






! 



44 % es Voyages 

gros os de bêtes attachez avec des 
cordes. Des cris effroyables fuc- 
cedoient à ce bruit par reprifes 5 
& de tems en tems un profond 
filence interrompoit tout à coup 
ces cris. Ce (abat dura plus d'une 
heure 5 mais les Pawawers , c'effc 
ainfi que fe nomment ces devins > 
voyant qu'ils conjuraient vaine- 
ment le Diable &; qu'ils n'en pou- 
voient tirer aucune réponfe 3 s'en 
prirent à nous, 6c conclurent que 
c'étoit à caufe que nous étions 
dans la même maifon. C'eft pour- 
quoy ils vinrent nous en faire for- 
tir comme des profanes 5 après 
cela , étant retournez au même 
endroit, ils recommencèrent la 
cérémonie. Lefuccezn'enfutpas 
plus heureux que la premiere fois* 
l'efprit malin ne daigna pas leur 
parler encore. Ce qui les obligea 
de faire une nouvelle recherche 
4am le logis. Ils jugèrent qu'il 



■MIMÉ 



de Lionnel Wafer. 45 
faîoic que quelqu'un de notre 
compagnie y fût demeuré caché, 
& que cela caufoit fans doute 
l'obflination du Diable dont ils 
avoient tant de fois éprouvé la 
docili té. I ls ne trouvèrent néan- 
moins perfonne, mais ayant aper- 
çeu quelques-unes de nos hardes 
pendues contre la muraille, ils 
les jetèrent brufquement dehors, 
ne doutant pas qu'elles n'euflent 
empêché l'effet de leur opera- 
tion. Alors rien ne s'oppofant 
plus au charme, le Diable leur 
donna contentement , car nous 
les vîmes bien-tôt fortir tous en 
fueur & fort agitez. Us allèrent 
d'abord fe laver dans la riviere &: 
enfuite ils vinrent à nous. Us 
nous dirent que le Démon leur 
avoit répondu: que dans dix jours 
il arriverait deux VaifTeaux : 
que nous entendrions tirer deux 
coups de canon > ôc qu un de nos 






f: 



46 , z^i r^^y 

camarades perdroit la vie. Effe- 
ctivement le dixième jour, nous 
entendîmes tirer deux coups de 
canon & nous découvrîmes deux 
Vaifleaux qui s'arrêtèrent au 
quai de la fonde. Nous^ nous mî^ 
mes auilî-tôt dans un canot pour 
aller à eux , &: comme nous tra- 
ver fions la barre de la riviere , le 
canot fe renverfa, &: M. Gobfoia 
tomba dans l'eau. Nous l'en tirâ- 
mes , quoi qu'avec beaucoup de 
peine , & nous efperâmes qu'à fou 
égard la prédi&ion de I'efprit ma- 
lin ne .s'accomplirait pas. 

Nous gagnâmes enfin le quai 
de lar Sonde , les deux Vaifleaux 
étoient une chaloupe Angloife 
& uneTartane Efpagnoie,que les 
Anglois avoient prife depuis deux 
ou trois jours : avant que de les 
aborder, nous jugeâmes bien à 
la manière dont la Tartane étoit 
conftruite^que çétoitunYaifleau 



*- " "'— — ■ ■■ ■■"" ■* 



de Lionnel Waffer. 47 

Efpagnol. Ce qui effraya fort un 
Indien qui étoit dans notre canots 
car comme je l'ai déjà dit, les Ef- 
pagnols font les plus grands en- 
nemis des Indiens j mais quoi 
qu'ils ne fuflent pas moins les nô- 
tres , &: que nous enflions fujet 
de craindre que la chaloupe An- 
gloife ne fût foumife à la Tartane 
Efpagnole , nous ne îaiflfâmes 
pas d'avoir l'afïurance d'aller au 
VaifTeau Anglois avec notre ami 
l'Indien. On nous y reçeut avec 
de grandes démonstrations de 
joye. Mes compagnons furent 
reconnus dans le moment, & on 
leur fit toutes fortes de carefles. 
Pour moi, je m'aflîs fur mes jarets 
à la façon des Indiens , peint Se 
tout nud comme eux , excepté 
que j'avois mon haut-de-chaufle^ 
êc fur le nez certaine piece dont 
je parlerai ci après. Je voulus me 
donner le plaifir de voir fi mes 



■ 



ill! 






'48 Les Voyages 

compatriotes pourroient trie re-* 
connoître fous ce déguifement. 
Ils n'en purent venir à bout , .82 
il y avoit près d'une heure qu'ils 
me confideroient fans me remet- 
tre, lors qu'un d'entre eux qui 
me regardoit avec plus d'atten- 
tion que les autres, s'écria : Eh 
c'eft notre Dodeur Lionnel! c'eft 
lui-même. A ces mots, je me re- 
levai, '& me découvrir à tout l'E- 
quipage dont je fus amplement 
embrafle. Je me lavai & fis tout 
mon poffible pour effacer les ta- 
ches de peinture que j'avois fur 
le corps 5 mais il y avoit fi long- 
temps que le Soleil les avoit lé- 
chées, que je perdis ma leffive/ 
& je ne pus les ôter entièrement 
qu'avec une partie de ma peau.' 
Pour M. Gobfon , quoique nous 
l'euffions empêché de fe noyer 5 
j! avoit avalé une fi grande quan- 
tité d'eau > & nous levions tant 

tour- 



WfflHH 



de ZionnelWajfer. 45 
tourmenté en lui donnant du fe- 
cours, que nous ne pûmes lui fàu- 
ver la vie. Apres avoir langui 
trois ou quatre jours , il mourut 
au quay de la Sonde , comme fî 
le Diable n'eût pas voulu en avoir 
le démenti. 

Cependant les Indiens vinrent 
plufieurs fois à bord oii ils furent 
bien reçus & bien régalez. La- 
centa même étant revenu de la 
chafle, nousvifita tous les jours 
pendant trois femaines. Enfin 
nous prîmes congé d'eux en nous 
faifant de part & d'autre mille 
protections de fervice. Il n'eft 
pas concevable combien ces In- 
diens nous marquèrent d'amitié. 
H y en eut même deux ou trois 
qui ne pouvant fe refoudre à nous 
quitter voulurent à toute force 
nous accompagner. Nous mîmes 
à la voile avec la Tartane Efpa- 
gnole vers l'Orient des Ifles de 






■il 

M 






^o tes Voyages 

Sambaloés fur la côte de Carta- 
gene. 

Comme M. Dampier étoit dans 
notre Vaifleau , & qu'il a fait le 
détail de notre voyage, je me con- 
tenterai de "dire que j'allai croi- 
fer avec lui fur les côtes des Inde» 
d'Occident & fur une partie des 
Ifles fous le Capitaine aright > 
& fur l'autre partie fous le Ca- 
pitaine Yanky jufquau temps 
que ce dernier laifla M. Dampier 
fous le Capitaine wright à PI fie 
de Sal-tortuga , ainfi que le rap- 
porte M. Dampier dans le troifié- 
me Chapitre de fon Voyage au- 
tour du monde , page 58. 

J'allai donc avec le Capitaine 
Yanky àl'Iile des Cendres. Nous 
y fumes pris par un François nom- 
mé le Capitaine Triftian qui nous 
mena prefque jufqu'à l'lfle de 
Petit Guaves 5 mais pendant qu'il 
étoit à Terre, nous nous, empa^ 



mm» 



Me Lionne I Wafer. 51 
rames du Vaiffeau & le ramenâ- 
mes deriere l'lfle des Cendres , 
oix nous prîmes le refte de notre 
troupe &: fîmes voile vers la Vir- 
ginie avec le Vaifleau François 
qui étoit chargé de. Vins, & avec 
celui du Capitaine Cook qui fe 
joignit à nous. 

Il y avoit déjà huit ou neuf mois 
que nous étions à la Virginia , 
quand M. Dampier y arriva. Je 
partis avec lui pour cette nouvel- 
le expedition de la mer du Midi 
fous le Capitaine Cook dont il 
fait un détail , dans lequel il n'a 
rien oublié que de faire mention 
de moi. Nous tournâmes autour 
de la terre du feu , nous allâmes 
fur la côte de la mer du Midi > 
le long du Chili , du Pérou ; & 
<lu Mexique, ainfi qu'il le racon- 
te dans fon 4. 5. 6. 7. & huitiè- 
me Chapitres; Il y explique auflî 
de quelle forte le Capitaine Da- 

Eij 




y 



ci X# Voyages 

vis qui avoit fuccedé au Capitai- 
ne Cook après fa mort , rompit 
fa focieté avec le Capitaine Swan 
que nous avions rencontré dans 
la mer du Sud. Et il dit que lui- 
même étant bien aife de s'arrê- 
ter aux Indes Orientales, il s'em- 
barqua avec ce dernier Capitai- 
ne. Pour moi, je demeurai dans 
Je VaifTeau du Capitaine Davis 
avec lequel je m'en retournai par 
le même chemin que j'étois venu. 
Je fis dans ce retour quelques ob- 
îervations afiez curieufes, maïs 
je n'en parlerai qu'à la fin de ce 
Livre, &; lors que j e reprendrai la 
fuite de mes Voyages que je vais 
interrompre pour Faire une Def- 
cription particulière de l'Ifthme 
de l'Ameriquç , qui eft le princi- 

Îtâï objet que j'aye envifagé dans 
a. relation que je donne aujour^ 
d'kii m Public, 



■* 



<ffic|> 



■ 




A. Cofuarer*Jaijo. 



r de_ tîonnel Wafer. ^ 

DESCRIPTION 

DE 

L'ISTHME 

DE L'AMERIQUE. 

LE Païs que je vais décrire 
eft la plus étroite partie de 
l'Ifthme de l'Amérique, Se s'ap- 
pelle l'Ifthme de Darien proba- 
blement à caufe de la grande ri- 
viere qui porte ce nom. Il bor- 
ne la côte du Nord jufqu à l'Eft 5 
car au-delà de cette riviere là 
terre s'étend auffi à l'Eft & Nord- 
Eft , comme elle fait fur l'autre 
côte au Sud &: Sud-Ëft 5 ce qui 
ne peut être appelle plus loin un 
Ifthme. Il eft compris entre la 
latitude de huit à dix degrez du 
E iij 



54 les- Voyages 

Nord, mais la largeur dans la pluâ 
étroite partie eft: d'un degré ou 
environ. Pour ce qui eft de fa 
longueur vers F Occident fous le 
nom de Hfthme de Darien > je 
ne puis afturer s'il va plus loin 
que Honduras ou Nicaragua , ou 
s'il ne pafle pas la riviere de Cha- 
gre ou les Villes de Portobelo ôc 
de Panama. Cette dernière Vil- 
le fert de bornes à la partie dont 
j'entreprens de faire la defcri- 
ption. Je ferai plus exad quand 
je parlerai de la partie du milieu 
pareille à celle-ci , parce que j'y' 
ay demeuré. On peut pourtant 
appliquer à la terre même au- 
delâ de la Panama ce que j'au- 
rai occafîon de dire touchant cet- 
te étroite partie de Tlfthme de 
l'Amérique. 

Pour en fixer precifément les 
limites , je marquerai pour fon 
Occident une ligne depuis Tem- 












de lionnel Wafer. ^ 
bouchure de la riviere de Cha- 
ore où elle tombe dans la mer du 
Nord , jufqu'à la partie la plus 
proche de la mer du Sud 5 le Cou- 
chant de Panama renfermant par 
ce moyen cette Ville avec Porto - 
belo Se les rivieres de Cheapo &£ 
de Chagre. Pour les limites du 
Midi , je tirerai une autre ligne 
du point de Garachina, de la par- 
tie du Sud du Golfe de S, Mi- 
chel direaement à l'Eft à la par- 
tie la plus voifine de la grande ri- 
viere de Darien. Ainfi, comme 
pour prendre la Baye de Caret 
dans l'Iftbme fur le Nord & le 
Sud 3 il eft fuffifamment borné par 
ces deux vaftes mers: Il faut donc 
confiderer que ce pais eft le ter- 
rain le plus étroit qui les fépare, 8c 
que la circonvaliation eft telle- 
ment grande, qu'elle ne peut être 
prife d'un rivage à l'auti'e par 
mer , puifqu'eîle a pour extrç- 
E iiij 










fS les Voydgêi 

mitez le Sud & le Nord de TA- 
nierique. Sa fituation eft très-fin- 
guliere & trés-agreable. Ces mers 
ne viennent pas tout droit fur le 
rivage, elles font arrêtées par une 
grande quantité d'Ides qu'on voit 
le long de chaque côte, comme les 
Baftimentos & celles de Samba-^ 
loés du côté du Nord, les Ifles des 
Rois ou des Perles, Perica & les 
autres Ifles qui font dans la Baye 
de Panama fur la côte de la mer 
du Sud. Cette Baye eft formée 
par les replis dcPlfthme, & on 
n'en peut pas trouver ailleurs 
une plus belle pour fa gran- 
deur. 

La terre de ce Continent eft 
prefque par tout d'une furface 
inégale. Il y a des montagnes 
très-hautes & des vallées profon- 
des & d'une grande étendue. Ces 
vallées font toutes arrofées par 
des rivieres y des ruifleaux, & par 



'de Lionnel Waffer. ff 
clés fources qui tombent des mon- 
tagnes, ce qui rend le païs fort 
abondant. Quelques-unes de ces 
rivieres fe déchargent dans la mer 
du Nord, & les autres dans la mer 
du Sud , & il y en a plus de cel- 
les qui tirent leurs fources d'une 
chaîne de montagnes que des au- 
tres qui coulent le long de l'Ifth- 
me d'une manière paralelle au ri- 
vage. Pour diftinguer cette chaî- 
ne , je rappellerai le Haut fom- 
met. 

Ce fommet eft d'une inégale 
largeur. Il a fes tours & fes re- 
plis de même que Flfthme II eft 
prefque toujours près des bords 
de la mer du Nord , & ce n- eft 
que rarement qu'il en eft éloigné 
de dix ou quinze mille. Outre 
la mer du Nord que nous ne pou- 
vions perdre de vue, ladiverfité 
des rivages préfentoit à nos yeux 
un des plus charmans fpe&acles 



5 8 Les Voyages 

de la nature. Il eft vrai qu'il eue 
encore été plus beau, fi nous euf« 
^fions pu voir la mer du Sud $ mais 
il ne nous fut pas poffible de la 
découvrir d'aucun endroit du 
fommet, tant à caufe de la diftan- 
ce qu'il y a de là à la mer du Sud, 
qu'à caufe des hautes montagnes 
couvertes de bois qui font entre 
deux. Pour du côté du Nord , il 
n'y a point de montagnes > ce font 
feulement de douces décentes qui 
viennent plutôt de la hauteur du 
fommet, que de celle de quelques 
collines étrangères. En récom- 
penfe il y a beaucoup de bois. 
Que dis- je ? C'eft une foreft con- 
tinuelle, mais qui ne dérobe point 
à la vue la beauté des rivages les 
moins éloignez du Nord. 

Le fommet n'eft pas d une hau- 
teur uniforme 3 ou pour parier 
plus jufte, ce n'eft pas la cime 
d'une feule montagne , mais unp 






fcr * 



^jM 



de Lionnel Wafer. 'fp 
chaîne de plufieurs jointes en- 
fanble. Ceil pourquoi il ne faut 
pas s'étonner fi d une infinité d'é- 
minences qui compofent fa lon- 
gueur , on apperçoît de grandes 
vallées feparées. Ces vallées ren- 
dent le fommet plus uni & plus 
habitable. Il y en a quelques- 
unes fi profondes , qu'elles em- 
barraflent le paflage des rivieres j 
&: cela eft fi vrai, que la riviere 
de Chagre qui prend fa fource de 
quelques montagnes près de la 
nier du Sud, eft obligée de faire 
des détours au Nord-Oueft avant 
que de pouvoir fe décharger dans 
la mer du Nord , quoique , fi je 
ne me trompe pas, la chaîne des 
montagnes s'étende plus loin à 
l'Oiieft & même jufqu'au lac de 
Nicaragua. 

Les rivieres qui arrofent le pais 
que je décris font prefque toutes 
aflez larges, mais peu navigables* 







£ri Les Voyages 

parce quelles ont des barres 8£ 
& les eaux baffes à l'embouchure; 
Sur la côte de la mer du Nord les 
rivieres font pour la plupart fort 
petites 5 car comme elles pren- 
nent leurs fources du Haut fom- 
siet qui eft auprès de ce rivage, 
leur cours eft fort borné. Celle 
de Darien eft une des plus gran- 
des j mais la profondeur de fon 
entrée ne répond pas à la largeur 
de fon embouchure. Je conviens 
qu'elle eft allez profonde à quel- 
que diftance de fon entrée 5 mais 
de là jufqu'à Chagre, tout le long 
de cette côte 3 les rivieres ne font 
que des ruiffeaux, & je n'excepte 
pas même celle de la Conception 
qui fort vis-à-vis le quay de la 
Sonde dans les Sambaloés. La ri- 
viere de Chagre eft à la vérité 
affez considerable , puisqu'elle 
fait un circuit le long de la côte, 
& qu'elle vient de la partie du 



'de LionnelWajfefr 6t 
Sud & de l'Eft de l'Ifthme 5 mais 
il eft certain que la côte du Nord 
qui eft fi abondamment arrofée , 
l'eft principalement par des four- 
, ces & par des ruifleaux qui def- 
cendent des montagnes voifmes. 
Le terrain fur cette côte eft affez 
mêlé , mais en general la terre 
eft bonne. Il s'eleve en monta- 
gnes jufqu'auprès de la mer ou 
Ton voit çà &. là des marais qui 
n'ont qu'un demi mille de lar- 



geur. 



Depuis la Baye de Caret , qui 
eft le feul Port qu'ait la riviere 
de Darien , jufqu'au Cap près de 
l'Ifle Dorée, le rivage de l'Ifth- 
me eft aflez fertile. Il y a une 
Baye fablonneufe , mais dont une 

Î>artie eft pleine de marécages, ÔC 
a terre tellement remplie d'ar- 
bres de Mangroue, qu'on n'y peut 
aborder fans avoir de la boue juC 
Ëfi la ceinture. Le rivage de 



If' 
i'l ; ' 



Ct Les Voyages 

cette côte eft à cinq ou fix miîîe 
du Haut fonimet , & la Baye de 
Caret a deux ou trois ruifleaux 
d'eau douce qu'on y voit couler. 
Cette Baye eft petite , à ce que 
j ai oiii dire , car je n'y ay point 
été. Elle a deux Ifles devant elle 
qui font un bon Port , &; fon ter- 
rain eft propre à l'ancrage, parce 
qu'on n'y trouve aucun rocher. 
Ces Ifles font hautes & ombra- 
gées de plu fleurs fprtes d'arbres. 
A rOccidenrdu Cap , à Ten- 
tree de la riviere de Darien , il 
y a une autre belle Baye fablon- 
ijeufe dans le cou de laquelle eft 
une petite! Ile marécageufe. Les 
eaux qui l'entourent font baffes 
& la terre fi boiieufe, qu'elle n'eft 
pas propre pour les Vaiffeaux. 
Le rivage de l'Ifthme, de quel- 
que côté que vous le preniez, eft 
un païs marécageaux & couvert 
de Aiangrouës pendant trois on 



ISe Lionnel Wafer. 65 
quatre mille qu'il monte au plus 
haut fommet 5 mais quoique le 
cou de la Baye foi t comme je l'ai 
dit, néanmoins l'eau eft profon- 
de à rentrée, & il y a au fond un 
fable ferme & bon pour l'encra- 
ge. Il y a trois Ifles devant elle 
qui font un Port , & à l'Orient 
defquelles eft l'Ifle dorée qui eft 
la plus petite, Elle a un beau 
canal profond entre elle & le 
Haut fommet , & elle eft na- 
turellement fortifiée , puisqu'- 
elle eft toute entourée de ro- 
chers à la referve de fon Port 
qui eft uîie petite Baye fablon- 
neufe fur le côté du Midi vers 
* le Havre. La terre de Tlfthme 
qui lui eft oppofée au Sudeft eft 
un païs très-fertile , fabloneux 
& allez uni jufqu'au pied des 
montagnes qui en font éloignées 
de quatre ou cinq mille. Nous 
^bordâmes en cet endroit lorfque 



TT 












64. jtes Voyages 

lorfque nous allâmes dans la mer 
du Sud avec le Capitaine Scharp. 
J'ai demeuré quinze jours dans 
cette Ifle dorée 5 il y a un petit 
ruifleau d une eau très-bonne à 
boire. 

On voit à Ton Occident la plus 
grande des trois Ifles qui fait face 
à la Baye. C'eft une I fie baffe, ma- 
récageufe & fi remplie de Man- 
grouës , qu'on n'y fçauroit aller 
defcendre. Nousnefûmesnulle- 
ment tentez d'y aborder, aucun 
de nous n'ayant affaire dans un fî 
mauvais endroit. Elle eft fort près 
du point de l'Ifthme, qui eft aufîî 
fabloneux pendant deux mille 
vep l'Occident. Elle a encore le 
même terrain de l'autre côté dans 
la Baye. Enfin cette Ifle n'eft pref- 
que feparéede Tlfthme que parla 
marée 5 les Vaiffeaux alors one 
de la peine à pafTer entre-deux. 
L'Ifle des Pins eft une petite 

Ifle 



de Lionnel Waffer. £5 
Ifle au Nord des deux autres avec 
lefquelles elle fait une cfpece de 
triangle. Elle s'élève en deux 
montagnes , & on la découvre 
fur la mer de fort loin. Elle eft 
couverte de toutes fortes d'arbres 
& a un beau ru ifleau d'eau dou- 
es. Du côté du Nord, elle eft plei- 
ne de rochers 5 & comme -elle eft 
oppofée au rivage de Plfthme 
vers le Sud , vous allez à terre fur 
«ne Ifle de fable très-curieufe 
enfermée entre deux points en 
forme de croi (Tant. On peut nau 
viger autour de l'Ifle des Pins, 
l'abord en eft facile 5 mais pour 
aller au Port de l'Ifle Dorée, il 
faut entrer par l'extrémité vers 
l'Eft entre elle & le Continent s 
car il ny a pas d'autre paffage. 
De ces Ifles & du bas Point 
marécageux qui leur eft oppofé, 
le rivage va du Nord Se Occident 
jufqu'au Point Sambàlos, & pen- 

F 



s 






%$ les Voyages 

dant trois lieues il eft défendu par 
des rochers efcarpez, dont quel- 
ques-uns font au-defllis, & les 
autres au-deflbus de l'eau. Urt 
petit bateau même n'y fçauroit 
aborder. A l'extrémité du Nord 
Occident il y a une jolie petite 
Baye fabloneufe propre à l'ancra- 
ge, comme il eft rapporté par plu- 
sieurs Armateurs. De là jufqu'au 
Point Sambalos régnent les Ifles 
de Sambaloés. Elles ne font pas 
également éloignées les unes des 
autres 5 mais avec le rivage voi- 
lin , fes montagnes &; fes bois elles 
forment une agréable perfpe&i- 
ve. Ces Ifles font en fi grande 
quantité, qu'il n*eft prefque pas 
poffible qu'elles ibient marquées 
îtir la Carte , &: il y en a de fi 
petites, qu'elles ne méritent pas 
de porter le nom dlfle. On va 
de Tun à l'autre par un canalna- 
y igable qui eft entre elles , & l'on | 



'de Uonnel Wafer. 6y 
peut naviger d'un bout à l'autre 
de rifthme qui fournit par tout 
une terre fabloneufe & ferme 5 Hz 
lî vous voulez vous mettre à l'a- 
hri des vents contraires, vous ne 
manquez jamais d'y trouver une 
bonne place pour tel nombre de 
Vaifleaux qu'il vous plaira. Voi- 
là pourquoi cette côte eft le ren- 
dez-vous des Armateurs, & prin- 
cipalement le quay de la Sonde 
ou celui de Springer , lors qu'ils 
fouhaitent d'y demeurer quelque 
tems , parce que ces deux Ifles 
leur offrent un abri commode 
pour caréner, & leur fournifleat 
des fources d'eau douce,. 

Les Sambaloés en general font 
des Iflesfabloneufes, baffes, pla- 
tes & couvertes de plufîeurs fortes 
d'arbres , & fur tout de Mam- 
mées, deSapadillos & deMan- 
chinel. Outre cela les Armateurs 
iant aflurezd'y prendre dupoifi* 

f"4 







■ 





Ill 









'6% Les Voyages 

fon à coquille & d'autres rafrai- 
chiflemens. Les quais qui font en 
dehors vers la grande mer Jbnt 
remplis de rochers & font appel- 
iez les quais efcarpez , quoique 
le côté oppofé foit fabloneux com- 
me la plufpart des quais le font 
en dedans. 

Le long canal qui eft entre les 
Sambaloés û l'Ifthme a deux, 
trois & quatre mille de largeur , 
& le rivage de Tlfthme a des 
Bayes fabloneufès & des païs de 
Mangrouës jufqu'â la pointe de 
Sambalos. Les montagnes font à 
Ja même diftance , c'eft-à-dire à 
fix "ou fept mille du rivage. Mais 
aux enyirons de la riviere de la 
Conception qui fort à un mille ou 
-deux à l'Orient du quai delà Son- 
de, le Haut du fommet eft un peu 
Çlus loin. Piufîeurs petits ruif-v 
féaux tombent dans la mer de 
chaque côté de cette riviere & j 



!| ;!' < 



'de Lionne! Wafer. 6$ 
les ruifleaux font les uns dans des 
Bayes fabloneufes & les autres 
parmi des terres de Mangrouës. 
Les marécages ou font les Man- 
grouës fur cette côte font formez 
par des eaux falées , de forte que 
les ruifleaux qui en fortent font 
aigres, au- lieu que ceux de laBaye 
fabloneufe ont une eau fort dou- 
ce. Nul de ces ruifleaux, ni même 
la riviere de la Conception n'eft 
pas aflez profonde pour qu'il y 
puifle entrer des Vaifleaux. Il 
n y entre que des canots. La ter- 
re aux environs eft excellente f 
elle s'élève doucement jufqu'au 
plus haut fommet & eft remplie 
de grands arbres propres pour la 
charpente. 

La pointe de Sambalos.eft un 
:roc pointu , bas , aflez long & fi 
gardé de rochers qui s'avancent 
un mille dans la mer , qu'il eft 
dangereux de s'en aprocher de 









iiiiii 



70 Les Voyages 

trop près. Au-delà du rivage à 
l'Occident & un peu au Nord a 
3. lieues de cette pointe, on voit 
le Port de Scrivan > la côte qui eft 
entre eux eft toute pleine de ro- 
chers & la terre couverte de bois. 
Le Port Scrivan eft un bon 
Port , mais comme fon entrée qui 
eft à peine de cinquante pas fe 
trouve entourée de rochers par- 
ticulièrement à l'Eft 5 on ne peut 
s y prefenter fans peril. Il ne pa- 
roîft pas affez profond pour 
recevoir aucun Vaifleau chargé > 
n'ayant en plufieurs endroits que 
liuit ou neuf pieds d'eau. Ceft 
îin païs fertile & un lieu commo- 
de pour y defcendre à l'Eft & an 
Sud où le terrain eft bas & très- 
ferme pendant deux ou trois mil- 
le. Mais du côté de l'Oueft ç eft 
un marécage de Mangroûes rou- 
ges. Ce fut dans ce defagreable 
«adroit que le Capitaine Coxoiv 






de Lionnel Wafer. 71 
!a Sonde, & les autres Armateurs 
mirent pied à terre en Tannée 
167$. lors qu'ils allèrent pren- 
dre Portobelo. Àinfî leur mar- 
che fut fatigante &; ennuieufe.. 
Mais ils aimèrent mieux descen- 
dre loin de la Ville, qu'aux Bafti- 
mentosou dans un autre lieu plus 
proche , afin de pouvoir éviter 
d'être découverts par les fenti- 
nelles que les Efpagnols ont tou- 
jours dans leurs voifinage* Effe~ 
divement par ce moyen ils cache- 
rent leur marche durant cinq 012 
iix jours qu'ils mirent à traverfer 
tout le païs y & ils arrivèrent à 
une heure de chemin de Portobe- 
lo avant qu'on les; eût aperçus. 
Les Efpagnols ne fe fervent plus 
du Port de Scrivan, & depuis plu- 
fieurs années on n'y voit aucun 
-VaifTeau , excepté quelque Ar-t 
mateur qui s'y arrête par hazard 
jeu paflant* 













i^ 



$•'■■■ 



72 Les Voyages 

L'endroit ou étoit autrefois 
Nombre de Dios eft environ à 
fept ou huit lieues plus loin vers 
l'Occident. Le païs d'entre-deux 
eïl fort inégal , & Ton y voit de 
petites montagnes qui penchent 
vers la mer. Le terrain des coli- 
neseil plein de rochers, il ne pro- 
duit que des arbrifleaux , & les 
vallées ne font arrofées que par de 
mauvaifes petites rivieres. Le 
plus hautfommet paroît être à 
une grande diftance de la mer , 
puifqu il ne fut point aperçeu 
dans la marche des Armateurs le 
long du rivage de Portobelo. La 
place où étoit Nombre de Dios 
eft le fond d'une Baye fort près 
de la mer toute remplie d'une ef- 
pece de cannes fauvages fembla- 
blés à celles dont nos pefcheurs à 
la ligne fe fervent en Angleterre. 
Il ne femble pas qu'il y ait jamais 
eu là de Ville. Ilnenrefteaucua 

veftige. 






r de Lionnel Wafer. 75 
Veftige. La fituation n'eft pas fort 
agréable. La Baye offre un petit 
abri aux Vaiiïeaux & eft toute 
ouverte du côté de la mer. Ce 
qui joint au mauvais air du ter- 
rain qui eft bas Se marécageux, a 
étécaufe vraisemblablement que 
les Efpagnoîs ont abandonné cet- 
te place, qui n'eft pas en feureté, 
quoiqu'il y ait au devant, deux on 
trois petits quais ou rochers. Us 
ont eu raifon de la quiter pou* 
aller s'établir à Portobelo donc 
le Port eft beaucoup meilleur & 
plus aifé à défendre. 

A un ou deux mille vers l'Oc- 
cident de ces petites Ifles à Pern- 
bouchure de la Baye de Nombre 
de Dios Se à un demi mille du ri- 
vage, paroiiïent quelques Ifles 
appellees les JBafiimentos. Elles 
font pour la plufpart affez hautes 
& couvertes de bois. Il yen a. 
tme dont une partie eft une Baye 

G 







74 'ffîs Voyages 

fablotieufe & d'un facile abord. 
On y trouve une fource d'une eau 
excellente à boire. Elles font 
toutes enfemble entre elles Se 
l'Ifthme un fort bon Port dont 
la profondeur eft propre pour 
l'ancrage. On y entreavec le vent 
de mer entre rifle du côté d'O- 
rient & la plus voifine , & on en 
fort avec le vent de terre par le 
même endroit. Plus loin vers 
l'Occident, avant que vous arri- 
viez à Portobelo , vous trouvez 
deux petites Ifles plates, fans bois 
& fans eau douce , & qui ne font 
prefque pas feparées l'une de l'au- 
tre. J'y ay été. Le terrain en eft 
fabloneux. Elles font entourées 
de rochers vers la mer , Scl'Ifth- 
nie en eft fi proche , qu'il n'y a 
qu'un canal entre- deux, mais un 
canal trop étroit pour qu'il y puif- 
fe entrer des Vaifleaux. 

Le rivage de Tlfthme aux en* 



nt % 



de Lionne I Wafer. 75 
virons eft compofé de" Bayes fa- 
bloneufes après qu'on a paflë 
une chaîne de rochers qui fort de 
la Baye de Nombre de Dios vers 
les^aftimentos, & au-delà juf- 
qu'à Portobelo la cote eft géné- 
ralement pleine de rochers , Se 
le Continent rempli de hautes 
montagnes efearpées. C'eft un 
fort bon païs. La plus grande par- 
tie eft couverte de bois, & l'autre 
a été défrichée par les Indiens EC 
pagnols tributaires de Portobelo, 
qui en ont fait des plantations. 
Ce font les premiers établifte- 
mens qui foient fur cette côte - 
fous le gouvernement Efpagnof. 
Sur tout le refte de la côte dû 
Nord de rifthme , les Efpagnols, 
dans le tems que j'y étois, n'a- 
voient audun pouvoir fur les In- 
diens , ny même aucun commer- 
ce avec eux, quoiqu'il y ait des 
Indiens par tout le Continent. 







- * 



Poi; 



7*5 tes VoyageS 

Toutefois on m'a dit depuis qtf% 
les Efpagnols avoient gagné leur» 
efprits Se s'en étoient rendus maî- 
tres. 

Le Port de Portobelo eft très- 
beau , grand , & commode pour 
les VaiiTeaux. Son embouchure 
eft étroite, mais elle s'élargit en 
dedans. Les Gallions d'Efpagne 
y trouvent un bon abri quand ils 
viennent en cette Ville chercher 
les Tréfors du Pérou que l'on y 
apporte de Panama par terre. 
L'entrée du Port eft défendue 
par un Fort à main gauche en en- 
trant. Ce Fort eft bien fortifié &C 
le paflage eft plus facile par la 
droite ou il y a un autre Fort à la 
vérité, mais beaucoup plus foible. 
La Ville eft au bas du Port. Elle 
s'étend le long du rivage en for- 
me de croiflant. On voit au mi- 
lieu un Fort affez bas & environ- 
jpé de maifons* excepté du côté dg 



'de lionne! Wdjfer. 77 
lamer; & à l'Occident de la Ville 
environ à cinquante pas du riva- 
ge, il y a fur une petite élévation- 
encore un autre Fort plus grand 
& plus fortifié que les autres > 
mais il eft commandé par une 
montagne voifme, dont M. Mor- 
gan fe fervit pour le prendre. Il 
peut y avoir dans tous ces Forts 
ceux ou trois cens Soldats Efpa- 
gnols en garnifon. La Ville eft 
longue & étroite ; les Eglifes Se 
les maifons paroiflent affez belles 
& font bâties à la manière des 
JEfpagnols. Elle n eft défendus 
du côté de la campagne par ant- 
enne muraille ni même par au- 
cun ouvrage 5 &. du côté de TEft, 
on eft obligé de fortir par le che- 
min qui conduit à Panaçna, à eau- 
fe des montagnes qui bouchent 
le paflage vers le Midi. On ren- 
contre de longues Ecuries qui 
vont du Nord au Sud de la Ville 

Giij 






7& "Les Voyages 

à laquelle elles k joignent. Ce 
font ks Ecuries du Roy deftinées 
pour les mules qu'on employe fur 
le grand chemin de Portobelo à 
Panama. La maifon du Gouver- 
neur communique au grand Fort 
à l'extrémité de la Ville vers 
l'Occident. On voit une petite 
Baye avec un pont deflus ; & du. 
côté de l'Eft près des Ecuries, il 
yaunruilTeaud'eaudouce. C'eft 
un endroit fort mal fain : Car ou- 
tre qu'il eft bas & marécageux, la 
mer en fe retirant laiffe dans le 
Port le rivage à(ec y & comme 
c'eft une boue noire & puante^ès 
qu'elle eft échauffée par la cha- 
leur du climat, elle exhale des va- 
peurs empoifonnées. Vers le Midi 
ôc l'Orientée pais s'élève en peti- 
tes montagnes dont les unes font 
pleines de bois, & les autres d'une 
terre nommée Savannach. On ne 
trouve pas une grande quantité 







de tlonnel Wafer. *J9 
<l'arbres fruitiers , non plus que 
de plantations auprès de la Ville. 
Je tiens cette defcription que 
je viens de faire de Portobelo , 
de quelques Armateurs bien in- 
ftruits. Pour moi, je n'y ay point 
été. J'ay bien vu étant en mer le 
pais qui eft au-delà à l'Occident 
de l'embouchure de la riviere de 
Chagre , mais je n'y ay jamais 
abordé 5 Se je n'en puis dire au- 
tre chofe , finon qu'il eft plein de 
montagnes & de marécages près 
de la mer, comme je l'ay déjà dit , 
& plufieurs perfonnes m'ont affu- 
ré qu'il n'y a aucune communi- 
cation entre Portobelo 6c cette 
riviere. 

J'ay été encore plus loin vers 
l'Occident fur cette côte , avant 
que d'aller au-delà de rifthme 
avec le Capitaine Scharp. Nous 
courûmes çà & là & carénâmes, 
à Bocca Toro Se à Bocca Drago j 
G iiij 










So ^ les Voyage! 

mais comme cela eft hors des bof- 
nes que je me fuis prefcrkes , 
c'eft un détail qu'il faut pafTer ici 
fous fîlence. 

Après avoir ainfi parlé de la 
côte du Nord de l'Ifthme, il faut 
que je parle auïîî de la côte du 
Midi ; mais je m étendrai moins, 
parce que M. Dampier en a fait 
en quelque manière la defcription 
dans fon Voyage autour du mon- 
de. Je commencerai par la pointe 
de Garachina , qui eft à l'Occi- 
dent de l'embouchure de la rivie- 
re de Sambo. Cette pointe eft 
haute & fur une terre ferme, mais 
au dedans vers la riviere elle eft 
baffe & remplie* de Mangrouè's 
comme toutes les autres pointes 
<iu païs , jufqu'au Gap de S ; Lau- 
rent. La riviere de Sambo eft 
aflez grande. Son embouchure 
eft ouverte au Nord, & de là la 
côte va au Nord-Eft vers le Golfe 



■"■■ 



de Lionnel Wafer. Si 
He S. Michel. Ce Golfe eft forme 
par une infinité de ruifleaux 8ç de 
rivieres , dont les deux principa- 
les font les rivieres de Sainte Ma- 
rie & celle de Congo. Il y en a 
plufieurs autres jufqu'au Midi, 
èc particulièrement une appellee 
la riviere d'Or , parce qu'elle 
fournit de la poudre d'or en quan- 
tité. Les Efpagnols y envoyent 
de Panama 6c de Sainte Marie 
.leurs Efclaves pour en amafler. 

La riviere la plus voifine de la 
riviere d'Or eft celle de Sainte 
Marie, ainfi appellee à caufe de la 
Ville qui porte ce nom. Elle eft 
aflez éloignée de la mer. Ce fut 
tout le long de cette riviere que 
nous vînmes, lors que nous entrâ- 
mes pour la premiere fois dans la 
mer du Sud avec le Capitaine 
Scharp. Nous prîmes chemin fai- 
fant Sainte Marie, qui avoït deux 
cens foldats de garnifon , mais qui 






S f, . Les Voyages 

n'étoit point fortifiée/Elle n'avoir 
point de muraille, & le Fort mê- 
me n'étoit défendu que par des , 
Paliflades. C'eft une nouvelle 
Ville que les Efpagnols de Pana- 
ma ont fait bâtir, tant pour y met- 
tre une garnifon & des magazins, 
que pour aûurer une retraite à 
leurs travailleurs dans la riviere 
d'Or. Le païs d'alentour eft bas , 
plein de bois j & la riviere eft ft 
remplie de boue, que la puanteur 
en infecte l'air. Mais le petit Vil- 
lage^de Schuchadero qu'on voit 
au côté droit de la riviere près de 
ion embouchure, eft fituéfur une 
terre ferme, élevée, & ouverte au 
Golfede S. Michel. Commeilre- 
çoit des vents frais de la mer & 
qu'il eft aflez fain, il fert de place 
de rafraîchiflement. H a un beau 
ruifleau d'eau douce 3 ce qui eft 
d'autant plus extraordinaire que 
les rivieres font fort noires vers 
le Haut païs. 



de Lionnel Wafer. % 
Entre Schuchadero & le Ca^ 
de S. Laurent, qui fait le côté 
du Nord du Golfe de S. Michel , 
la riviere de Congo fe décharge 
dans le Golfe. Elle eft compofée 
de plufieurs petits ruiffeaux qui 
tombent des montagnes voifines 
& qui fe joignent pour là former. 
Son embouchure eft boiieufe & 
découverte en baffe marée pen- 
dant plufieurs lieues 5 il n'y a de 
l'eau que dans le fond du canal 
qui conduit a un endroit aflez 
commode pour débarquer ; mais 
plus loin en dedans la riviere eft 
profonde. De forte que fi les V ail- 
féaux y viennent dans la haute 
marée, ils y trouvent un fort bon 
Port. Le Golfe même eft fort 
navigable , car la plus grande 
partie eft dans une terre fan- 
geufe auffi-bien que les lfles 
dont il eft environné ; & il a a.- 
fez d'étendue pour contenir un 



■M^ 



$4 'Zés Voyages 

bon nombre de Vaifleaux. 

Au Nord de ce Golfe eft une 
petite Baye où nous mîmes pied 
à terre en fortant de la mer. Le 
pais d'entre-deux eft partie de 
Mangroucs & partie de Bayes fa- 
bloneufes ,. & même toute cette 
côte jufqu a la riviere de Cheapo 
n'a pas un autre terrain. Je ne 
connois qu'une riviere considera- 
ble encre Cheapo & Congo. A h 
vérité il y a plufieurs petices Ba- 
yes & des ruifleaux 5 mais on m'a 
afluré que dans la faifon féche 011 
n'y crouvoic de l'eau fraîche en 
aucun endroic. Pour dans la fai- 
fon humide, lafituation du ter- 
rain qui eft penchant & les ar- 
bres qui dégoûtent n'y laiftènt 
point manquer d'eau. 

Cheapo eft une belle riviere 
qui prend fa fource auprès de la 
mer du Nord. La Ville de ce nom 
eft fituée du côcé de l'Oueft à 



2e Lionnel Waffer. . 85 
quelque diftance de la mer. .C'eft 
une très- petite Ville 5 mais elle 
a d'excellens pâturages pour le 
gros bétail , car le pais eft rem- 
pli de Savanahs. Ces Savanahs 
font fur de petites collines ou dans 
des vallées entremêlées déterre, 
& c'eft de quelqu'une de ces col- 
lines que prend fa fource la rivie- 
re de Chagre qui va tomber dans 
la mer du Nord, après avoir coulé 
quelque temps vers l'Occident. 
A côté de cette riviere aflez près 
de Panama eft Venta de Crufés. 
C'eft un petit Village plein d'hô- 
telleries &ç de magazins où les 
marchandifes qui defcendent la 
riviere de Chagre font portées de 
Panama fur des Mules , & là em- 
barquées dans des canots. Pour 
l'argent, on le porte par terre à 
Portobelo. 

Entre la riviere de Cheapo & 
Manama vers l'Oiieft , il y a trois 






_ 



I 






§6 ^ Les Voyages 

rivieres peu confiderables. La 
terre qui eft entre-elles eft "bafle, 
unie, prefque toute féche, & cou- 
verte de petits buiflons. Auprès 
de celle qui eft la plus expofée à 
l'Occident étoit iituée la vieille 
Ville de Panama. Cetoit autre- 
fois une grande Ville, mais il n'en 
refte plus rien à l'heure qu'il eft 
que quelques maifons ruinées' & 
quelques chaumières habitées par 
de pauvres gens. Avant que le 
Chevalier Henry Morgan l'eut 
brûlée , les Efpagnols avoient re- 
folu de l'abandonner à caufe qu'- 
elle n'avoit pas un Port commode 
pour débarquer. Ainfîau-lieude 
la rebâtir, ils en firent une autre, 
qui eft celle qu'on voit aujour- 
d'hui. La riviere de la vieille cou- 
le entre-deux ; mais plus près de 
la nouvelle , où de petits bateaux 
peuvent entrer. 

_ La nouvelle Panama a un grand 



de Lionne I Wafer. 87 
•avantage fur la vieille : Elle a 
une rade aufîi bonne qu'un Port 
pour les petits bateaux. Elle en 
eft redevable aux trois Ifles de 
Perica qui font devant elle & qui 
lui fervent d'abri. Il y a entre- 
deux un bon ancrage affez écarté 
de la Ville, entre laquelle &; la 
rade eft un morceau de terre où 
les eaux (ont baffes 5 fi bien que 
les Vaiffeaux font obligez de s'ar- 
rêter près de Perica , né pouvant 
s'approcher de la Ville , qui par 
ce moyen eft moins commandée. 
Panama eft fur un terrain 
uni , &. elle eft entourée 
hautes murailles principalement 
du côté de la mer. Elle n'a 
point d'autres fortifications que 
les murs. La mer les lave à cha- 
que marée &L les bat quelquefois 
fi rudement, qu'elle en renverfe 
tme partie. Lorfqu'on la regarde 
de lamer, ceft une très-belle 



Defcrt- 

Jp prion de 

Pàruma- 









¥t 



88 "Zes Voyages 

perfpedive. Les Eglifes 5c lei 
maifons des perfonnes de qualité 
s'élèvent au-deflus des autres bâ- 
tiniens > ■& les logis étant bâtis 
de pierre & couverts de tuiles 
crenfes, cela fait un mélange de 
blanc & de rouge qui réjouit -la 
vue. Les tuiles font fort en ufage 
chez les Efpagnols par toutes les 
Indes Occidentales. Bailleurs 
cette Ville eft environnée de Sa-, 
vanahs, de montagnes plates- & 
de bois taillis , ce qui ajoute de 
grandes beautez à la peripeclive. 
Vous voyez audi des fermes dif- 
perfées dans la campagrïe où fe 
nourrit une prodigieuie quantité 
de Bœufs, de Chevaux & de Mu- 
les. Enfin, Panama eft le ren- 
dez-vous de toute cette partie de 
la cote de la mer du Sud : Elle 
eft dépofitaire des trefors de Lima 
& des autres Ports de mer du Pé- 
rou , É commerce avec le Mexi- 
que, 






'de Lionne! Wafer. % 
que , mais fort peu au-delà du 
Golfe de Nicaragua. Le Roy 
cTEfpagne y a un Prefident qui 
agit de concert avec fon Confeil. 
Le Gouverneur de Portobelo lui 
obéît 5 & fa Jurifdi&ion s'étend 
depuis Nata, l'Avelia , Leon> 
Realeja, &c. jufqu'au Gouver- 
% ftement de Guatimala vers l'O- 
rient 5 il n'a pas moins d'autorité 
au-delà de Tlfthme fur les deux 
mers 3 comme étant foumifes aux 
Efpagnols. L'air de Panama n eft 
pas fi mauvais que celui de Por- 
tobelo y mais il ne laifie pas d'en- 
tre mal-fàin , & Ton a remarqué 
que les gens qui arrivent du Pé- 
rou où Mr eft kc & pur, y tom- 
bent malades ordinairement Se 
font obligez de faire couper leurs 
cheveux, 

Il y a une autre riviere à 
rOueft à une lieuë de Panama , 
appellee par quelques - uns Rio 
U 




lin! 



€)o Les Voyages 

grande. A l'entrée les eaux (ont 
baffes , et elle coule avec beau- 
coup de rapidité. Il y a fur ion 
rivage à l'Occident des fermes Se 
des plantations de fucre \ mais 
delà elle s'éloigne 6c reprend for* 
cours vers le Midi. Je bornerai 
en cet endroit les côtes de lamer 
du Sud de l'Ifthme Se laîflerai 14 
cette riviere. 

Entre elle & la pointe de Ga* 
rachina le rivage forme une Baye 
en demi cercle qui eft fort regu* 
liere. On l'appelle la Baye de Pa- 
nama. Il y a dedans plufieur s bel- 
les Mes ôc de bonnes rades pour 
les Vaifleaux > mais comme Mon- 
iteur Dampier dans le feptié- 
me Chapitre de fon Voyage au- 
tour du monde en fait une ample 
defcription,jen'en parlerai point* 
& je me contenterai de dire que 
ces Mes produifent en abondance 
du bois y de l'eau > des fruits & du 



* -*! 



de tionnel Wafer. 5>I 
gibier pour rafraîchir ceux qui 
y vont defcendre. 

Le terrain de l'lfle & de la 
plus grande partie du païs eft qnc 
terre noire très- fertile. Du Golfe 
de SJvlicheljufqu'à la chaîne des 
montagnes , qui eft dans la Baye 
de Caret , c'eft un païs de vallées 
arrofées par des rivieres qui tom- 
bent dans le Golfe, fi marécageux 
& fi rompu, qu'il eft impoffible de 
voyager le long du rivage Se aux 
environs. A l'Occident de la ri- 
viere de Congo * le païs devient 
plus montagneux & plus fee. On 
y trouve d'agréables vallées jus- 
qu'à ce qu'on ait pafle la riviere 
de Cheapo, au-delà de laquelle 
on ne rencontre que des bois. Là 
commence le païs des Savanahs 
qui eft fee 5 plein d'herbe & de 

Êetites montagnes entremêlées de 
ois 5 ces montagnes font fertiles 
juiques à leurs fommets qui font 
Hij 






-^— 






Prez 

Sainte 



ft Zes Voyages 

couverts de très -beaux arbres 
fruitiers. Pour les montagnes 
d'où tombe la riviere d'Or, elles 
font plus fleriles vers le fommet [g 
elles ne produifent feulement que 
de petits arbrifleaux : mais je croi 
que ce n'eft pas la faute du ter- 
rain qui paroît capable de pro- 
duire tout ce qui croît dans la 
Jamaïque. Toutefois il faut ob- 
server que les bois de ce païs fur 
la cime ou fur les cotez des mon- 
tagnes dans le dedans du païs ne 
reflemblent point à ceux qui font 
près de la mer $ dans les lieux fees 
& élevez les bois font grands > 
fort gros, & n'ont prefque pas de 
branches, au-lieu que fur la côte 
de la mer où le terrain eft d'ordi- 
naire bas & marécageux , ce font 
plutôt des arbrifleaux que des ar- 
bres, des Mangrouës, des ronces 
ou d^s Bambos, 

Les faifons en cet endroit font 



de Lionnel Wdffer. 53 
de même que dans les autres de 
Ja Zone Torride en eetce latitu- 
de* c'eft-à-dire, approchant plus 
de l'humide, que du fee. Le terns 
des pluyes commence en Avril ou 
en May, elles continuent les mois 
de Juin & de Juillet , & dans le 
mois d'Aouft elles font très-vio- 
lentes. Il fait auffi fort chaud 
alors par tout où le foleil perce 
là nue. L'air eft étouffant , car il 
n'y a point de vents pour le ra-* 
fraîchir. Les pluyes commencent 
à cefler dans le mois de Septem- 
bre , mais elles durent fouvent 
jufqu'au mois de Janvier. De ma- 
niere que c'eft un païs fort hu- 
mide , puifqu il y pleut pendant 
les trois quarts de l'année 5 & les 
premieres pluyes y tombent com- 
me nos grandes pluyes d'Avril j 
ou comme des orages mêlez de 
tonnerre & d'éclairs. L'air y a 
fouvent une odeur fulphureufe S£ 





5>4 'fys Voyages 

étouffante qui fe répand dans les 
bois. Quand l'orage eft pafle, 
vous entendez le croaflement des 
grenouilles & des crapaux , le 
bourdonnement des mouches & 
des moucherons , les fîflemens & 
les cris des Terpens & des au- 
tres infectes qui font enfemble 
un concert fort defagreable. Les 
plûyes en tombant dans les bois 
rendent un fon creux j mais elles 
font quelquefois fi groffes , qu'- 
une plaine qu'elles inondent , 
devient femblable à un lac 5 & 
les orages, ainfî que je l'ai mar- 
qué dans la relation de mon paf- 
fage , déracinent fouvent les ar- 
bres & les entraînent jufques 
dans les rivieres. 







de Lionne! Waffer. % 



Des Arbres, des Fruits, & de$ 
Plantes qui font dans Fifth- 
me de l Amérique* 

CO m m E tout ce païs ell 
plein de bois, il contient 
tine grande quantité d'arbres » 
de plantes & de fruits dont 1 ei- 
pece eft inconnue en Europe. 

L'arbre qui porte le Coton eft 
le plus gros de tous , & croît en b ^ 
abondance dans la plus grande ton. 
partie de riftmç. Il n'y en a pas* 
ou du moins je ne me fouviens 
pas d'en avoir vu dans les Sam- 
baloës ni dans aucune autre des 
I fies voifines. Cet arbre porte une 
gouffe de la groiTeur d'une noix 
Mufçade pleine d'un duvet on 
laine courte > laquelle étant meu- 
re crevé la goulte 5c eft empor- 
tée par le vent. Le plus grand 



eàC©* 






._ 



S>6 * les Voyages 

avantage qu'on tire de cette forts 
d'arbre' , c'eft qu'on en fait des 
canots ou des pirogues. Les pi- 
rogues different autant des ca- 
nots, que les bateaux de voitures 
& les petites barques different 
des bateaux légers; Les Indiens 
brûlent les arbres creux 5 mais 
les Efpagnols les coupent & les 
ouvragent 5 le bois en étant fart 
tendre & aifé à travailler. 
^ ce- L es Cèdres de ce païs font fort 
eftiniez pour leur hauteur & leur 
grofleur. Il y en. a de très-beaux 
fur le Continent. Us croiffent 
fur toutes les côtes de la mer , 
particulièrement vers le Nord, 
Le bois en eft fort rouge 5 a de 
belles veines, & eft trés-odorant» 
Mais ils ne font pas^d'un meilleur 
ufage que l'arbre à Cotton, & on 
, ne s'en fert guère non plus que 
pour faire des canots & des piro- 
gues. Il y a une grande abon- 
dance 



tf^L 



de Lîonntl Wafer. $f 
Idance de ces deux elpeces d'ar- 
bres, 

On en voit fur le Continent 
plufieurs autres , & fur tout Tar- 
tre de Macaw.. Il n'eft pas haut, ^aa* 
Le tronc s'élève droit & a envi- ca V v^ a * 
ron dix pieds. Il eft entouré de 
guirlandes épaifles avec de longs 
piquans. Le milieu de l'arbre en- 
ferme une moelle femblable à 
celle du Sureau. Le tronc eft 
nud jufques vers le haut s mais 
de là il fort des branches de dou- 
ze à quatorze pieds de long & 
larges d'un pied & demi qui di- 
minuent infenfiblement jufqu a 
l'extrémité. Ces branches font 
-par tout couvertes de pointes , 
entre lefquelles croît le fruit qui 
eft une efpece de grappe, pas 
plus grande qu'une petite poire 5 
mais il y en a plufieurs enfemble. 
Ces grappes font d'une figure ova- 
le j leur couleur eft jaune avant 



N 




5§ Les Voyages 

quelles foient meures , au-lieu 
qu'elles deviennent rougeâtres 
dans leur maturité. Le fruit a un 
noyau 5 & quoiqu'il Toit un peu 
aigre , il ne laifïe pas d'être bon 
à manger. Les Indiens coupent 
l'arbre fort fouvent pour avoir ce 
fruit. Le bois de l'arbre eft fort 
dur, noir, pefant, Se d'un grand 
tifage. Il fe fend fort aifément, èc 
les Indiens s'en fervent d'ordinai- 
re pour bâtir leurs maifons. Les 
hommes en font des têtes de flè- 
ches, & les femmes des navettes 
pour travailler à leur cotton. 
l'Arbre L'Arbre de Bibby, ainfi ap- 
âcmby ' pelle d'une liqueur qui en diftille, 
& que nos Anglois nomment Bib- 
by , croît auffi fur le Continent, 
Cet arbre a le tronc droit & f 
menu, qu'il n'eft pas plus gros 
que la cuifle , quoiqu'il s'éleve 
jufqu'à foixante ou foixante-dni 
pieds. Il eft nud & plein de M 



de Lionnel Waff et. $9 
quans comme celui du Macaw « 
Les branches forcent de même du 
haut de l'arbre > & portent abon- 
damment des fruits ronds > d'une 
couleur blanchâtre , & pas plus 
gros que âcs noix. Ils font remplis 
d'huile. Les Indiens les pilent 
dans un mortier 5 après quoi ils 
les font bouillir & les preffent. 
A mefure que la liqueur fe refroi- 
dit 5 ils Fécument &: en tirent le 
deffus qui eft une huile très-claire 
•& d'une extrême amertume. Ils 
la mêlent avec les couleurs dont 
ils veulent fe peindre. Quand 
l'arbre eft jeune 3 ils le percent 
& mettenMine feuille dans le trou 
par ou le Bibby coule à groffes 
gouttes. Ceft une liqueur pe- 
fante & d'un goût affez agréable, 
quoiqu'un peu aigre, lis la boi- 
vent après l'avoir gardée un jour 
ou deux. 

Il y a des arbres de Coco dans 


















'<:(■ ^ 






LePla 
tanc 



too Les Voyages 

les Ifles , mais il n'y en a pas dans 
rifthme.' On voie fur le Conti- 
nent un certain arbre qui porte 
un fruit femblabîe à la cerifej mais 
il eft plein de petits noyaux , & il 
n'eft jamais mou. 

On y voit auffi des Platanes en 
abondance. Leur tronc a plu- 
sieurs longues & grofles feuilles 
qui croiflentles unes fur les autres, 
& qui forment une efpece de pen- 
nache , en s étendant autour dix 
tronc. Les fruits s'élèvent en long 
vers le haut. Il ne croît point -de 
Platanes fauvases' , fi ce n'eft 
quand les rivieres" les entraînent 
dans le tems des pluyes 5 car alors 
demeurant fur la terre , ils fe fe- 
ment d'eux-mêmes. Les Indiens 
tes plantent en allées i & quoi- 
que ces arbres n'ayent point d'au- 
tres bois que leurs troncs, pourvu 
que leurs troncs foient verds &c 
€a fève, ils en font de très-beaux 
bocages. 



hte^HL 



Le* 
Leur mées. 



de Lionnel Wafer. i o r 
Il y a des Bonanos en grande 
quantité. C'eft une efpece de Pla- 
tanes. Le fruit eft court & épais, 
doux & farineux 5 mais on les 
mange crus, au-lieu qu'on fait 
boiiiïlir le Platane. 

J'ay vu dans les Ifles des ar- 
bres appeliez Mammées. 
tronc eft droit & fans branches * 
&: a plus de foixante pieds de hau- 
teur. Le fruit en eft fort fain & 
délicieux. Sa forme eft femblable 
à celle d'une poire 5 mais il eft: 
beaucoup plus gros , & il a un 

f>etit noyau ou deux dans le mi- 
ieu. La Mammée Sapota diffère 
des autres en quelque chofe. Son 
fruit cft plus petit & plus ferme , 
ôt fa couleur plus belle. Elle eft 
fort rare dans les Ifles. Elle ne 
vient pas même fur le Continent. 
Les Sapadillos n'y croifTent pas 
non plus, mais il y en a beaucoup 
dans les Ifles. Les Sapadillos fonc 

I iij 



Les % 

na no s. 



" 



P©T>mes 
de Pin. 




jot Les Voyages 

des arbres faits à peu près comme 
lesChefnes. Le fruit en eft agréa- 
ble. Il eft de la grandeur d'une 
poire de Bergamotte , &. fa peau 
eft femblable à celle de la pom- 
me de Reinette. 

Il croît dansl'Ifthme le meil- 
leur fruit du monde, qu'on appel- 
le la Pomme de Pin. Elle a toute 
la figure d'un Artichaut , elle eft 
groffe comme la tête d'un homme 
& montée fur une tige d'un pied 
& demi de hauteur. Ce fruit pefe 
ordinairement près de fix livres. 
Il eft enfermé dans des feuilles 
courtes & piquantes de même 
que l'Artichaut 5 mais pour le 
trouver, il n'eft pas befoin de le 
dépouiller , il ne faut feulement 
que peler les feuilles. Il n'a ni 
pierre ni noyau , & il femble qu'il 
ait tout enfemble le goût de tous 
les plus délicieux fruits qu'on 
puifle jamais goûter. Il y en a de 



de UonnelW affer. •: 105 
fnûrs pendant toute l'année. 

On trouve encore fur le Con- 
tinent un fruit nommé la Poire 
piquante. C'eft une plante de 
quatre pieds de haut ou environ, 
pleine de piquans tout autour. 
Elle a une feuille épaifle, à l'ex- 
trémité de laquelle eft la Poire > 
qui eft un bon fruit , dont les In- 
diens & les autres mangent beau- 
coup. 

Il y a des arbrifleaux appeliez 
Telles de Papes. Us ont des pi- 
quans pareils à des éoerons, longs 
d'un pied , aigus , épais & durs 
avec une pointe noire qui leur 
fert de défenfe. 

On voit auffi des Cannes de 
Sucre ; mais les Indiens n'en font 
point d'autre ufage que de les mâ- 
cher & d'en fuccer le jus. Il croît 
dans les Mes un arbre à qui l'on 
a donné le nom de Manchinel , 
& celui de Pomme de Manchi- 

I iiij 



la Poir* 

piquan- 



Teftes 
dePapes* 



Cannes 
de Sucre. 



Man '* 
chinel. 






io4 'lei Voyages 

nel à fon fruit. Elle a 1'odeur & 
la couleur d'une belle Pomme 
odorante, mais cell: un poifon. 
Cet arbre funefte croît dans des 
morceaux de terre pleins de ver- 
dure. Il eft bas, rempli de feuil- 
les, & fon tronc eft fort gros. 
J'ay oui dire qu'on en employoie 
le bois à faire des pieces de;raport 
dans des ouvrages de marquete- 
rie, car il eft bien graine. Maison 
ne le peut couper fans peril, puis- 
qu'il eft ft venimeux, qu'il fe for- 
me une veffie dans la partie cou- 
pée. Un François de notre com- 
pagnie s'étant mis pour prendre 
le frais fous un de ces arbres dans 
une des Iftes de Sambaloës, com- 
me il avoit fait de la pbye , l'ar- 
bre dégoûta fur fa tète & fur fon 
eftomach, & ces goûtes d'eau y 
formèrent des puftules û dange- 
reules, qu'on eut de la peine à îui 
fauver la vie. Il lui en eft refté 



Je LionnelWdtfer. iof 
des marques femblables à celles 
de la petite vérole. 

Il croît dans l'Ifthme un arbre £*g 
qu'on appelle Maho , qui eft de ho. 
la groffeur d'un Frefne. Il y a en- 
core une autre forte de Maho 
plus commun & plus petit qui 
vient dans des marécages & lieux 
humides auprès des rivieres ou de 
la mer. Son écorce eft claire 
comme le Canavas 5 fi vous en 
voulez prendre un morceau , il 
le déchirera en lanières jufqu'au 
haut de l'arbre. Ces lanières font 
minées, mais fi fortes, qu'on en 
fait des cables & des cordages 
pour les petits Vaiffeaux. Voici 
de quelle manière les Indiens en 
font des cordes : ils ôtent pre- 
mièrement toute lecorce de l'ar- 
bre & la mettent en pieces plus 
ou moins longues , felon qu'ils 
le jugent à propos. Il battent ces 
pieces , les nettoyent , les tordent 



~ 




;i : 11 



. 



îo6 Les Voyages 

enfemble & les roulent enfuit* 
entre leurs mains ou fur leurs 
cuifles, comme nos Cordoniers 
font leur fil , mais beaucoup plus 
vite. Ils en font auffi des filets 
pour pefcher le gros poiflon 
£r£« L' arbre q«i porte laCalebafle 

tt Xi '\ ? J mt &forte 'P ais - LaCale- 
bafTe croît haut Se bas parmi les 
branches de même que nos Pom- 
mes^ Ce fruit eft rond & entou- 
ré d'une coquille dure qui peut 
contenir depuis deux jufqua 
cinq pintes. Les Indiens s'en fer- 
vent comme de vaifleaux à plus 
d'un ufage. Mais il faut obferver 
qu'il y a de deux fortes de Cale- 
baffes , des douces & des ameres j 
quoique les arbres qui ks pro- 
duifent, foient tout-à-fait fenîbla- 
bles. La fubftance de l'un &de 
l'autre de ces fruits eft fponçieufe 
& pleine de jus. La CalebalTe 
douce a le goût d'une tartre 






-J0L 



de lionnel Wafer. 107 
aigre , les Indiens toutefois en 
mangent ordinairement quand ils 
voyagent, c'eft-à-dire, qu'ils en 
fuccent feulement le jus & qu'ils 
crachent le refte : pour la Cale- 
baffe amere , il n eft pas poffible 
d'en manger > mais en récom- 
penfe elle eft fort medecinale. 
Elle eft admirable fur tout pour 
les fièvres tierces , & on en fait 
d'excellentes décodions pour la 
colique. Les coquilles des Cale- 
baffes font prefque auffi dures que 
celles du Coco , mais elles ne font 
pas à beaucoup près fi épaiffes. 
Les Calebaffes de Darien font 
peintes & fort eftimées des Ei- 
pàenols. \ 

:■ Il y a auffi des Gourdes qui.**** 
rampent fur la terre comme la vi- 
crne , ou qui s'élèvent jufqu'au 
haut des arbres. Il en eft encore 
de deux fortes , d'ameres & de 
douces j les douces font bonnes à 





ï 

; ;|i 
If 




1 
II 

1 



ïoS Les Voyages 

manger, & les autres ont les mê- 
mes qualitez que les Calebaflès 
ameres. Les Indiens font grand 
état de leurs coques dont ils fe 
fervent pour puifer de l'eau, & 
celles des CalebaiTes leur tien- 
nent lieu de plats & de vailTeaux 
pour boire. 

lis ont une plante qu'ils ap- 
pellent SilkgraC C'eftuneefpe. 
ce de Jonc qui croît en abondan- 
ce dans des endroits humides. Sa 
racine eft pleine de nœuds & 
pouffe des feuilles femblables à 
une lame d'épée. Ces feuilles ont 
julqu à deux aulnes de long & 
font déchiquetées fur les bords 
comme une fcie. Les Indiens les 
coupent, les font bien fécherau 
«oleil , puis les battent dans un 
morceau d eeorce ; & quand il 
ne refte plus que des ûkts , ils ks 
tordent comme ceux des arbres 
de Maho, en font des cordes pour 



- il» 

de Lhnnel Wafer. 109 
les hammoks & toutes fortes de 
cordages, mais particulièrement 
des filets pour prendre de petits 
poiflons. Dans la Jamaïque , les 
Cordoniers fe fervent de Silk- 
gralT pour faire leur fil , car il eft 
plus fort que nos Chanvres & que 
toute autre chofe. Les femmes 
Efpagnoles en font des bas, qu'on 
appelle, Bas defoye d'herbe, qu'- 
elles vendent fort cher. Elles en 
font auffi une forte de lacets jau- 
nes que portent les femmes Mo- 
relies dans les plantations des In- 
des Occidentales, 

Le Bois léger, ainfi nommé à ( j>boîî 
caufe de fa légèreté, eft un arbre e ° er * 
de la groiîeur d'un ormeau. Il eft 
droit , & fa feuille reffemble affez 
à celle du Noyer. Un homme en 
peut porter une grande quant-te. 
Il eft blanc, mais plus raboteux 
que le Sapin. Je ne fçai s'il eft 
fpongieux comme le Liège -, mais 



~ 






t: 



no Les Voyages 

il eft fi léger, que quatre fouches 
jointes enfemble vont foiitenir fur 
l'eau deux ou trois hommes. Les 
Indiens en liant les plus petites 
fouches avec des cordes de Maho 
en font des planchers. Us en font 
encore des chevrons , qu'ils croi- 
fent de difbnce en diftance, '& 
qu'ils chevillent avec de longues 
chevilles de bois de Macaw 5 & 
ils fe fervent de cette efpece de 
bateaux dans les endroits où. les 
canots manquent, pour paftèrou 
eroifer une grande riviere , ou 
pour pefcher. 

Ils ont un autre arbre appelle 
Bois blanc, dont le tronc eft d'en- 
viron dix-huit ou vingt pieds de" 
long , & reffemble à un grand 
Saule. Sa feuille eft très-petite, 
& en la voyant on croit voir du 
Séné. Le bois en eft fort dur, 
ferré, pefant, Se plus blanc qu'- 
aucun bois d'Europe que j'aye 



r de Lionnel Wafer. in 
jamais vu. Outre cela il eft d'un 
fi beau grain , qu'il feroit fore 
bon pour des ouvrages de mar- 
queterie. Je nay point vu de cet- 
te forte d'arbre ailleurs que dans 
l'Ifthme. 

Les Tamarins bruns font longs l« t.« 
& gros. Cet arbre vient ordinai- 
rement près des rivieres dans un 
terroir {ablonneux. L'arbre qui 
porte le fruit appelle Locuft 5 croîc 
fur le Continent s le fauvage fur 
tout s'y trouve en abondance. Il 
n'eft pas fort different des Tama- 
rins. On y voit auffi un arbre bâ- 
tard qui produit la Canelle. Il a b ?^ e 
une gonfle plus courte que celle 
d'une fève, mais plus épaifïe. 

Il y a par tout lTfthme des 
Bambos en quantité. Ils font fem- B.imbo $ 4 
blables à des ronces ou à des bois 
taillis. Il fort d'une même racine 
vingt ou trente branches à la fois 
défendues par des piquans. Ils 







Bambos 
creux. 



grouës. 



pa Les Voyages 

rendent impraticables les en- 
droits ou ils croiflent , qui font 
ordinairement des terres maréca* 
geufes uo des cotez de rivieres. 
On en voit fore peu dans les lues. 
Mais pour des Bambos creux , il 
ne sen trouve que fur le Conti- 
nent. Ceux-ci font hauts de tren- 
te ou quarante pieds & auflï gros 
que la cuiffe. Ils ont des nœuds 
tout du long à un pied & demi 
de diftance Tun de l'autre, &de 
la capacité de quatre quartes 
d'Angleterre pour le moins. Ils 
fervent à plufieurs ufages. Les 
feuilles de ces arbrifleaux ne réf. 
femblent point mal à celles du 
Sureau. 

Les arbres de Mangrouës croif- 
fent hors de l'eau , dans les lues 
&fur le Continent. Ils s'élèvent 
de leurs (bûches & font entortil- 
lez les uns avec les autres > & en 
montant ils s'unifient tous enfem- 

^ble 




de Lionne I Wafer. 113 
ble en forme de berceau. L'arbre 
eft plein de fève. Il eft ordinai- 
rement fort haut & a deux pieds 
de diamètre. On a de la peine à 
pafler par les lieux ou font ces ar- 
bres, à caufe qu étant mêlez com- 
me je l'ay dit , ils embarraflent le 
paflage. L'écorce des Mangrouës 
qui viennent dans l'eau falée, eft: 
rpuge&fert à teindre le cuir. Ce 
n'efl pas fans raifon que je croi 
que l'arbre qui produit le Peru- 
vian , ou écorce de Jefuite , eft: 
de l'efpece de Mangrouë 5 car la 
dernière fois que j'étois à Arica 
dans le Pérou , je vis arriver une 
Caravane d'environ vingt mules 
chargées de cette écorce 3 & lors 
qu elles furent déchargées , un 
homme de notre compagnie ayant 
demandé à un Efpagnol qui con- 
duisit la Caravane, d'où ilap- 
portoit cette écorce > l'Efpagnol 
nous montraot du doigt de hau- 

K 






ïï4 '%& Voyages 

tes montagnes fort éloignées de-la 
mer & de nous, répondit que c é- 
coit d'un grand lac d'eau douce 
qui étoit derrière une montagne 
aflez loin dans le païs. J'exami- 
nai 1 ecorce avec attention, & dis 
a TEfpagnol : C'eft un arbre de 
Mangrouë. Il me repartit en fa 
Langue , que c etoit une Man- 
grouë d'eau douce. Néanmoins 
il ajouta que c'étoit un petit ar- 
bre nain de la même efpece. Nous 
emportâmes quelques paquets de 
cette écorce, & j'ay éprouvé en 
Virginie que c etoit efFedive- 
ment de Pecorce de Mangrouë. 
livres. Us ont dans rifthme de deux 
fortes de Poivre 5 Tune appellee 
Poivre à la cloche, & l'autre, Poi- 
vre à loifeau 5 & il y en a des deux 
en abondance. Une herbe fau- 
vage ou arbrifleau d'une aulne de 
iaut les produit. Les Indiens en 
-.confiraient beaucoup -, mais pria- 



— 



de Lionne I Wdffer. 115 
«paiement du Poivre à Poifeau 
qu'ils eftiment plus que l'autre. 

Ils ont auffi une forte de boisBoisrou, 
ronge qui pourroit être très-pro- 
pre pour les Teinturiers. Il croît 
en grande quantité vers la côte 
du Nord fur une riviere qui coule 
du côté des Sambaloës à deux 
mille du riyage de la mer. J'ay 
vu la une infinité de ces arbres. 
Ils ont trente ou quarante pieds 
de hauteur & font plus gros que 
lacuifle. L'écorce eft pleine d'en- 
sailles 8c de concavitez. Quand 
le bois eft coupé il paroît d'un 
jaune rouge. Les Indiens le mê- 
lant avec une forte de terre qu'ils 
ont dans le païs, en teignent leurs 
cotons pour leurs hamoks &; pour 
leurs robes. En faifant bouillir 
de ce bois & de cette terre 
enfemble pendant deux heures 
dans de Peau claire , elle de- 
vient ronge comme du fang. J'en 

Kij 




— l : 




îi6 tes Voyages ^ 

ay fait l'épreuve. Je trempai dam 
cette eau une piece de cotton qui 
devint trés-rouge. Il eft vrai qu- 
elle pâlit un peu quand je l'eus 
lavée. Mais je m'en imputai la 
faute , & je jugeay qu'il falloit 
que j'eufle manqué à quelque 
chofe pour fixer la couleur 5 car 
il eft certain que Feau ne fçauroit 
effacer cette teinture. 

Les Indiens ont encore plu- 
fieurs racines qu'ils plantent > 
comme des Potates & des Iams, 
Ils les font rôtir & les mangent. 
Il y a de deux fortes d'Iams, de 
blancs & de couleur de pourpre. 
Ils ont une autre racine appellee 
Catfava. Cafta va , qui reflemble à des pa* 1 
nais 5 mais il y en a de deux ef~ 
peces 5 une douce & une empoi- 
sonnée. Us rôtiftent la douce & 
la mangent de même que les Pa- 
tates. A Tégard de Fempoifon- 
aée, ils la 'ftcfSsàté & après en | 



Rotates. 



Iams. 






de Uonnel Waffer. î 17 
avoir ôté le jus , qui eft fort dan- 
gereux ,. ils râpent une partie de 
ce qui refte , &; la reduifent en 
poudre. Us font une pâte de l'au- 
tre qu'ils étendent fur une pierre 
fous laquelle il y a du feu . Ils jet- 
tent enfuite de cette poudre fur 
la pierre, qui venant à s échauf- 
fer , cuit la pâte qui eft ferme & 
brune. Puis ils les pendent fur les 
maifons & fur les hayes pour les 
faire fécher. On s'en fert com- 
munément au- lieu de pain dans 
la Jamaïque & dans les autres 
Iïles Occidentales. 

Il croît fur le Continent du Taba& 
Tabac comme dans la Virginie s 
mais il n'a pas tant de force , à 
caufe peut-être que les Indiens 
de rifthme ne le travaillent & ne 
le tranfplantent point. Ce qu'ils 
n'entendent pas bien. Ils fe con- 
tentent de le iemer dans leurs 
plantations j & quand il eft fee Se 



1 





ni? Les Voyages 

nettoyé , ils le dépouillent de {os 
feuilles, les mettent Tune fur Tau. 
tre , les roulent toutes enfembk 
ôc en font un rouleau long d^ 
deux ou trois pieds, au milieu du- 
quel ils laiflent un petit trou, 
Lors qu'ils font en compagnie \ 
& qu'ils veulent fumer , un petit 
garçon allume un bout du rou- 
leau , mouille 1 autre pour l'em- 
pêcher de brûler trop vite. Cela 
étant fait , le fumeur met le rou- 
leau dans fa bouche comme une 
pipe., & fouffle au travers du trou 
la fumée au vifage de toute l'af- 
femblée, dont chaque perfonne % 
autour du nez une efpece d'en- 
tonnoir pour mieux recevoir la 
fumée qu'ils refpirent voluptueux 
feraient. 






r de Zionnel Wafer. iif 



Des Reptiles, & de tous les Ani- 
maux quon voit dans Plflhmc 
de l'Amérique. 

IL n'y a pas dans Fifth me une 
grande diverfité d'Animaux s 
mais il eft fi fertile, que fi. Ton 
en défrichoic une partie confide- 
rable qui confifte en bois , on en 
ferait d'excellens pâturages pour 
les troupeaux noirs , pour les 
Pourceaux , & pour toutes les 
autres bêtes qu'on y voudrait ap- 
porter d'Europe. 

On y voit une efpece de Co- 
chon que les Indiens appellent 
Pecary. 11 eft fait à peu près 
comme les Cochons de Virginie. 
Il eft noir & a de petites jambes 
courtes. Il ne laifle pas toutefois 
de courir fort vite. La partie de 
Chafle que je fis avec Lacenta 




no Les Voyages 

en peut faire foy. Ce qu'il y a 
de fîngulier dans le Pecary : c'effc 
qu'au-lieu d'avoir îe nombril fous 
le ventre , il la fur le dos s & ce 
qu'il y a de plus furprenant en- 
core : c'eft que fi vous en tuez un 
& que vous ne lui coupiez pas le 
nombril , en moins de deux ou 
trois heures fa chair fe corrompra 
de manière que vous ne la pour- 
manger 5 mais fi au-contraire vous 
le coupez, elle fe confervera fraî- 
che pendant plufîeurs jours. Au 
refle , c'eft une viande très-nour- 
rifTante, fort faine & de bon goût.- 
Ces animaux satroupent d'ordi- 
naire , & ks Indiens les chaflent 
avec leurs Chiens, les frappent 
avec leurs lances ou leur tirent 
dts flèches. Ils ont encore une 
autre efpecede Cochon fauvage 
fcevvar- qu'ils nomment le varrée. Il a 
de petites oreilles &c de grandes 
défenfes. Il eit tout couvert de 

poil 




fe* J^Èm 



de Lionnei Wafer. ïit 
poil ou d'une foye fort épaiffe, 
C'eft un animal féroce & qui at- 
taque toutes les autres bêtes qu'il 
rencontre en chemin. Onlechaf- 
k de la même façon que le Peca- 
ry. Il n'eft pas moins bon à man- 
ger 5 mais il n'a pas le nombril 
fur le dos & il neft pas befoin de 
le lui ôter pour conferver la chair 
fraîche. 

On y rencontre auflî une afïez ^ 
grande quantité de bêtes fauves 
iemblables à nos Dains. Les In- 
diens ne les chaflent jamais. Ils 
n'en tuent pas un & n'en veulent 
pas manger , quoy que la chair 
en foit très- bonne. Pour nous , 
c etoit ce que nous mangions le 
plus volontiers. Je ne fçai s'ils 
en ufent ainfi par fuperftition ou 
autrement 5 mais il eft certain 
que quand ils nous en voyoient 
manger , ils en paroiflbient tout 
fâchez. Cependant ils attachent 






Tu les Voyages 

dans leurs maifons & confer- 
vent foigneufement les cornes de 
Dains , c'eft-à- dire, celles que 
ces animaux laiflent tomber , car 
ils courent trop vite pour que les 
tarées les puiffent atteindre , &; 
les Indiens, comme je l'ay déjà 
dit , n'en tuë,nt aucun. 
chiens. Les Chiens de ce païs~la font 
fort petits &C mal faits. Leur poil 
eft rude & long , & ils ne fervent 
guère qu'à aboyer & à faire lever 
le gibier. Ils (ont fi mauvais, que 
de deux ou trois cens bêtes qu'ils 
feront lever en un jour , ils n'en 
prendront pas quelquefois qua- 
tre , & encore ne fera- ce point à 
la courfe. Mais ils font entrer la 
hète dans une baye où ils la tien- 
dront bloquée jufqu'à ce que les 
Chafleursfoient arrivez. De gros 
chiens conviendraient beaucoup 
mieux aux Indiens , & on leur fe- 
roit plaifir de leur en mener d'Eu- 







de Lionnel Waffer. 1 23 
rope 5 mais comme ils feroient 
obligez de les tenir-enfermez dans 
leurs maifons pour les empêcher 
de devenir fauvages en ce païs-là 
ils n aimeraient pas à prendre 
tant de peine. 

Les Lapins , appeliez par les W*** 
Anglois Lapins des Indes , font 
gros comme nos Lièvres 5 mais ils 
n'ont point de queue , n ont que 
des oreilles fort courtes > &c les 
ongles de leurs pieds font très- , 
longs. Ils fe fourrent dans les ra- 
cines des arbres & ne font point 
de terriers. Il n'y en a pas une 
grande quantité. Les Indiens les 
chaiïent. Leur viande eft excel- 
lente. Je ne fçais'ily a des Liè- 
vres , mais je n'y en ay point vu. 

Pour des Guenons , on en voit Gutncm 
par troupeaux. 1 1 y en a de blancs^ 
mais ils iont noirs pour la pluf- 
part. Il en eft de barbus 5 il en eft 
qui n'ont point de barbe. Ils font 

Lij 









Rats & 



Î24 2*J Voyages 

d'une taille mediocre , fort gra$ 
dans la faifon féche lors que les 
fruits font mûrs. Nous en man- 
gions beaucoup &: nous les trou- 
vions aflfez bons. Dans la faifon 
des pluyes, ils ont fouvent des* 
vers dans les boyaux. Nous ou- 
vrîmes un jours une Guenuche , 
6c nous lui trouvâmes dans le 
corps une poignée de vers donc 
quelques-uns avoient fept à huit 
pieds de long. Ces Guenons font 
fort malins , nous les avons vu 
quelquefois en marchant dans les 
bois iauter de branches en bran- 
ches avec leurs petits fur le. dos, 
nous faire mille grimaces , êc 
quelquefois nous piller fur la tête. 
Les habitans de Tlfthme n ont 
point de Taureaux, de Chevaux , 
de Moutons , ni toutes c^$ autres 
bêtes que nous avons pour notre 
feryi.ce & notre nourrirure , &c ils 
font extrêmement incommodez 




de Lionne! Wafer. ^ Ï25 
des Rats &: des Souris qui font 
pour la plufpart gris & fort gros. 
Une race de Chats feroit le plus 
beau prefent qu'on leur pût faire* 
Quand les Indiens qui s'étoient 
embarquez avec nous aux Sam- 
baloës nous quiterent pour s'en 
retourner chez eux > nous nous 
difpofàmes à les charger de pre- 
fens , mais ils n'en voulurent 
point d'autre qu'un chat que nous 
avions fur notre bord. Ils l'em- 
portèrent avec la plus grande 
joye du monde, ayant apris de 
nous à quoy il étoit propre. 

On m'a afliiré qu'il y a dans s «p<** 
rifthme des Serpens à fonnette 5 
mais je ny en ay point vu ni en- . 
tendu. Il y a de grofTesA rraignées 
qui ne font pas venimeufes. Les 
Indiens ont des Poux à la tête , 
qu'ils prennent avec leurs doigts 
& qu'ilsmangent. Il y a une for- 
te d'infe&e parmi les Sambaloës 
L iij 



._ 







lié les Voyages 

qui eft femblable au Limaçon. 0& 
lappcile l'Infecte foldat. Je n'en 
ay point vu fur le Continent. La 
-.partie fuperieure de fon corps 
fort de la coquille. Il a de petites 
grifFes Centre-autres, deux prin- 
cipales comme TEcreviffè de 
nier. La partie qui eft dans la 
-coquille eft bonne à manger & 
particulièrement la queue , qui a 
le goût dune moelle fucrée. Ces 
infe&es fe nouriiîent fur la terre 
de ce qui tombe des arbres , & ils 
ont fur le cou un petit fac dans 
lequel ils ferrent de la nourritu- 
re. Ils en ont un fécond en de- 
dans qui eft rempli de fable & 
qu'il faut vuider lors qu'on les 
veut manger. Us ont encore du 
fable le long du corps. Si vous ne 
Tôtiez pas ils croqueraient fous 
les dents. Si par hazard ils vien- 
nent à trouver en leur chemin des 
Pommes de Manchinel & qu'ils 



m ~« 



.. ^Ê- 



de Lionnel Wafer. 117. 
en mangent, leur chair en eft tel- 
lementmfe&ée,qu'elleenipoifon- 
ne ceux qui en mangent. Quel- 
ques perlbnnes de notre compa- 
gnie en furent malades , mais ils 
n'en moururent pas. L'huile de 
ces infectes eft un remède fouve- 
rain pour les détorfes & les con- 
tufions. Les Indiens nous l'apri- 
renti nous en fa i fions aflez fou- 
vent l'expérience , & nous cher- 
chions ces bêtes moins pour les 
manger que pour en tirer l'huile 
qui eft jaune comme de la cire, 
& qui a la même confiftance que 
l'huile de Palme. 

Je croi qu'on voit aux Samba- 
loës des Ecreviffes de terre , fort 
peu à la vérité ; mais dans les 
lues Caribbes où j'ai été croifer 
& dans Anguila , il y en a d'auftï 
o-roues que les plus grandes Ecre- 
viffes de mer, &en quantité. JÎ 
y en a fur tout une fi prodigieufe 
Liiij 



! 




%iS ^ 'Xes Voyages 
quantité dans une petite Ifle vor- 
iîned'Anguila, qu'on lui a don- 
né le nom d'Ifle des Ecreviffès. 
Biles font excellentes & font h 
principale nourriture des gens 
qui vont en araafler. Après un 
grand orage, elles fortent de leurs 
trous où elles s'étoient retirées, 
& alors on les prend fans peine. 
Les habitans de ces lues ks met- 
tent trois ou quatre jours dans 
une piece de terre de Potates pour 
les engraiiïer 5 on dit qu'elles en 
font plus délicates. 

L'Alligator & le Guano font de 
fort bonnes viandes 5 fur tout la 
queue de l'Alligator eft délicieu- 
fe. J'en ay mangé en plufieurs en- 
droits des Indes Occidentales ; 
mais je ne me fouviens pas d'en 
avoir vu dans l'Ifthme. Le Gua- 
no vaut mieux que le Poulet de 
grain & que les Chapons tant 
pour le goût que pour les potages 



&. 



de Ltonnel Wafer. ïïif 
de fanté. Ses œufs font auffi très- 
bons , mais ceux de l'Alligator 
ont une odeur de mufc fi forte , 
qu'elle empêché quelquefois d'en 
pouvoir manger. 

Il y a dansTIfthme beaucoup 
de Lézards verds & rouges ; mais 
ceux qui font dans les bois taillis 
& dans les marécages font noirs. 
Il n'y en a pas un qui foit gros ni 
qui ait plus d'un pied de long. Je 
n'ai pas remarqué que les Indiens 
mangeaffent de ces animaux qui 
iontltflez familiers. On fouffre 
patiemment qu'ils grimpent au 
haut des maifons & qu'ils en des- 
cendent 5 on ne leur fait aucun 
mal. Il y a auffi des Grenouilles 
& des Crapaux , mais ils ne font 
pas differens des nôtres 



r 






Chïcaly 

Chïcaly. 



13° Les Voyages 

Des Ojfeauxy & des Infeéîi 
lolans. 

Ls ont plufieurs efpeces d'oi 
féaux dont quelques unes nou 
font inconnues". Ils en ont un m 
eft très-beau , & fort comnuu 
dans le bois de i'Ifthme. Us 1 
.nomment Chïcaly Chicaly. Soi 
chant eft àpeu près comme cela 
du Coucou , mais plus aio-u & 
plus perçant. C'eft un gros & 
long oifeau qui a une longue 
queue qu'il porte droite. Ses plu- 
mes font mêlées de rouge, de bleu 
& de blanc s & les Indiens s'en 
font une manière de tablier. Ces 
oifeaux fe tiennent ordinaire- 
ment fur des arbres. Ils volent de 
l'un à l'autre , & font rarement à 
terre. Us fe nourrifîent de fruit. 
Leur chair eft noirâtre, mais d un 
goût affez agréable. 



~J*m 



de Lionnel Wafer. 131 
Le Quam eft encore un gros & 
long oifeau de terre qui fe nour- 
rit auffi de fruit & qui vole d'ar- 
bre en arbre. Ses ailles ont la cou- 
leur brune 5 mais les plumes de 
fa queue font noires , courtes & 
droites. Cet oifeau eft meilleur 
à manger que l'autre. 
1 On voit un autre oifeau roufïâ- 
tre ailp. femblable à la Perdrix. 
il a les jambes plus longues j la 
queue petite. Il court fur la ter- 
re &. ne vole que rarement. Sa 
chair eft excellente. 

Le Corrofou eft un grand oi- 
feau de terre, noir, pefant, '& 
gros comme une Poule d'inde j 
mais la femelle .n eft pas fi noire 
que le mafle , lequel a fur fa tête 
une belle houppe de plumes jau- 
nes qu'il fait mouvoir quand il lui 
Haït. Il a la gorge d'un Cocq 
d' Inde 5 mais la femelle ne l'a pas 
de même , & n'a pas non plus de 



Le Cos- 
rozou. 




*3 z Les t^oyagei 

plumes far la tête. Ils vJventfu 
les arbres & fe nourrirent d< 
fruits. Us chantent ou du moin: 
font du gozier un bruit qui p a . 
roit agréable aux Indiens qui s'é- 
tudient à le contrefaire. Us I 
reiiffiiTent fi bien, que ces oifeaux 
yiontfouvent trompez & leur ré- 
pondent. Par ce moyen on décou- 
vre où ils font & on les tue. Leur 
chair eft un peu dure , & n'eft pas 
d un fort bon goût. Ilfautobfer- 
ver que les Indiens font un trou & 
y enterrent ïss os du Corrofou, ou 
bien les jettent dans la riviere , de 
peur que leurs chiens n'en man- 
gent j parce que, difent-ils, Ûks 
chiens en avoien^mangé ils de- 
viendraient enragez. Il faut que 
celafoit abfolument vrai , car les 
Anglois, non plus que les Indiens 
dans les Ifles Occidentales, ne 
veulent pas que les chiens en man- 
gent pour cette même raifon. Oa 



de Lionnel Wafer. 133 
;ie le Corrofou à coups de fic- 
hes. 

Il y a des Peroquets bleus & J** 
erds en grande abondance. Pour 
a figure & la taille > ils font ge- 
leralement lemblables aux Pe- 
•oquets de la Jamaïque , & font 
:ort bons à manger. On voit auf- 
S plufieurs Paraquites qui font .*** 
rerds pour la plufpart. Ils volent 
en troupe Se ne (è mêlent point 
parmi les Peroquets. 

On trouve encore dans l'Ifth- **%* 
me des oifeaux qu'on appelle Ma- »*»., 
caw. Ils font faits à peu près com- 
me les Peroquets , mais bien plus 
grands 5 & ils ont une queue fort 
ëpaiffe avec deux ou trois longues 
plumes rouges ou blanches qu'ils 
traînent après eux. Les plumes de 
leurs corps font blanches , rouges 
& vertes. Quelques-uns ont les 
ailles bleues , & les autres rouges. 
Jls on.t avec cela un bec jaune & 





1 54 Les Voyages 

fait comme celui d'un Oye. II. 
font le matin un grand bruit, mai; 
ce bruit eft fi lugubre , qu'or 
ne peut l'entendre pour la pre- 
miere fois, fans frémir. Les In^ 
diens gardent chez eux ces oi- 
feaux, & les aprivoifent comme 
nous faifons les Peroquets & les 
Pies. Après qu'ils les ont tenus 
enfermez quelque tems & qu'ils 
leur ont apris à prononcer quel- 
ques mots de leur langage, ils leur 
donnent la liberté de fortîr pen- 
dant le jour. Ces animaux vont 
dans le bois chercher les oifeaux 
fauvages de leur efpece , qu'ils 
amènent avec eux le foir dans les 
maifons des Indiens où ils ne man- 
quent pas de revenir. Je n'ai ja- 
mais vu un plus bel Ôifeau que 
celui-là , & fa chair quoyque du- 
re & noire eft d'un allez bon goût. 
J'ai remarqué une forte d oi- 
feaux qu'on appelle dans le païs f 



de lionnel Wafer. 135 
jrood- pecker. Ils reflemblenc Yv l c Qdm 
wrfaitement à nos Piverts. Ils P*q«, 
Mit comme eux ie bec long & me- 
nu. & des griffes avec lefquelles ils 
montent ïe long des arbres. Mais 
ils font un peuplas petits, ■& leurs 
pieds font blancs & noirs. C'eft 
une viande très-mauvaife. J'en ay 
mangé en voyageant avec mes 
compagnons, lors que la faim nous 
oblfgeoit .à prendre tout ce que 
nous pouvions rencontrer. Les 
Indiens n'en mangent point. 

Ils ont autour de^ leurs maifons 
une grande quantité de toute for- 
te de Poules aprivoifées. Il y en a vojtfc, 
de deux efpeces. Les unes font de ej 
la groffeur & de la figure des nô- 
tres : elles ont une houppe fur la 
tête & un plumage de différentes 
couleurs. Lés autres font plus pe- 
tites & ont autour des jambes des 
plumes comme nos Pigeons pa- 
rus 5 elles ont des queues tort 




Î36 Les Voyages 

épaiffes qu'elles portent droite: 
& le bout de leur ailles eft noi 
Cette dernière efpece ne fe me 
point avec la premiere ■ & chain 
un peu devant le jour de la men 
manière que nos Cocqs. Elle r 
va pas courir dans les bois, ell 
demeure toujours près des mai 
Ions. La ehair de ces deux for 
tes de Poules eft très- bonne au ff 
bien que leurs œufs. Elles for 
ordinairement fort grafles , car le 
Indiens leur donnent quantité d 
Mays, ce qui eft capable de le 
engrahTer. Outre les oifeaux don 
je viens de parler, je fçai bien qu'i 
y en a dans PIfthme plufîeurs pe 
tits qui font très-jolis, & dont h 
ramage eft mélodieux -, mais j< 
n'en ferai pas mention dans ce Li 
vre , parce que je me fuis peu at- 
taché à hs obfèrver. 

Tout autour des Sambaloes. 
des autres Mes, & f ur la côte de 

là 1 



**^L 



de Lionne I Wafer. 137 
la mer > particulièrement du côté 
du Nord , il y a une infinité d'oi- 
feaux de mer. Il n'y en a pas moins oifeau* 
à l'Occident fur la côte de la mer emcr ' 
du Sud y mais il y en a peu fur la 
côte du Sud de llfthme , en com- 
paraifon de la côte du Nord, à cail- 
le fans doute que la Baye de Pa- 
nama n'effc pas afléz poiflbnneufe 
pour les attirer > car elle n eft pas* 
à beaucoup prës> auflî-bien four- 
nie de poiflon que la côte àts 
Sambaloës , fur laquelle on voit: 
quantité de Pelicans, ainfi que 
tout le long de la côte des Indes 
Occidentales. Mais je ne me fou- 
viens pas d'en avoir vu en aucun 
endroit dans la mer du Midi. 

Le Pelican eft un gros aifeau i e p«* 
qui a un grand bec & de petites llcan * 
jambes pareilles à celles d'une 
Oye. Il a un long cou comme un 
Cigne 5 ks; plumes font d'un gris 
brun » &. fes pieds font x larges & 

M 



Le Cor- 
nwall. 




Ï38 £<?/ Voyages 

parus. Sous la gorge il lui pend 
un facqui , quand il eft plein, eft 
plus gros que les deux poings. Ce 
lac eft une membrane fine & dé- 
liée, d'une couleur cendrée, qui 
eft fouvent caufe de fa mort -5 car 
hs matelots ne tuent les Pélicans 
que pour avoir ces facs. Ils en 
font des poches à Tabac. Ces oi- 
feaux volent pefamment & fort 
bas. Ils ne fe nourriflent que de 
poiiTon , & ils ne font bons à man- 
ger que quand ils font jeunes. 

On voit auiîî des Cormorans 
parmi les Sambaloës. Ils reiîem- 
blent à des Canards 5 mais ils font 
bien moins gros. Ils font noirs ÔC 
marquetez de blanc fur l'eftomac* 
Quoyqifils ayent les pieds faits 
comme le gibier des rivieres ^ ils 
ne laiftent pas de fe percher fur 
les arbres & fur ks arbriffeaux le 
long de la côte. Je n'ay jamais 
alii dire qu'on ait mangé de ces 



Mouetes 
âCPies. 



de Lionnel Wafer. 139 
oifèaux dont la chair eft de très- 
mauvais goût. 

Il y a des Pies de mer &: des 
Mouetes en quantité fur la côte. 
Ces Pies font plus petites que les 
nôtres , mais c'eft la même figure. 
Quand il nous arrivoit d'en tuer 
aufïï-bien que des Mouetes , nous 
les enterrions avec leurs plumes 
& leurs entrailles pendant huit 
jours i après quoi nous les plu- 
mions ôc les faifions rôtir. Nous 
en trouvions la chair plus tendre , 
& elle ne fentoit pas tant le poif- 
fon. 

Il y a dans Flfthme des Chau- 
ve-fouris auffi greffes que des Pi- 
geons. Leurs ailles font larges & 
longues à proportion de leurs 
corps , & ont aux jointures des 
griffes fort aiguës. Elles fréquen- 
tent les vieilles maifons & les 
plantations defertes. Outre les.***» 
Mouches Se les Moucherons on 

M ij 



Chauve* 

fou ris mr 



volans» 



140 Les Voyages 

voit des Bourdons & des Mouches 
guefpes de plufieurs fortes, & par- 
ticulièrement des Mouches qui 
brillent la nuit comme des vers 
luifans. Quand il y en a un grand 
nombre eniemble , on les pren- 
drait pour des étincelles de feu. 
Ils ont auffi dans Flfthme des 
Abeilles , & par confequent dvt 
AbJks mieI & de Ia cire > mais il y a de 
deux efpeces d'Abeilles : les unes, 
font épaifles & courtes & d'une 
couleur tirant fur le rouge y & les 
autres font noirâtres; longues & 
déliées. Elles font leur miel dans 
des trous d'arbres. Les Indiens 
y enfoncent leurs bras pour en 
prendre les gâteaux, & leurs bras 
quand ils les- retirent font tout 
couverts d'Abeilles j mais elles ne 
piquent point. Ce qui me feroic 
croire qu'elles n'ont point d'ai- 
guillon. Néanmoins je ne les ay 
pas examinées avec allez d'atten- 






j£Ê- 



dé Ltonnei Wa$er. 141 
tion pour ofer Tafllirer. Les In- 
diens mêlent le miel avec l'eau * 
& avalent cette mixtion fade. 
Pour la cire> je ne fçache pas qu'i 1$ 
en^failent quelque ufage* Ils ont 
dans leurs maifons un forte de bois 
léger qui leur fert de chandelles 
& qui les éclaire, 
. Ils n'y manquent pas non plus 
de Fourmis. Elles ont des aifles 
& volent près des c&teaux. Elles 
font greffes èc longues. Elles pi- 
quent de font fort incommodes , 
particulièrement lorsqu'elles font 
entrées dans \ps maifons- > ce qu'el- 
les font allez fouvent. On n'ofe- 
roit fe coucher pour fe repofer fur 
la terre dans les endroits où il y 
en a 5 .& quand les Indiens atta- 
chent leurs Hamocks à des arbres 
auprès des montagnes à Fourmis» 
ces animaux volent auffi-tôt fur 
ces arbres & entrent dans lesHfc* 
mocks* 




Zes Voyages- 

DES POISSONS. 

T L va, comme je Pay dit > fu 
-* la cote du Nord du Poiffon ej 
abondance-. En voici les -espèces 
Le Tarpon eft un gros poiflbi 
ferme. On le coupe par tranches 
de même que le Saumon & la Mo 
rue. Il y en a qui pefent cinquan 
te ou foixante livres. Dans le tem 
que nous croifions for les côtes d( 
Càrtagene ,'on nous en fervit ur 
jour un à dîner. Quoique non; 
fuffions dix à table * nous ne pû- 
mes- le manger tout entier , & 
nous tirâmes de fa graiffe une 
bonne quantité d'huile. On trou- 
ve auffi du Sharks ou Goulu dans 
ces mers 5 mais Bon pas ïî com- 
munément aux environs des Sam- 
baloës que fur les côtes des Indes 
Occidentales, 
On voit auiîî un poiflbja aiTez 



G£i 



de Lionne I Wafer. 145 
fcmblable au Sharks, mais beau- dc <*£* 
coup plus petit. Sa bouche eft 
plus longue & plus étroite, & il eft 
bien meilleur à manger. Nos ma- 
telots les appellent ordinairement 
Chiens de mer. Us n'ont qu'une 
rangée de dents. 

Le Cavalîy le trouve parmi les J^- 
Sambaloës. C'eft un poiiïbn long 
& menu qui reffemble fort au Ma- 
quereau. Il eft d'un goût excel- 
lent , aiofi qu'un autre poiffon 
nommé Vieille -femme qui eft vieille? 

15 r , * femme. 

d une rorme plate. 

Les Paracoods font des poiffons Les p*~ 
ronds &de la groffeur d un Bro- ucood2 * 
chet bien nourri 5 mais ils font 
d'ordinaire plus longs. Ils ont la 
chair très-bonne, principalement 
ceux de la mer du Nord. Mais iî 
faut remarquer une chofe ailes: 
finguliere 5 c'eft qu'il y a quel- 
ques endroits dans cette même 
mer ou vous ne fçauriez pefcher 






Ï44 - Les Voyages 
de Paracoods qui ne (oient em* 
poifonnez , fait que cela vienne 
de la nourriture particulière qu'ils 
ont là, ou d'une autre cade, il 
eft certain que j'ai connu plu- 
sieurs perforines qui ont été] telle-- 
nient malades pour en avoir man- 
gé , que les uns en font morts, & 
que les cheveux & les ongles en 
font tombez aux autres. Il eft vrai 
que le Paracood porte avec lui fou 
contrepoifon. C'eft l'épine de fon 
dos. On la faitfecher au foleil* 
on la réduit en poudre > & s'il ar- 
rive qu'on fe trouve mal après 
avoir mangé de ce poiflbn^ il ne 
faut que prendre une pincée da 
cette poudre > dont on a foin de 
faire pro vifion, & 1 avaler dans, 
quelque liqueur , on eft guéri. 
J'en ay fait lepreuve s & bien 
des gens m'ont afturé lavoir fait» 
auffi avec fuccès. Quelques-uns, 
prétendent que pour diftinguer 

ua 



i 



âe lionnel Wafer. 145 
mh Paracood empoiibnné d'un 
autre qui ne l'eft pas , il ne faut 
-qu'examiner lé foye & le goûter s 
s'il eft doux , il n'y a rien à crain- 
dre i 6c s'il eft amer, c'eft une 
marque infaillible , difent-ils, que 
le poiiTon eft empoifbnné. 

Il eft- encore une autre forte de 
poiiTon fur la cote de la mer du 
Nord, que nos matelots appellent 
<ïar # Il a deux pieds de long, &on lcg*c 
lui voit fur le mufeau un grandes 
qui a la longueur de la troifîéme 
partie de fon corps. Ces poiffons 
vont à fleur d'eau prefqu'auffi vite 
que des Hirondelles, bondiiTantà 
tous momen Si & comme l'os qu'ils 
ont au mufeau eft ft pointu & fi dur, 
qu'ils en percent quelquefois des 
Canots, il eft fort dangereux pour 
un homme qui nage, de fe trouver 
à leur rencontre. Son dos paroît 
bleuâtre, &: fa chair eft trés-bon~ 
fteîà manger. Il y a auffi des Soul- so^ina 

N 








les 

Couch?, 



146 Les Voyages 

pins qui ne font pas moins excel- 
lons. C'eft un poiflbn long d'ur 
pied & environné de piquans. 

Outre les poiflbns que je vien< 
de nommer, il y en a plusieurs au. 
très dans la mer du Nord 5 com- 
me les Sting-rays^ des Parrot-fish; 
des Knooks , des Anguilles , & 
quelques autres encore que je n'a) 
jamais vus 5 car c'eft une mer très- 
abondante en poiflbn. Il y a tout 
le long des Sambaloës des poiflbn* 
à coquille. On y voit des Conchf 
en quantité. La coquille de ce 
poiflbn eft fort grande , & torfc 
en dedans comme celle du Lima- 
çon. Elle a l'ouverture plate & 
proportionnée à fa grofleur. Ec 
dedans elle a la couleur de la Na- 
cre de Perle i mais en dehors elk 
eft raboteufe , & le poiflbn eft £ 
limoneux , qu'il faut bien le ne- 
toyer avec du fable avant que de 
le faire rôtir. La chair en eft fer- 



de Lionnel WaffeK Î47 
me &: dure, & c'eft pour cela qu'on 
le bat après qu'on l'a vuidé 5 mais 
elle eft délicieufe. On trouve auffi 
parmi les rochers des Perhwin- 
cles tant qu'on en veut. C'eft un 
petit poiffon qui n'eft pas mau- 
vais 5 nous le tirions hors de fa co- 
quille avec un poinçon. Les Lim- 
pits s'attachent auffi aux rochers 
& font beaucoup meilleurs que 
les Perin^incîes. 

Il n'y a ni Huîtres , ni Ecre- 
■ villes de mer fur la côte de l'Ifth- j 
me, On voit feulement quelques 
Ecrevifles auffi groffes que celles 
de mer parmi les rochers de Sam- 
baîoës , mais il leur manque les 
deux grandes griffes. Elles font 
en récompenfe auffi délicieufes 
que les EcreviiTes de mer font 
mauvaifes. Il y a auffi du poilîon 
dans les rivieres de Tlfthme ; je 
ne dirai pas de combien de fortes > 
mais je içaî qu'il y en a d'une et 

Ni] 



leur ma- 
nière de 
pvMuier. 



148 Les Voyages 

pece fembiable à nos Roches, noi- 
râtre & pleine d'arrêtés, longue 
d'un pied , fore douce , ferme Se 
de bon goût. J'ai vu aufîî un au- 
tre poîflbn qui reflemble au Para- 
cood , mais beaucoup plus petit. 
Et un autre encore de la taille de 
nos Brochets , qui a îa tête d'un 
Lapin , les dents enfoncées , & 
les lèvres pleines de cartilages. La 
chair de ces deux derniers poif- 
fons eft excellente. 

Ce qui a le plus attiré mon at- 
tentiori , c'efi l'addrefle des In- 
diens à la pefche. 1 Is ne pefchent 
pas toujours de la même manière, 
ils le font différemment fuivant 
les endroits. Dans les embouchu- 
res des rivieres, fur lès côtes de 
ia mer , 6c dans les bayes fabio- 
neufes où il n'y a point de ro- 
chers , ils fe fervent de filets fem- 
blabies à nos tirafles, faits d'écor- 
çe dç Maho ou de foye d'herbe* 






de Lionnel Wajfef. Ï45 
qu'ils apportent dans leurs canots* 
mais dans les païs des montagnes* 
dans les courans rapides & dans 
les bancs ou il y a des rochers, 
ils vont le long des bancs en mon- 
tant la riviere 5 ils regardent 
attentivement dans l'eau pour 
ypir le poiflbn 5 & quand ils en 
voyent quelqu'un à leur gré 5 ils 
fe jettent dans l'eau 6c le pour- 
(invent à la nage. Si le poiflbn 
effrayé fe retire dans les trous des 
bancs , ce qu'il fait prefque tou- 
jours > ils y enfoncent leurs mains, 
les cherchent & les prennent 
comme nous faifons nos Chabots 
ou Ecrevifles dans nos rivieres. 
La nuit ils fe fervent de torches 
,de bois léger, & avec cela ils font 
le même manege que le jour. 

Lors qu'ils veulent aprêter leur Jj^ 
poiflbn, ils en ôtent premièrement ^P r ^ 
Its boyaux , après quoi ils le font fo n . ? "" 
bouillir dans un pot de terre , ou 

N iij 



îjo Les Voyages 

bien ils le font griller fur des char- 
bons. Ils font leur fel de leau de 
la mer. Ils en mettent plufieurs 
pintes dans des pots de tere 5 les 
font bouillir & évaporer jufques 
à ce que le fel demeure au fond 
comme une croûte. Alors ils la 
prennent & s'en fervent quand ils 
en ont befoin. Le fel étant alTez 
long à faire de cette forte, ils le 
ménagent 5 & en font fort avares. 
Ils falent feulement le poiflbn 
qu'ils veulent garder j mais pour 
celui qu'ils mangent frais > ils ne 
lafTaifonnent qu'avec du poivre» 
dont en récompenfe ils font Ci pro- 
digues, qu'ils en mettent toujours 
trop dans tout ce qu'ils mangent. 
Je parlerai ailleurs de leur ma- 
nière de faire la cuifine. 




Des Mœurs & des Coutumes 

des Indiens Habitant 

de l'IJîhme. 

LEs Indiens Habitans de 
l'Ifthme ne font nas en fort 
grand nombre j le côté de iamer 
du Nord, & particulièrement les 
bords des rivieres font plus peu- 
plez que tout le refte. Les In- 
diens Sauvages de la côte du Sud 
habitent plus vers le Pérou 5 mais 
il y a des Indiens difperfez dans 
toutes les parties de rifthme. 

La taille ordinaire des hom- 
mes eft de cinq ou fix pieds. Ils . 
font droits, bien membrus & très- l 
bien faits. Ils ont les os fort gros, 
& la poitrine large. Je n'ai ja- 
mais vu parmi eux une perfonne 
boflhcou difforme. Ils font fou- 
pies, vifs, & courent très-lege- 
N iiij 



! 



i^i Zes Voyages 

rement. Pour les femmes , elli 
font petites & épaifles î les jeu- 
nes font graflès , mais bien faites, 
. car leur embonpoint ne défait 
point leur taille. Elles ont l'œil 
vif, & le regard alFez flateur. Les 
vieilles ont la gorge & le ventre 
pendansôc ridez. Les hommes & 
les femmes en general ont le vi- 
fege rond 5 le nez court &c écra- 
sé j les yeux gros & fort brillans | 
■quoy qu'ils foient gris i le front 
élevé j les dents blanches & bien 
rangées , les lèvres fines s la bou- 
che pas trop fendue , & le men- 
ton bien proportionné. 

Les perfonnes de l'un & de l'au- 
tre fexe ont des cheveux noirs , 
très-forts , & fi longs , qu'ils leur 
descendent ordinairement jufqu*. 
au milieu du dos. Les femmes fe k$ 
attachent avec un cordon fur la 
nuque du cou , & les hommes les, 
laiHent pendre de toute leur ion- 



tfi. 



de Lionnel Wafer. ïjj 
gneur. Les uns & les autres les de- 
meflent avec leurs doigts ou les- 
paignent avec une forte de pai- 
gne qu'ils font de bois de Macaw* 
te paigne eft compofé de plu- 
fieurs petits bâtons longs de cinq 
ou. fix pouces, & pointus des deux 
cotez comme les bâtons de nos 
Gantiers. Ils en lient dix ou dou- 
ze enfemble par le milieu où ils 
font plus épais , 8c les extrémités 
étant efcartées, chaque côté leur 
fert de paigne. ils font fort long- 
temsà fepaïgner, tant ils y pren- 
nent de plaifir 5 mais ils s'arra- 
chent la barbe, & tout autre poil, 
excepté celui des paupières & des 
fourcils. Ce font les femmes qui 
font cette operation : elles fe fer- 
vent pour cela de deux petits ba- 
tons entre lefquels elles prennent 
$ les cheveux, & puis elles les arra- 
chent. 11 y a des occafions où les 
. hommes fe font audi couper les. 



1 1 



1 54^ Zes Voyages 

cheveux ic'eft lors qu'ils ont fa: 
quelque aclion qui leur paroî 
mériter une gloire immortelle 
comme quand ils ont tué un Efpa 
gnol ou quelque autre ennemi 
lis ne te contentent pas menu 
quelquefois de fe f a j re couper le 
cheveux. Leur vanité n'eft p* 
fatisfaite d'une fi belle marqua 
d honneur, ils fe peignent tout k 
corps de noir j de manière qu'il 
-homme ainfi barbouillé & fans 
cheveux eft regardé parmi eux 
comme un Héros. Ils ne demeu- 
rent pourtant point en cet état 
toute leur viej car ils ne fe bar- 
bouillent que depuis le jour qu'ils 
ont fait quelque bel exploit juf- 
qu a la premiere lune. Après cela 
ces grands hommes effacent eux- 
mêmes les glorieufes marques de 
eur victoire & laiftent croître 
leurs cheveux. 
Leur teint naturel eft de la cou- 



■ ^ 



'de Zionnel Wafer. 155 
leur du cuivre ou d'une orange 
cannée, 8c leurs fourcils noirs com- 
me du jayet. Ils ne les teignent 
point non plus que leurs cheveux, 
ils les frottent feulement avec de 
l'huile pour les rendre plus luifansj 
de même que les autres Indiens 
s'en oignent le corps pour ren- 
dre leur peau plus douce & plus 
unie , & pour l'empêcher de 

il v a dans l'Ifthmeua peuple 
d'une efpece très-finguiiere. Ce 
que j'en vais dire paraîtra fans 
doute fort étranger mais tousles 
Armateurs qui ont été dans ce 
païs peuvent le certifier. Ce font 
Ses Indiens blancs. Leur ^nom- 
bre eft petit en comparaifon de 
celui des Indiens couleur de cui- 
vre. Leur peau n'eft pas d'un 
- fi beau blanc que celle des An- 
crlois , c'eft plutôt un blanc de 
fait i & ce qu'il y a de plus re- 




f 




» 56 Les Voyagea 

xnarquable, c'eft que leur core 
eft couvert d'un duvet de la ml 
me blancheur ; mais ce duvet ei 
lî fin ,. qu'on voit la peau au tra 
vers Les hommes auraient la bar 
be blanche , s'ils h Iaiflbient croî 
tre j mais ils fe l'arrachent. Pour 1< 
fjuvec, ils n'e%ent point de fi 
1 oter. Ils ont les fourcils & Ie« 
cheveux auffi blancs que la peau , 
& leurs cheveux longs d'environ 
iix a huit pouces, paroiflent fri- 
zez. Us ne font pas fi gros que les 
autres Indiens. Et ce qui eft en- 
core fort extraordinaire, c'eft que 
leurs lourcils fe courbent en arc & 
torment un croiffant qui a la poin- 
te en bas. Je ne fçai fi c'eft à caufe 
ûecela qu'ils voyent fi clair pen- 
dant la nuit quand il y a de la 

lune i mais il eft conftant qu'ils ont 
alors la veuë fi bonne, qu'ilsdiftin- 
guent un objet de fort loin. Auffi 
les gens du -pais les appellent- ùV ! 



de Lionnel Wafer. 157 
feux de lune. Ils ne voyent pas 
1 bien durant le jour. Leurs yeux 
ont trop foibles pour pouvoir 
oûtenir la lumière, & l'eau qui 
sn coule lors que le foleil paroît, 
les oblige à demeurer enfermez 
dans leurs maifons, d'où ils ne for- 
cent pas, à moins que le jour ne 
devienne fombre. Ils ne font pas 
fi forts , ni fi robuftes que les au- 
tres, aufli ne s'addonent-ils point 
à la chafie ni à aucun autre exer- 
cice violent & pénible 5 mais quoy 
qu'ils foient pefans &. pareffeux 
pendant le jour, dès que la nuit 
aproche , ils fe montrent légers &. 
difpos Se vont courir dans les bois 
où ils fautent comme des Dains 
fauvages. Ils paroiffent mon- 
ftruëux aux Indiens couleur de 
cuivre, qui ne font pas tant d'état 
d'eux que de ceux qui ont leur 
teint ; mais ils leur rendent le 
change, car chacun n'eftime que. 




ï 5S Les Voyages 

Ton efpece. Us ne laiflent pas toi 
tefois les uns & tes autres d'à 
voir commerce enfemble, & que 
quefois un de ces Indiens blanc 
fera fils d'un père ou d'une mer 
couleur de cuivre. J'ay vu un en 
fane de cette forte. On pourr 
peut-être foupçonner que c etoi 
la production de quelque Euro- 
pean } mais outre qu'on voit pei 
d Europeans en cet endroit & 
qu'ils fréquentent peu les femme; 
lorsqu'ils y font , la blancheur de 
ce peuple eft auffi différente de la 
leur que du teint des Indiens cou- 
leur de cuivre. J'ajouterai encore 
que lors qu'un European a connu 
«ne Indienne blanche , l'enfant 
qui en vient eft toujours d'un 
brun tanné 3 ce que fçavent bien 
tous ceux qui ont été dans tes In- 
des Occidentales. 

Les Indiens couleur de cuivre 
& les autres fe peignent le corps & j 



ii" ÉÊL 



de Lionnel Wafer. 1^9 
>eio-nent même auffi quelquefois 
eurs enfans dès qu'ils font nez 5 
h deffinent fur toutes les parties 
fc principalement fur le vifage , 
les figures d'oifeaux , d'hommes, 
i'arbres, ou de tout ce qui leur 
«ent dans la fantaifie. Mais ces 
figures ne font ni bien deffinées ni 
fort reflemblantes aux chôfes 
qu'elles reprefentent. Ce font les 
femmes qui font ces ouvrages , & 
l'on peut dire que fi elles ne pei- 
gnent pas avec beaucoup d'habi- 
leté, ce n'eft pas leur faute 5 car 
elles prennent un plaifir extrême 
à peindre & s'en acquitent le 
mieux qu'elles peuvent. Les cou- 
leurs dont elles fe fervent le plus 
fouvent font du rouge, du j auna &C 
du bleu. Elles les délayent avec 
une forte d'huile qu'elles gardent 
dans des calebafles exprès pour 
cet ufage, &; les mettent fur la 
peau avec des pinceaux qui font 







xS.o Les Voyages 

faits comme eeu^denos barboiu- 
leurs de plancher. Cette peinturt 
ne s'efface poinc durant quelque 
femaines, & on la rafraîchit dl 
qu'elle commence à fe ternir. C« 
fut de cette manière que je fu< 
peint quand j'accompagnai La- 
centadans cette chaffe dont j'ai 
parié. 

Mais les plus belles figures oui 
font faites par leurs plus habiles 
Peintres, fe peignent autrement. 
Ils font d'abord fur la peau une 
ébauche de la figure qu'ils ont 
envie de faire avec le pinceau & 
ia couleur, après quoi ils piquent 
tout autour avec une .pointe d'é- 
pine , jufqu'à ce que le fang en 
coule. Ils frottent enfui te fen- 
drait avec les mains qu'ils ont 
trempées dans la couleur qu'ils 
veulent employer. Cette peinture, 
eft ineffaçable , mais peu de gens 
le font peindre de cette forte. Un 

jour 



i • ifflL 



de Lionnel Wafer. 16 1 
jour un de mes compagnons qui 
avoit été peint ainfi par les Nè- 
gres, me pria de lui oter une, fi- 
gure qu'il avoit à la joue, j'eus 
beau lui emporter toute la peau 
qui la couvroit, je n'en pus ve- 
nir à bout,, 

Lorsque les Hommes vont à la 
guerre ils fe peignent le vifage 
entièrement de rouge, les épau- 
les & Peftomach de noir, & le 
relie du corps de jaune ou de 
quelqu'autre couleur. Ils fe la- 
vent le foir dans la riviere avant 
que de s'aller coucher. Ils ne 
portent point d'habits ordinaire- 
ment 5 les femmes feulement one 
à la ceinture un morceau de toile 
ou une piece de drap attachée der- 
rière avec du -fil qui tombe jus- 
qu'aux genoux y & quelquefois à 
k cheville du pied. Elles font de 
cotton cette manière de juppej 
mais elles aimeront mieux quel- 

O 



1 6 4 Les Voyages 

que vieux morceau de drap con 
tre lequel elles traqueront quel- 
qu'autre chofe avec les Indien; 
leurs voifins qui font fous la do 
initiation àcs Efpagnols. Celle: 
qui font aflez heureufes pour avoii 
fait un pareil troc, en font fi fieres : 
que ce n*eit pas fans raifon que 
M. Dampier a rapporté comment 
nous gagnâmes un Indien farou- 
che & de très-mauvaîfe humeur, 
en faifant prefent à fa femme 
d'une juppe de drap couleur de 
bleu czkfte. Effectivement on ne 
peut faire plus de plaifir à ces In- 
diennes que de leur donner quel- 
que morceau de drap. 

Les hommes vont ordinaire- 
ment tout nuds 5 ils ont feulement 
un petit vaiffeau dor ou d'ar- 
gent > ou du moins une feuille de 
Platane faite en forme d'enton- 
noir qui leur couvre les parties; 
ionteufes. Cette efpece d'entoa- 



mmw M 



iJ 



£»mm 



de Lionne I Wafer. 16$ 
noir eft attaché à un cordon qu'ils 
fe lient autour du corps 5 mais ils 
laiflent tout le derrière décou- 
vert : à cela près ils font très- 
modeftes, & ils ont une atten- 
tion toute particulière à fe cacher 
les uns aux autres ce que la bien- 
féance ne permet pas de montrer. 
Quoique ces Indiens aillent d'or- 
dinaire tout nuds , comme je l'aï 
dit , ils ne laiflent pas d'eftimer 
les habits 5 Se fi quelqu'un a une 
vieille chemife qui lui ait été 
donnée par un European , il la 
portera & paroîtra plus fier que 
de coutume. Ils ont même de 
longs habillemens faits de cot- 
ton, les uns blancs, & les au- 
tres d'un noir enfoncé. Rien ne 
reffemble mieux aux frocs que 
portent noschartiers. Ces habits 
tombent fur leurs talons. Il y a 
une large frange tout autour & 
une petite aux manches qui font 
O ij 




I&4 £f's Voyager 

iî courtes , qu'elles ne vont qu'a 
la moitié du bras 5 mais elles font 
larges Se ouvertes. Ilsne mettent 
néanmoins ces habillemens quç 
dans les grandes occafions> com- 
me quand ils accompagnent leui 
Chef, foit à une Fête , foit à; de< 
noces,, ou bien quand ils affifteht 
à quelque Confeil. Ils ne les met- 
tent point chez eux, mais ils ïm 
font porter par leurs femmes dam 
des corbeilles jufqu'à l'endroit de 
leur ■ Afiemblée ou ils s'habillent 
& fe parent le mieux qu'il leur eft 
poffible pour paraître propres & 
magnifiques, Dès qu'ils font ainfi 
tous affemblez r Haie promènent 
gravement autour d'une planta- 
tion. J'ai vu une fois Lacenta fe 
promener de la forte à la tête de 
deux ou trois cens Indiens > & je 
remarquai qu'ils avoient des lan- 
ces de lacouleur de leur robe; 
Pour leur vifage >. outre qu'ils 



~i 



n ie Lionne! Wafer. igPj: 
fe le peignent de rouge lors qu'ils 
vont à la guerre, les hommes por- 
tent en tout tems une:- plaque d ? or 
ou d'argent fur leurs bouches*. Ces: 
plaques font d'une figure ovale > 
& dcfcerident.fi bas, qu'elles cou^- 
vrent la lèvre de défions*. Elles 
font èchancrèes au-deflus 3 de 
manière qu elles forment un croif- 
fant dont les pointes vont abou- 
tir au nez. Elles font pofées fur 
k bouche de forte qu elles bran- 
lent toujours. Elles ont au milieu 
lepaifleur d'un Louis d'or ? mais 
elles font plus minces aux extré- 
mités. Czs plaques leur fervent 
les jours de Fêtes ou de Confeil y 
mais celles qu'ils portent à la cam» 
pagne ou à k chafïe font plus pe- 
tites j elles ne couvrent point 
leurs lèvres. 

Au-lieu de cette plaque r les 
femmes portent un anneau qui 
fcujc pend de la même façon.,. Se 








H 

II] 
H f 

H * 




f IB 1 
1 1 \ 

■ 





i68 Xes Voyages 

dont le métal & la grandeur font 
fuivant le rang que leurs maria 
tiennent ,- mais les plus grands de 
ces anneaux ne font pas plus lar- 
ges ni plus épais qu'une plume 
d'oye. Ils ne font point ovales 
comme les plaques des hommes, 
ils font ronds, & elles fe les at- 
tachent fur le nez , qui ne pou- 
vant en foûtenir le poids , s'ab- 
baille infenfiblement : ce qui eft 
caufeque la plupart des femmes 
& fur tout des vieilles , ont un 
nez qui leur defeend fur la bou- 
che. 

Les hommes & les femmes 1 
quand ils vont à quelque feffin * 
portent leurs plaques & leurs an- 
neaux y & les ôtent jufqu a ce 
qu'ils ayent mangé. Ils ks re- 
mettent auffi- tôt & s'entretien- 
nent ks uns av£c ks autres § 
car ces machinés ne les empê- 
chent pas de parler, quoiquel- 



de LionnelWaffer. ï€p 
les branlent fur leurs lèvres. J*ay 
encore obfervé une chofe , c'eft 
qu'ils fè fervent toujours de la 
main droite , & que je n'ai ja- 
mais vu de gauchers parmi eux. 
Leur Chef &: les plus confide- 
rabies du pais portent à chaque 
oreille, les jours de. cérémonie* 
un anneau attaché > & deux gran- 
des plaques d or, lune fur ■ Pefto- 
mac , & l'autre au dos. Ces pla- 
ques ont un pied & demi de long 
& la figure d'un cœur. Elles font 
percées par le haut , & ils pafient 
par le trou des fils qu'ils attachent 
aux anneaux qui font aux oreil- 
les. J'ai vu un jour de Confeil 
Lacenta porter autour de fa tête 
un Diadème fait d'une plaque 
d'or femblable à une bande large 
de huit ou neuf pouces , dente- 
lée par le haut comme une Çcie* 
& d'un côté doublé de rezeaœc 
de petites cannes. Tous ceux qui 



ï6% Les Voyage* 

Raccompagnaient portoienc fut 
leurs têtes de pareilles bandes I 
mais elles reiïembloient à une 
corbeille de cannes ,. elles étoient 
auffi dentelées , bien travail- 
lées, peintes de rouge , &ome'es 
tout autour de longues plumes 
de diverfes couleurs 3 mais elles 
n etoient pas couvertes d- une pla- 
que dor comme le Diadème de 
Lacenta, qui n'avoit pas de plu- 
mes., 

Outre ces ornemens particu- 
liers, il y en a de généraux qui: 
font communs aux hommes , aux 
femmes & aux enfans audeffus de 
fept ans. Ce font des cordons,, 
ou chaînes de dents, des coquiL 
tes &; des chapelets qu'ils atta- 
chent à leur cou & qui leur des- 
cendent fur la poitrine. Les chaî- 
nes de dents font très- bien fai- 
tes-, M les dents en font fi bien ran- 
gées , qu'elles paroilTent une fo- 



de tionml Wafer. i€$ 
lide maffe dos. Je ne fçai pour- 
quoy on ks appelle dents de ti- 
gres , car je n'ai point vu de ces 
animaux dans l'Ifihme. Cepen- 
dant quelques-uns de nos hommes 
qui l'avoient croifé, m'aflurerent 
qu'ils y en avoient tué un. J'ai oui 
dire aufîî qu'il y en a dune petite 
efpecedansîa Baye de Campeche. 
Il n'y a que les plus eonfidera- 
blés des Indiens qui portent de 
ces chaînes, le refte du peuple fe 
contente de porter des cordons , 
des chapelets ou âes coquilles , 
mais ils en auront quelquefois 
trois ou quatre cens autour du 
cou. Ils fêles mettent ordinaire- 
ment fans ordre les uns fur les au- 
tres, & les femmes en general ont 
les leurs pendus tous en un mon- 
ceau. Lors qu'ils font dans leurs 
maifons, ou qu'ils vont à la chaf- 
feou à la guerre, ils ne portent 
point de chaînes ni de cordons 5 

P 




lyô Les Voyages 

ce n'eft feulement que quand 
ils veulent paraître manifîques 
dans une Fête on dans un jour de 
Confeil. Les femmes alors por- 
tent leurs babioles avec leurs ha- 
bits au lieu de Faflembléë dans des 
paniers fur leurs épaules. Pour les 
enfans, ils n'ont que deux cor- 
dons ou chapelets 5 mais les fem- 
mes , outre qu'elles en font char- 
gées, ont quelquefois autour de 
leurs bras des bracelets de la mê- 
me matière , Se ce n'eft pas une 
chofe défagreable à voir : lors 
qu'elles fortent de leurs maifons 
avec tous leurs ajuftemens. 

Leurs maifons pour la plufpart 
font écartées les unes des autres , 
particulièrement dans hs nou- 
velles plantations 3 6c font tou- 
jours fur le côté d'une riviere. Il 
y en a pourtant dans quelques en- 
droits plulîeurs en(emble 5 & aflez 
pour former de petites Villes, fi 



de Lionneî Wafer. 17 1 
elles n'étoient pas fituées con- 
fufément, mais elles font difper- 
iécs dans la campagne fans être 
feparées par des rues. Ils ont des 
plantations fort voifines, & refer- 
vent toujours une place pour 
bâtir un ma^azin commun. Ils 
ne changent jamais demaifons, à 
moins qu'ils n'apprennent que les 
Efpagnols connoilTent trop cel- 
les qu'ils habitent 5 ou qu'il foit 
befoin de reparer leurs commu- 
ées quand la terre eft ufe'e, car 
ils ne la travaillent jamais. Lors 
quilsbâtiflent, ils ne jet tent point 
de fondemens. Ils font feulement 
dans la terre des trous de deux ou 
trois pieds de dîftance dans les- 
quels ils enfoncent des pieux de 
fept à huit pieds de haut. Les mu- 
railles font compofées de bâtons 
enduits de terre , &; les toits 
de ces bâtimens font faits de pe- 
tits chevrons bien rangez & cou- 






172 Les Voyages 

verts de feuilles d'une efpece de 
Palmier. Les maifons font toutes 
irregulieres. Elles ont vingt ou 
vingt-cinq pieds de longueur, & 
font larges à proportion. Il n'y 
a |X)int de cheminée. On fait le 
feu au milieu du logis fur la terre, 
& la fumée fort par un trou qui 
eft en haut. On ne voit point d'ap- 
partemens feparez dans une mai- 
Ion , point d'efcalier, point d'au- 
tres fieges que des billots de bois, 
& toute la famille couche dans le 
même endroit , chacun dans un 
Hamok qui eft attaché au toit. 

Plufieurs plantations voifînes 
ont un Fort ou Magazin commun 
long de cent trente pieds pour le 
moins , & larges de vingt-cinq. 
Les murs ont dix pieds de haut, 
& le toid eft couvert de feuilles 
de Palmier , ainfi que leurs mai- 
fons particulières. Il n y a pas 
non plus de chambres feparées 









de Lonnel Wajfer. 173 
dans ce magazin , dont les extre- 
■ mitez &; les cotez font pleins de 
trous larges comme le poing. Ceft 

Far - là qu'ils voyent approcher 
ennemi , & qu'ils lui décochent 
des flèches. Ils ne fçavent pas 
fe défendre autrement. Leurs 
maifons , comme je l'ay déjà dit, 
font toujours fituées de niveau fur 
le bord é'une riviere , ou fur le 
penchant d'une montagne qu'ils 
défrichent tout autour. II y a de 
chaque côté une barrière épaifle 
d'un pied pour en défendre l'en- 
trée à leurs ennemis : Mais com- 
me les barrières font de bois , ÔC 
que ces forts ne font couverts que 
de chaume, les Efpagnols les ont 
bien- tôt mis en feu en tirant dans 
les couvertures des flèches qui ont 
de longs fers rouges. Il demeure 
ordinairement dans le fort une 
famille jd'Indiens qui fait lafen- 
tinelle, & qui a foin de le con- 
Piij 





ï74 £' e * Voyages 

ferver toujours propre , parce- 
qu'il leur fert pour tenir leurs con- 
feils ou leurs autres Aflemblées 
générales. 

Ils fement ou plantent autour 
de leurs maifons beaucoup de pla- 
tanes ou de maiz. La premiere 
chofe qu'ils font quand ils. vont 
s'établir dans un endroit 5 c'eft de 
défricher groffierement une piece 
de terre & d'abatre des arbres 
qu'ils laifleront fouvent coucher 
fur la place pendant deux ou trois 
ans après quoi ils les brûlent. Ils 
attendent que les racines foient 
pourries (bus la terre pour en ti- 
rer les fbuches , n'ayant pas l'a- 
drefle de les déraciner. Lors que 
la terre eft défrichée, ils y font 
des trous avec leurs doigts & met- 
tent dedans deux ou trois grains 
de maiz , comme nous faifons hs 
fèves dans nos jardins. Ils fement 
dans le mois d'Avril pour recueil- 



É^^L 



de Lionnel Waffer. 175 
lir dans le mois de Septembre 4 En- 
O&obre ils arrachent les épies de 
.maiz avec leurs mains. Ils font 
lécher ce bled , & le reduifeht 
en poudre. Us n'en font pas de 
pain ni de gâteaux , mais ils em- 
ployant cette farine à plufieurs 
ufages 5 & entrautres , ils la mê- 
lent avec de l'eau dans une cale- 
bafle & avalent cette -boiflbn qui 
ne doit pas être excellente. Auffi 
n'en boivent-ils guère lors qu'ils 
voyagent & qu'ils n'ont pas d'au- 
tres provifions. Ils appellent cet- 
te mixtion Chicka, qui ne figni- 
fie rien autre chofe que maiz. 

Ils font encore une autre boif- 
fon de ce bled qu'ils nomment 
Chicka co-pah. Co-pah en leur 
langage, veut dire, boire. Ils jet- 
tent environ vingt ou trente boif- 
feaux de maiz moulu dans une au- 
ge où il y a de l'eau. Ils'y laif- 
fent tremper le bled jufqu'à c$ 
P iiij 





%7&. Zes Voyages 

qu'il foit bien imbibé & qu'il con*, 
mence a devenir aigre.. Alors ils 
otentle au j u f qu 'àklk & i aver . 
lent dans des vaifTeaux. Ce breu- 
vage a le goût de la petite bierre 
aigre. C'eft la meilleure boilTon 
des Indiens, qui la trouvent déll 
cieufe en comparaifon du Mifkw 

ou del eau pure qu'ils boivent or- 
dinairement. 

Le Miflaw eft une boifïbo fai- 
te de platanes meurs. II y en a 
de deux fortes. L'une faite de 
Platanes fraîchement cueillis, & 
1 autre de fees. On fait rôtir les 
premiers dans Jeurs goufTes qu'on 
miflc& qu'on pelé, fls écrlfenc 
cnfuite le fruit avec leurs mains 
en le mettant dans une gourde ; 
& lors qu'ils l'ont bien mêlé 
avec de l'eau r ils boivent cette 
liqueur. L'autre eft faite de «râ- 
teaux de platanes fees , je difde 
gateaux, car ks platanes quand 



âL 



ife Lionnel Wafer. ~ 177 
ils font meurs & frais cueillis rre 
fe peuvent garder, & fe corrom- 
pent fi on les laifle dans leurs gouf- 
fes. Ceft pourquoi ils font fecher 
à petit feu une mafle de platanes 
meurs fur une machine de bois 
faite comme nos grils , & ils en 
font des gâteaux qu'ils gardent 
pour s'en fervir dans le befoin. 
Ils en rompent un morceau , le 
mâchent Se en font du Miflaw 
en le mêlant avec de Peau, ils 
portent de ces gâteaux avec eux 
iors qu'ils voyagent principale- 
ment dans des endroits ou ils 
n'efperent point trouver des Pla- 
tanes meurs à cueillir , & ils en 
mangent au-lieu de pain avec de 
la viande > après les avoir fait 
bouillir auparavant. Ils mangent 
audi quelquefois de cette forte 
leurs yams & leurs potates , mais 
ils les font rôtir le plus fouvent 
de même que la racine de Caflk- 









1 




178 Les Voyages 

va. Il y a toujours bonne prov: 
fion de ces chofes dans les Plar 
tarions & f ur tout dans les vieil 
tes. Je n'y ay jamais vu d'het 
bes. Ils n'en mangent d'aucun 
iorte 5 mais ils prodiguent le poi 
vre dans tous leurs ragoûts -, ils e 
font toujours bien fournis auffi 
bien que de Pommes de pin. 

Ce font les hommes qui net 
toyent les Plantations & les met 
tent en ordre , & qu i a b a t en 
les arbres 3 voila toute leur oc- 
cupation. Les femmes ont plu' 
de peine. Elles bêchent la terre, 
plantent le maiz , le netoyent 
préparent les yams , & font char- 
gees de tout l'embaras du mena- 
ge. Elle font la cuifine, la lef- 
hve & tous les ouvrages les plus 
ierviks. Elles portent les ulfan- 
cnes & les vivres de la famille 
dans les voyages , & lors qu'on 
elt arrivé dans l'endroit où l'on 



/£« 



'de Zionnel Wafer. 179 
doit loger , elles apf êtent le Cou- 
per , pendant que le.mari atta- 
che les Hamocks , car chacun 
couche dans le Tien. Mais quoy- 
que les femmes faflent les plus vi- 
les fondions du logis ^ elles n'en 
font pas pour cela méprifées de 
leurs maris, qui bien loin de les 
traiter comme des efclaves , les 
aiment & les confièrent fort; 
Je n'ai jamais vu aucun Indien 
batre fa femme ny même lui dire 
aucune parole dure , quoiqu'ils 
foient querelleurs quand ils font 
yvres. Leurs femmes de leur cô- 
té les fervent de fi bon cœur, qu'il 
femble que ce foit plutôt par in- 
clination que par neceffité. Elles 
font en general d'un très-bon na- 
turel. "Elles ont de l'honnêteté 
les unes pour les autres , &: font 
toujours prêtes à rendre fervi- 
ce à tout le monde , & particu- 
ment aux étrangers. 



I So Zes Voyages 

hots qu'une femme eft accoi 
cnee, une de fes amies ou de { 
voifines la prend auffi-tôt fur| 
dos & l'enfant entre ks bras, 

va les laver tous deux dans la r 

viere. L'enfant durant le pr< 

mier mois eft enveloppé dai 

«ne ecorce d'arbre de Macaw fei 

du, qui lui fert de lange. Quai 

al taut le nettoyer, la mere ôt 

1 ecorce & le lave avec de l' ea 

froide. Après cela elle l'emmail 

iote de nouveau, lui donne à tê 

ter, & le couche dans un peti 

hammock fait exprès. 

On apprend aux garçons fia 
toutes chofes à tirer de Parc & J 

jetter la lance, & ils font fiadroia 
dans ces deux exercices , que cela 
m eit pas concevable. J'ai vu un 
garçon de huit ans planter une 
canne dans la terre , s'en éloigner 
de vingt pas, & h fendre d'un 
coup de flèche. Dès qu'ils ont 



£imm 



de L&nnel Wafer. iSi 
[h ou douze ans & qu'ils font 
liez forts pour porter leurs pro- 
filions , ils accompagnent leurs* 
>eres à la chaffe &c vont voya- 
;er avec eux , mais les filles de- 
neurent aux logis avec les vieil- 
es femmes. 

Les pères &: mères font idolâ- 
res de leurs enfans. Ils leur font 
•arement feveres. Au-contraire ils 
eur laiflent la liberté de faire 
mit ce qu'ils veulent; Le diver- 
sement le plus ordinaire des 
petits garçons & des petites filles, 
>ft de nager dans les rivieres & 
de prendre du poifïbn. Ils vont 
coût nuds les uns & les autres 
jufqu à Page de treize ou quator- 
ze ans, Alors les filles mettent 
leur morceau de toille & les gar- 
çons leur entonnoir. 

Les filles font élevées dans les 
emplois domeiliques. Elles ai- 
dent à leurs mères à apprêter les 



- 







î2z Les Voyages 

viandes , travaillent avec elles, t: 
rent des cordons decorce de Ma 
ho , abbatent de la foye que loi 
fait d'herbe , épluchent le cottoi 
& le filent pour leurs mères qu 
en font de la toile. Les femme 
lors qu'elles veulent trefler , fon 
mi rouleau de bois de trois pied 
de long qui tourne entre deu; 
poteaux. Autour du rouleau fon; 
les cordons de cotton de la gran- 
deur de la toile qu'elles ont en- 
vie de faire , car elles ne tref- 
fent jamais dans le deffein de la 
couper. Elles tordent le cotton 
filé autour d'une petite piece de 
bois de Macaw qui eft entaillé 
de chaque côté ; & prenant 
d une main tous les autres fils de 
la trame, elles travaillent de l'au- 
tre j & afin que les fils foient fer- 
rez elles frappent le métier à cha- 
que tour avec une longue piece 
de bois mince & faite en rouleau 



Z*m 



de Lionnel Wafer. 183 
qui croife entre les filets de la 
trame. Les filles treflent auffi le 
fil de cotton pour faire des fran- 
ges , préparent les cannes ou les 
rofeaux pour faire des paniers , 
mais elles en demeurent là. Ce 
font les hommes qui font les pan- 
niers. Ils teignent premièrement 
les matières en diveries couleurs, 
les mêlent & les trefïent fort pro- 
prement. Ils en font des couppes 
û bien travaillées & fi fermes qu'- 
elles peuvent tenir toutes fortes de 
liqueurs , fans qu'elles foient en- 
duites de laque ni de vernis. Ils 
boivent dans ces couppes comme 
dans leurs calebafles. Enfin ils 
font des panniers de toute forte de 
grandeur , fi forts .& fi fermes , 
qu'on ne fçauroit les écrafer. 

Dès que les filles font nubi- 
les leurs parens les tiennent en- j 
fermées &: perfonne ne les voit j 
en face. Elles ont une piece dej 



1*4 Les Voyages 

cotton en forme de voile fur leu 
vifage , qu'elles mettent menu 
devant leurs pères. Elles font ! 
fimples ôc fi innocentes , qu'elle 
badinent aflez vivement avec le 
hommes fans penfer à aucun mal 
Les Indiens ont plufieurs fem 
mes. Lacenta en avoit fept ; & 
quand il alloit à la guerre ou qu'il 
voyageoit , il prenoit Ci bien fej 
mefures, qu'il trouvoit une de le: 
femmes dans tous les endroits ov 
il de voit coucher. Ivfàis û la po- 
lygamie eft permife en ce païs-là . 
l'adultère y eft puni. Onfaitmou- 
rir les deux coupables. Néan- 
moins Ci la femme confefte le fait 
à fon mari , & qu'elle jure qu'elle 
a efté forcée , on lui pardonne j 
mais lî elle nie fon crime , & qu'on 
le prouve , on la brûle toute vive. 
Us ont encore d'autres loix feve- 
res. Un voleur , par exemple, eft 
condamné fans mifericorde $ & d 

un 



j* JÉmm 



de lionne I Waffer. 285 
un homme débauche une fille , ils 
lui enfoncent dans le trou de la 
verge un petit bâton plein d*épi- 
nés qu'ils tournent & retournent 
dix ou douze fois. Ce n'eft pas 
feulement un tourment horrible, 
mais la perfonne en meurt ordi- 
nairement. On lui Iaïfle- toute- 
fois la liberté de fe guérir s'il lui 
eft poiîîble. Comme le fupplice 
eft très- cruel, ils ne le font pas 
fouiFrir à un homme que fon cri- 
me ne foit bien avéré. 
I Quand ils fe marient ils obfer- 
çrent une coutume affez extraor- 
dinaire. Le père , ou à fon défaut 
le.plus proche parent de la mariée 
la tient enfermée dans fon apar- 
tement pendant leslept premieres 
nuits, foit pour lui marquer le re- 
gret qu'il a de la quitter, foit pour 
une autre railonque je ne fçai pas. 
Après ce tems-là on la livre à fon 
rnarh Lors qu'un père marie fa 

CL 












iS6 Les Voyages 

fille , il invite tous les Indiens de 
vingt mille à la ronde à une gran- 
de Fête qu'il leur prépare. Les 
hommes qui viennent aux noces 
apportent des haches pour tra- 
vailler, & les femmes chacune 
environ un demi boifïeau de raaiz 
les garçons apportent des fruits & 
dts racines 3 & les filles du gîbîei 
& des œufs 5 car perfonne nofe- 
roit venir fans apporter quelque 
choie. Ils mettent tous leurs pre- 
lens à la porte de la maifon nup-j 
tiale & s'en écartent jufqu à ce 
que tous les conviez foient arri- 
vez. Alors les hommes entrent le< 
premiers dans la maifon. Le Ma, 
rié leur prefente à chacun une ca- 
iebafle d'une boiflbn forte & ie< 
conduit l'un après l'autre dan! 
une grande fale fur le derrière, 
Les femmes viennent immédiate- 
ment après 5 elles reçoivent aaffi 
une calebaiTe de liqueur, 6c vod 



de Lionne I Wafer: jîj 
fe placer parmi les hommes. Les 
garçons fe prefentent enfui ce à la 
porte y on les fait boire comme 
les autres, & après que les filles 
ont été reçues de la même manie* 
re , & que tout le monde eft dans^ 
la fale 5 on y voit entrer les jeu- 
nes mariez conduits par leurs pè- 
res. Celui du garçon fait un allez 
long difeours à la compagnie > èc 
dés qu il a cefTé de parler > il com- 
mence à danfer en faifant mille 
contorfions, & cela dure jufqu'à 
ce qu'il foit tout en fueur & hors 
d'haleine. Alors il fe met à ge- 
noux &: prefente fon fils à la Ma- 
riée de qui le père eft auffi à ge- 
noux tenant fa fille par la main. 
Celui-ci fe levé &; danfe comme 
l'autre jufqu'à ce qu'il (bit hors de 
lui , èc cette danfe achevée f les 
nouveaux mariez fe prennent par 
la main, & puis l'Epoux rend la 
Mariée à fon père. Auffi-tôt tous 

QJi 



J 88 Les Voyages 

les hommes avec leurs haches catr^ 
rent en fautant dans un petit bois 
qui a été' marque' pour la planta- 
tion des jeunes Epoux, & com- 
mencent à travailler. Ils abba- 
tent les arbres & défrichent la 
terre le plus promtement qu'il 
leur eft poffible. Ils continuent 
pendant fept jours à travailler 
avec une vigueur extrême, & dans 
la terre qu'ils défrichent les fem- 
mes & les enfans plantent du -mai? 
ou d'autres chofes convenables à 
la faifon. Ils bâtiffent auffî une 
maifon pour fer vir de demeure aux 
Mariez y qui n'y font pas plutôt 
établis , que toute la compagnie 
pour fe divertirfe met à faire du 
Chika-copah. Ils en font beau- 
coup i & ils en boivent fans mo- 
deration 5 mais avant qu'ils foiens 
échauffez, le Marié prend fort ^u- 
dicieufement leurs haches & tou- 
tes leurs autres armes offenfives- 




de LionneiW affer. i$f 
& les pend au plus haut chevron 
de la maifon 5 car ils font 5 ainfi 
que je l'ay déjà dit, fort querel- 
leurs quand ils font yvres. Ils boi- 
sent tant qu'ils ont de quoi boire* 
& ils en ont ordinairement pour 
trois ou quatre jours. Après cela 
ils s'en retournent dans leurs mat- 
fons. 

Ils fe régalent aufïï dans d'au- 
très occafions , comme lorfqu'ils 
ont tenu quelque grand confeil > 
quelquefois même ils s'affemble- 
ront exprès pour fe réjouir. Ils 
parlent peu durant le repas. Ils 
boivent fouvent les uns aux autres 
& fe préfentent la couppe après 
qu'ils ont bu. Mais il eft à remar- 
quer qu'ils ne boivent jamais à 
leurs femmes qui fe tiennent tou- 
jours debout & les fervent peu- 
dant qu'ils mangent. Elles pren- 
nent la couppe des. mains de ce- 
lui qui vienc de boire poux larin- 









< 






i«?o 



Les Voyages 
cer & la donner auffi-tôt à celu 
à qui on a bû. Les femmes don. 
fervent leurs maris dans toutes le 
Fêtes & dans leurs maifons , & 
mangent enfuite en particulier 
ou bien avec les autres femmes 
Les hommes, lors qu'ils fom 
au logis , ne font pas fort labo- 
rieux i néanmoins pour éviter J'oi- 
flveté, ils s'occuperont à faire de< 
couppes, des panniers, des ûé- 
ches ou des lances. Ils font auffi 
quelquefois une efpece de flûte de 
bambos creux , dont ils jouent 
d'ordinaire j mais le fon de ces 
flûtes n'eft pas fort agréable, & 
quand ils font plufieurs enfem- 
bîe qui en jouent , cela fait un 
fort mauvais concert. Cependant 
comme ils aiment fort le bruit, & 
que ces inftrumens en font beau- 
coup, ils y trouvent leur compte. 
Ils danfent auffi allez fouvent au 
fon de ces flûtes. Vous les voyez 



Zmm 



de Lionnel Waffen t$t 
:rente ou quarante qui danfent en 
•ond , étendant les mains 6c les 
nettant fur leurs épaules , & fe 
:ournant de tous cotez avec une 
Furieufe agitation. Lors qu'ils ont 
ianfé quelque temps en rond , un 
des danfeurs fe détachera des au- 
tres pour faire des fauts périlleux 
&: des tours d'adreffe avec autant 
d'a&ivitéque nos danfeurs de cor- 
de, mais avec moins d'art. D'a- 
bord qu il fera fatigué d'avoir 
danfé, deux ou trois autres dan- 
feurs quitteront auffi le rond & fe 
jetteront dans la riviere pour s'y 
baigner. Cependant la danfe en- 
rond , pour peu que raffemblée 
foit nombreule 3 durera tout un 
jour. 

Le plus grand divertiflement^ 
eft la chafle. Ils aiment tant à 
tirer 3 que les hommes & les gar- 
dons ne fçauroient voir voler au- 
cun oifeau* qu'ils ©y tirent % ce 



- ï5>2 Les Voyages 

qu'ils font avec tant d'adrele 
qu'ils n'en manquent prefqu 
point. 

J'ay oublie' de dire que les feir 
mes danfent & fe diverthTent e: 
particulier, car elles ne danfen 
point avec les hommes ,• mais elle 
ne fe réjoûilTent qu'après avoi 
couché leurs maris, dont elle 
prennent un très - grand foil 
quand ils ont bu. Si- tôt qu'uni 
femme s'apperçoit que Ton mar 
eft dans un état à ne pouvoir û 
foûtenir , elle le porte dans for 
hammock à l'aide de deux ou trou 
autres femmes. Elles jettent de 
l'eau fur fon corps pour le rafral 
chir , & ne le quittent point qu'H 
ne foit bien endormi. Alors elles 
vont fe réjouir enfemble, & boi- 
re jufqu'à ce qu'elles foient y vres>. 
Les hommes ne s'écartent ja^- 
mais de leurs maifons fans être 
armez de leur arc , d'une lance, 

ou 




Jsmm 



de Lionnel Wafer. ï'93 
on d'une hache. Ils vont chaf- 
fer toutes les fois qu'ils veulent 
renouveller leur provifîon de 
chair. Ils ont fouvent des chartes 
folemnelles ou ils vont en grand 
nombre 3 & ils tiennent rarement 
confeil fans faire une partie de 
charte dont ils fixent le jour. Ces 
parties durent deux, trois, huiv 
vingt jours, fuivant la quantité de 
gibier qui fe rencontre. Les fem- 
mes en font prefque toujours , 6c 
lorsque j'alloisà la charte ils me 
donnoient une femme pour me 
fervir & porter mon pannier de 
provifions. 

Les femmes portent dans leurs 
panniers des platanes, Bonanos, 
yams 5 potates , & des racines de 
caffara bien rôties 5 mais dans les 
bois parmi les plantations ruinées, 
elles trouvent fouvent des plata^ 
jpes yerds qu'elles apprêtent fur le 
jdtaamp avec les racines. Elles por- 

K 













1^4 £ es Voyages 

tent auffi de la farine de maiz & 
des platanes meurs crus pour en 
faire du Miflav" 3 avec une cale- 
baffe. Les hommes portent des 
arbalètes Se des flèches, des lances 
Se des haches. Us vont tous pieds 
nuds , & par confequent ils font 
fouvent égratignez dans les bois , 
mais ils s'en foucient peu. Ils chaf- 
fent le Pecary, le carrée , le Chh 
cali Chicali, le Corrofou &: toute 
forte d'autres bêtes ou oifeaux 
qu'ils rencontrent , à la referve 
des Singes de des Dains. Us man- 
gent tout ce qui fè peut corrompre 
& emportent ce qui peut fe con- 
ferver. Us logent toutes les nuits 
dans l'endroit où ils fe trouvent 
au coucher du foleil , pourvu que 
ce foit près d'un ruiffeau , ou 
d'une riviere , ou fur le penchant 
d'une montagne. Ils pendent leurs 
hammocks entre deux arbres s fe 
couvrent de feuilles de platanq 



JÊm 



de Lionne I W offer. 195 
pour fe mettre à l'abri du vent •& 
de la pluye , & font un feu qui 
dure toute la nuit. Ils ne com- 
mencent jamais leur chafTe que le 
foleil ne foit levé, & dès qu'il eft 
couché ils la finirent. J'ay remar- 
qué une chofe allez finguliere dans 
leurs Chiens. Quand ces animaux 
ontlafTé un Pecary & qu'ils Font 
fait entrer dans une baye, ils l'en- 
tourenti & n'ofant fe jetter fur lui, 
ils le mordent par derrière. Ils le 
tiennent enfermé au milieu d'eux 
jufqu a ce que leurs Maîtres foient 
arrivez, & qu'ils les voyent prêts à 
tirer fur la bête. Alors ils fè reti- 
rent tous pour éviter les flèches. 
Auffi-tôt qu'un Indien a déban- 
dé fon arbaîefte & bleffé un Pe- 
cary , il court à lui pour l'ache- 
ver à coups de lances. Dès qu'il 
l'a tué il 1 eventre , jette fes en- 
trailles , lui coupe le nombril, lui 
croife les jambes entre lefquel- 



... 





iç6 Les Voyages 

les il pafle un bâton qu'il met 
fur Tes épaules , et le porte ainfi 
au rendez - vous ou il a or- 
donné à fa femme de fe trou- 
ver. Quand ils crut pris une bê- 
te ou un oifeau tout vif > ils le 
percent à coups de flèches , ou 
avec la pointe de leurs lances pour 
en tirer tout le fâng , après quoi 
ils Je mettent en quartiers. Pre- 
mièrement ils lui coupent la tête. 
Sic'eftun Pecary, ils réchatident 
avec de T eau bouillante 5 et fi c'eft 
un warrée ils lecorchenc. S'ils 
ont envie d'en conf^rver la chair, 
ils font un gril de bâtons croifez 
l'un fur l'autre, ils mettent la vian- 
de deflus , & deflous il y a un fort 
petit feu qu'ils entretiennent pen- 
dant trois ou quatre jours , & qui 
defleche infenfiblement la chaii 
& la rend comme notre bœuf fu- 
mé. Cette venaifon fe garde lono*. 
tcms 5 & quand il n y en a plus, 



ii JfSi 



de Lionnel Wafer. iyj 
ils retournent à la chaflc.. 

Ils coupent des tranches de 
cette viande feche, qu'ils mettent: 
dans un petit pot de terre avec 
des racines de platanes verds , des 
bananos , ou d'autres chofes fem- 
blables & quantité de poivre. Us 
font cuire le "tout enfemble à pe- 
tit feu fans jamais le faire bouil- 
lir, le pot demeurant couvert pen- 
Ettt fept ou huit heures (ur la 
cendre chaude. Ils ne mangent 
Me la viande qu'une fois le jour, 
çeft-à-dire, à midi s mais pour 
des bonanos & des platanes , ils 
en mangent à toutes les heures de 
la journée. Ils font cuire cette 
chair dans une calebaffe qu'ils po- 
fent fur un gros billot de bois qui 
leur fert de table» & ils s'affeyent 
tout autour fur de petits billots, 
comme fur des felles. Mais le jour 
d'un confeil ou d'une grande Fête, 
quand il y a beaucoup de monde , 

K iij 



I5>S Les Voyages 

ils font un gril de douze & quel- 
quefois de vingt pieds de long & 
large à proportion y ils étendent 
deflus de grandes feuilles de pla- 
tanes pour fervir de nappe, & cha- 
cun a près de lui par terre à fi 
main droite une ealebaffe pleine 
d'eau. Ils avancent le pouce Se 
l'index de la main droite , le* 
portent au plat , & à chaque mor- 
ceau qu'ils mangent , ils trempent 
ces deux doigts dans la calebafle 
d'eau , foit par propreté, foit pour 
une autre raifon. Us ne mangene 
pas de pain avec leur viande * 
mais quand ils ont une malTe de 
fel, ce que leur parefTe rend aflez 
rare, ils en frottent leur langue 
de tems entems pour donner plus 
de goût à leurs morceaux. 

Le foleil fert de guide aux In-, 
diens lors qu'ils voyagent. Il les 
conduit vers l'endroit où ils veu- 
lent aller. Mais fi par hazard ils 



de Lionne! Wafer. 155» 
perdent leur route & fe trouvent 
désorientez , ils ont recours aux 
arbres , ils en obfervent l'écorce , 
& du coté qu'elle eft plus épaiffe, 
c'eft le Midi. Us vont ordinaire- 
ment par les bois , les marécages 
& les rivieres , & rarement par 
des chemins battus. Les hommes, 
les femmes & les enfans traver- 
sent les rivieres à la nage , /ans 
avoir befoin d'abbattre les arbres 
pour les pafler 5 mais ils fe fervent 
de canots ou de radeaux pour les 
defcendre. 

Lors que quelqu'un leur de- 
mande le chemin, ce qui nous eft 
arrivé plufieurs fois en paflant 6c 
repayant llfthme , leur manière 
•de Tenfeigner eft aflez extraordi- 
naire. Dès que vous leur avez dit 
l'endroit où vous fouhaitez d'al- 
ler, ils vous tournent de ce côté- 
là i & pour fçavoir quand vous y 
arriverez , ils marquent à quelque 
R iiij 







zoo L es Voyages 

partie de l'arc que le jfoleil déerre 
dans leur Hemifphere , felon qu'il 
eft haut ou bas, foie à l'Orient , 
joie à l'Occident du Méridien , 
ils vous diront non feulement le 
jour que vous pourrez être où 
vous voulez vous rendre, mais mê- 
me fi ce fera le matin ou l'après- 
thnee du jour qu'ils vous mar- 
quent. 

Ils ne diflinguent les femaines^ 
les jours, ni les heures que par des 
figues , & ils fe font fort bien en- 
tendre àcs Europeans mêmes qui 
«e fçavent pas leur langage. H* 
ne comptent pas non plus le teins 
paile autrement que par les lu- 
nes : Car je me fou viens que 
m entretenant avec Lacenta des 
ravages faits au Midi par les Ef- 
pagnols 5 il y a tant de lunes, me i 
dit-il, que cela eft arrivé. 

Ils comptent par un , par dfx, ! 
& par vingt JLifqu'à cent* je ne ! 



JÊm 



de Lionne! Waffer. ioï 
les ay jamais entendu compter au- 
delà. Pour exprimer les nombres* 
ils tiennent une poignée de leurs 
cheveux de la main gauche > & la 
feparent avec les doigts de la droi- 
te 5 & lors qu'ils veulent faire en- 
tendre que des chofès font innom- 
brables > ils prennent tous leurs 
cheveux & les remuent. 

Quand nous allâmes dans les 
mers du Sud fous le Capitaine 
Scharp , nous étions trois cens 
trente- fix fans compter plufieurs 
Indiens de Ilfthme qui nous ac- 
compagnoient 5 ils voulurent fça- 
voir combien nous étions 5 & pour 
cet effet un de ces Indiens s'affit 
fur notre paffage tenant deux poi- 
gnées de grains de maiz, dont il 
mettoit un dans fon pannier à cha- 
que homme qui paflbit devant lui. 
Il en avoit déjà compté un grand 
nombre , lors qu une perfonne de 
notre compagnie venant à pafler 



202 Les Voyages 

tout près de lui , affecla de ren- 
verfer fon pannier &; fit tomber 
fon bled. L'Indien parut fâché 
qu'on eut brouillé fon calcul 5 
néanmoins un de fes camarades 
s'écartant un peu dan chemin 
étroit par lequel il nous faloic 
pafler l'un après l'autre, nous 
compta tous avec des grains de 
maiz, & crut avoir fait des mer- 
veilles j mais quand les au très III 
diens lui demandèrent combien 
nous étions, il ne put le leur dire s 
car quelques jours après, comme 
nous arrivions chez ks Indiens du 
Midi., vingt ou trente des plus vé- 
nérables fe mirentànous compter, 
& notre nombre fans doute excé- 
dant leur Aritmetique , ils ne pu- 
rent en venir à bout. Ils fe mirent 
à difputer ks uns contre ks au- 
tres avec beaucoup de chaleur, 
jufqu'à ce qu'un dentr*eux vou- 
lant finir la difpute, prit en une j 



de Uonnel Wafer. 203 
poignée tous Tes cheveux & les 
remua devant la compagnie, pour 
leur faire entendre qu'il étoit im- 
poffible de nous compter. Ce qui 
les mit tous d'accord. 

Us nomment ainfî les nombres > 
un , deux > trois > &c. 



Conjugo. 

Poquah. 

Pauquah. 

Pakequah/ 

Et erra h. 

Indricah. 

Coogolah. 

Paukopah* 



io, Anivego 
n. Anivego 
32. Anivego 
1 3. Anivego 
20. Toola 
40. Toola ^ 
Et ainfi 



Conjuga. 

Poquah. 

Pauquah^ 

Pakequah* 

Eterrah. 

Indricach, 

Cooçoîaiu 

Paukopah. 

Anivego. 
Conjugo^ 
PoquaS. 
Pauquah. 
Boquah, &ft> 
Guannah* 
du refte* 






204 Les Voyages . 

Au deflous de dix ils comptent 
en nommant une fois feulement le 
nombre particulier i mais quand 
ils difent : Anivego, ou dix, ils 
frappent des mains une fois j. & 
pour exprimer douze , treize, Stc. 
jufqu'à vingt, ils difent, Anive- 
go Conjugo, Anivego Poquah, 
Anivego Pauquah , & c . Lors 
qu'ils veulent exprimer vingt, ils 
battent deux fois 'des mains, en di- 
fant: Toola Boquah. Et pour dire 
vingt-un : Toola Boquah Con- 
jugo. Pour exprimer trente , ils 
diront en battant trois fois des 
mains: Toola Boquah anivego ,- 
c'eft-à-dire , à la lettre , vingt 8c 
dix i ils continuent de cette ma- 
nière jufqu a cent , battant des 
mams autant de fois qu'il y a de 
dizaines. 

> Dans le terns que j etois parmi 
les Indiens de Darien, j'avois peu 
de peine à les entendre, parce 



«■ 



JÊm 



de Lionnel Waffer. 105 
que je fçavois affez là Langue du 
haut-païs. Il y a quelque rap- 
port entre ces deux langages > non 
dans la (îgnification des termes, 
mais dans la prononciation. J'ap- 
pris donc beaucoup de mots de 
celui des Dariens i j'en ay depuis 
oublié la plus grande parties j'en 
veux dire quelques-uns» le^Le- 
&eur ne fera peut-être pas fâché 
de les lire. 



T^utah. 
Jtfaunah. 
Foonah. 
JLoopah. 

Bidama Soquah 
Roùpoh 1 

Jtfeenab. 

Nie. 

Chaunah. 

Çbaunah Wee- 
nuicah. 

Sbennorung. 



Père. 

Mere. 

Femme. 

Frère. 

Comment vous 

portez-vous 1 
Une fille. 
La lune. 
Aller. 
Dépêchez- vous^ 

courez. 
Gros, une gran- 
de chofe. 




fô6 Les 

Eechah. 
Pacecha. 
Eechah maloo- 

quah. 
Cotchah. 
Catipah. 
Eft chah Cau - 

fah ? 



papoonah eetah 
eaupah ? 

Dooîah. 

D oo la h Cop ah ? 

Chicha Cop ah. 

Mamaubah. 

Cah. 

Aupah eenah ? 



Voyages 
Laid. 
Laid. 

Une expreffîor 
- fort mauvaifa 
Dormir. 
Un hammocks 
Voulez - vous 
aller dormir 
dans le ham- 
mock? 
Femme, avez- 
vous apprêté 
le hataraock ? 
De Peau. 
Voulez - vous 
boire de l'eau? 
BoiiTon demaiz, 
Fine , ou belle. 
Poivre. 

Comment ap- 
peliez - vous 
ceci ? 



Après avoir parlé de riflhmç 




éfèm 



&, 



de Lionnel Wafer. 207 
& de toutes les chofes que j'y ay 
remarquées en le traverfant, je 
vais reprendre la fuite de mon 
voyage dans la mer du Sud de 
Realeja fur la côte du Mexique., 
ou M. Dampier & moi nous nous 
féparâmes pour la féconde fois 
dans cette mer* Il accompagna. 
3e Capitaine Sevan qui comman- 
doit le Vaifleau le figne qui fai- 
pt voile vers rOueft ? & je re- 
ftai fur le bord du Vaifleau nom- 
mé le Plaîfir du garçon comman- 
dé par le Capitaine Davis qui 
s'en alloit vers le Sud. Ainfi nous 
ïeslaiflames au port de Realeja , 
d'où nous fortîmes le 27. Aotift 
1685, avec trois autres Vaifleaux 
de notre compagnie j mais nous 
ne fûmes pas plutôt en mer que 
la fièvre pourprée (émit dans nos 
quatre Vaifleaux 5 ce qui nous 
obligea d'entrer promptement 
ans le golfe d'Amapalla. Nous 



±oS Les Voyages 

nous arrêtâmes plufieurs femaine 
dans une petite Ifle où nous del 
cendîmes. Nous y fîmes des bara 
<jues pour nos malades qui étoien 
au nombre de cent trente. Il ei 
mourut plufieurs. Pour moi 
quoyqu obligé par mon minifte- 
re de leur donner mes foins 8 
d'être avec eux à tous momens 
j'eus le bonheur d'échapper à I; 
contagion. Comme je n'ai pas fai 
un Journal de ce voyage , je n< 
rendrai pas compte de tout a 
que nous faifions chaque jour 
Je ne parlerai feulement que de 
ce qui peut inftruire ou diverti] 
mes Ledeurs. 

Je dirai donc que pendant no 
tre féjour dans Flile les provi- 
fions venant à nous manquer 
nous allâmes en terre ferme ver, 
le côté du Sud de la baye où 
nous mîmes pied à terre. Nou: 
marchâmes jufqu'à une rivier* 

chau,d( 



j 



fil Jfl&i 



de Lionnel Wafer. iO£ 
chaude qu'il nous fallut pafler 
dans un Savanah. Elle fart de 
deiGTous une petite montagne qui 
n'eft pourtant pas im volcan , 
quoy qu'il y en ait plufieurs fur 
cette cote. J'eus la çuriofité de 
fuivre cette riviere en montant 
pendant toute une journée. L'eau 
en étoit claire &: profonde. Les 
exhalaifons qui fortoient de âtÇ- 
fous la montagne étoient fembla- 
blés à la fumée d'un pot qui bout,. 
èc mes cheveux en étoient mouil- 
lez. La riviere continua à fu- 
mer fort loin de k montagne , Se 
quelques perfannes de notre équi- 
page 5 qui avoient la gratelle, sj 
étant baignez en furent guéris ,. 
ce que nous attribuâmes à la qua- 
lité fulphureufe de cette eau. Il 
v a dans cet endroit une infinité 
de Loups. Ce font les plus hardis 
que j'aye jamais vus. lis s'appro- 
çhoient de nous de fi près, qu'ils 

S 



: 






2îo Les Voyages 

nous arrachoient la viande des, 
mains. Ce qu'ils faifoient impu- 
nément ,- car quoyque nous euf- 
fions des armes à 'feu, nous no- 
fions tirer deflus de peur que ■ 
bruit des coups n'en fît venir d'au- 
tres à leurs iecours. Outre que 
nous étions là en fort petit nom- 
bre. 

Nos malades étant guéris , nous* 
pourfuivîmes notre route vers le 
Sud, & nous arrivâmes all lie de 
Cocos au 5. degré 15. minutes de 
latitude du Nord. On l'appelle 
ainfî à caufe de la quantité de 
noix de Cocos qu'elle produit. 
Cette Ifle eft petite , mais fort: 
agréable. Il y a au milieu une mon- 
tagne efearpée , mais très-haute 
& environnée d'une plaine tonte 
remplie d'arbres de Cocos. Ifc y 
croiflent parfaitement bien , par.' 
ce que le terrain eft riche & fer- 
tile. On en voit auffi fur le pen- 



' "1 



de Lionne! Waffer. nx 
chant des montagnes quelques- 
ans difperfez en petits bofquets 5 
mais ce qui contribue le plus à 
l'agrément de cette Ifle, c'eft une 
rrès-grande quantité d'eaux fort 
claires & fort douces , qui defen- 
dant par plufieurs endroits du 
Commet de la montagne fe rétinif- 
fent en un profond & large baflïn 
de figure ronde qui effc dans le roc 
Cette eau n'ayant point de canal 
pour for tir dû baffin , fe répand 
au dehors Se forme des cafcades 
qui fe précipitent & tombent dans 
la plaine. Ce qui joint à la beau- 
té des veuës 3 à la quantité d'ar- 
bres de Cocos , & à la fraîcheur 
de l'eau qui tempère l'air de ce cli- 
mat chaud, rend le féjour de cette 
Ifle le plus agréable du monde. 

Tout notre équipage en etoic 
charmé. Nous y remplîmes tous 
nos tonneaux de cette belle eau 
douce qui rejaillit dans la plaine $ 

Sij 






; 



,j 



in les Voyages 

& comme nos Vaiffêaux ëtoiem 
ju'ftemcnt a leurs . embouchure 
dans la mer où il y a une bonne 
rade 3 c étoit rendrait le plus com- 
mode que j'aye jamais vu pouj 
faire de leau. 

Nous y mangions des noix de 
Cocos tout notre faoul % & non* 
en buvions le lait avec plaifir. 
Mais un jour quelques-uns de not 
gens ayant envie de fe réjouir 3 
abbattirent une grande quantité 
d'arbres de Cocos. Us en cueil- 
lirent le fruit &: en tirèrent plus 
de quatre - vingt fmtes de lait. 
Puis s'étant a.ffis fur la terre y ils 
burent une fi grande quantité de 
cette liqueur, qu'ils en furent fort 
incommodez. Ce n eft pas qu'elle 
enyvre 5 bien loin de leur monter 
à la tëxQ & de les échauffer „ elle 
leur glaça & engourdit les nerfs j 
de manière qu'ils ne pouvoient 
marcher* ni même fe tenir debout. 



.> J*am 



de Lionnel Wafer. zij 
II fallut que ceux qui n'avoient 
point été de la Fête les portaient 
à bord ou cet engaurdiffement 
leur dura quatre ou cinq jours. 

De là nous continuâmes d'al- 
ler au Sud ? & nous arrivâmes à 
une des Mes de Galiopago qui eft 
fit née jeftement fous la îigne^ 
Nous y defcendîmes* & nous y 
trouvâmes une quantité prodi- 
gieufe de Tortues de terre , de 
celles que nous appelions Hecca- 
tées. Il n'y a de l'eau douce en 
cette Ilîe que dans un feul endroit 
où ces animaux vont boire. Là 
nous carénâmes nos Vai£feaux 
Pendant les premiers jours 3 nous 
I vîmes une infinité de Tourte- 
relles Se d'autres oifeaux qui s'y 
aflTembloient pour boire > & ils 
étoient fi familiers avec nous y 
qu'ils venaient fè repofer fur nos 
têtes & for nos bras. De forte que 
fans nous tourmenter à les aller 





iï4 £# Voyages 

chercher, nous les prenions fans 
peine & les faifions rôtir. Mai* 
bien- tôt ces animaux s'ap perce- 
vant que nous abu fions de leur 
familiarité, cefferent de s'appro- 
cher de nous 3 & devinrent il fau- 
vages ^ qu'avec nos armes a feu 
même bous n'en pouvions tirer 
aucun. 

On voit dans cette Ifle beau- 
coup de Guanos , & il y croît une 
forte d'arbres qui a une odeur 
très-agreable ^ & qui reiïemble 
un peu à nos Poiriers •> il eft pour- 
tant plus gros te rempli d'une 
gomme très- douce. Nous reprî- 
mes aux Gallopagos cinq cens bal- 
lots de farine que nous y avions 
autrefois laifTez fur. les rochers 1 
maïs comme les façs étoient expo- 
fez à fair , nous trouvâmes que 
les Tourterelles & les autres oU 
féaux avoient mangé une partie dé 
ce qu'il y avoir dedans 



£&A 



de Lionne I W offer. iif 
Apres avoir quitté les Gallopa^- 
;os nous allâmes croifer les côtes 
lu Pérou 6c des Mes d'alentour. 
e ne fatiguerai point mes Le- 
leurs des particularitez de ce: 
r oyage. Je dirai feulement que 
ions affiegeâmes Gaura, Gnacha^ 
il Pifca que nous prîmes, quoique 
ious n'enflions alors avec notre 
/aifîeau que celui du Capitaine 
Cnighti car les deux autres qui 
toient partis avec nous d'Ama- 
llla nous avoient quittez à FI fie 
le Cocos. C'étoit dans le mois de 
uillet i686~ 

Le Capitaine KnigBt nous ac- 
•ompagna prefque tout le refte'de- 
:ette année. Nous defeendîmes 
fofemble dans rifle de Gorgonia 
)our y blanchir notre linge. Il y 
s des Singes qui ne vivent que 
riiuît res. Ils les pefchent dans les* 
>afîes eaux 5 & pour en tirer le 
}oijXbn, ils mettent récaille fur 



^sm^^amaat 



mi 








... 



zié Les Voyages 

une pierre & la battent avec 
une autre pierre jufqu'à ce qu'ih 
Payent caiiee. Nous allâmes auffi 
mouiller à la Nafca qui eft un pe- 
tit Port à 15. degrez de latitude 
au Sud, Cette ïfle &: plufieun 
endroits de cette côte produifent 
d'excellent vin comme Pifea, & 
fort abondamment. Ce vin a le 
goût à peu près du vin de Ma- 
dère 5 on l'apporte du païs d'à* 
lentour dans ce Port pour être 
transporté à Lima, à Panama, & 
dans d'autres Villes. On îe gar- 
dera quelquefois plufîeurs années 
à Nafca dans des tonneaux de 16. 
pintes chacun. Mais ces tonneaux 
ne font point fermez comme les 
nôtres > ils font ouverts par en 
taut & expofez à l'ardeur -du fo- 
leil le long de la baye parmi ks 
rochers. Chaque Marchand mar- 
que les tonneaux.. Nous prîmes 
une grande quantité de ce vin. 

Nous 



mm 



a J^lB 



2I 7 . 



<fe Lionnel Waffer. 
Nous mîmes aufii pied à terré 
à Coquimbo , qui eft une grande 
Ville qui a neuf Eglifes. Elle eft 
iîtuée environ à 2^. degrez de la- 
titude au Sud. Nous y jettâmes 
l'ancre fur un fable fort profond 
dans une vafte baye , laquelle a 
une petite riviere qui traverfe cet- 
te contrée & fe jette dans la mer 
à trois lieues au-deflous de la Vil- 
le. Les Efpagnols pefchent de I or 
dans cette riviere , dont le fable 
auffi-bien que celui de toute la 
baye eft parièmé de parcelles d'or j 
de manière que nos hommes en 
marchant le long des bayes furent 
couverts d'une pouffiere d'or , 
mais trop fine pour qu'ils en puf- 
fent tirer quelque profit, car ce 
feroit un travail infini que de la 
fe parer du fable. J'ay remarqué 
la même chofe en pîufieurs autres 
Places le long de ces côtes , ou 
quelques-unes de ces rivieres en- 

T 







, 



2i 8 Les Voyagei 

trent dans la mer en traverfant 
des bayes (àbloneufes. Le. fable y 
eft doré par cette pouffiere : mais 
ce qu'il y a de plus considerable, 
c'eft que plus haut vers les four- 
ces de ces rivieres , on trouve de 
gros grains d'or. 

Nous arrivâmes enfuite à l'Ifle 
de Jean Fernando ou nous caré- 
nâmes, & où le Capitaine Knight 
nous laiffa , parce qu'il faifoit le 
principal de fon voyage de dou- 
bler la terre du feu pour aller dans 
les Indes Occidentales : pour 
nous , avec une barque que nous 
avions prife à Pifca, nous recô- 
toyâmes vers la ligne &: retour-* 
names fur nos pas. 

Après avoir quite John Fer- 
nandos > nous pouffâmes encore 
vers le Sud pour nous approcher 
du Continent jufqu'à la latitude 
de 35. degrez au Sud tant pour 
gagner du vent que pour être à 




,^» 



de Lionne I Waffer. [%'tf 
la veuë de la côte. Nous tombâ- 
mes d'abord fur Tlile de Mocha 
laquelle eft fituée environ à 38, 
degrez 20. minutes au Sud , où , 
manquant d'eau & de provision, 
nous defcendîmes dans le mois de 
Décembre 1686. nous y reliâmes 
cinq ou fix jours. Nous y trouvâ- 
mes de Peau & tous les rafraîchie 
femens dont nous avions befoin. 
Le païs à la vérité eft bas & plat 
& la côte (ablonneufe, mais le mi- 
lieu eft une bonne terre qui pro- 
duit du maiz > du bled , de l'orge, 
& toute forte d'autres fruits. On 
y voit plufieurs maifons qui ap-* 
partiennent aux Indiens Efpa- 
gnols , & elles étoient alors bien 
fournies de volaille. Il s'y trouve 
auffi des Chevaux : mais ce qu'il 
y a de plus remarquable, c'eft une 
forte de Mouton que les habitans 
appellent Cornera de terra. Cet 
animal a bien environ 4. pieds & 
Tij 






a 20 Les Voyages 

demi de haut. 11 elt fi utile & il 
aprivoifé, qu'on le monte comme 
un Cheval. Il va toujours l'am- 
ble -ou le petit galop , Se jamais 
d'autre train lors qu'il porte fon 
Cavalier. 1 1 a la gueule faite com- 
me un bec de lièvre, la lèvre fen- 
due deflus &: défions , &: la tête 
femblable à celle d'une Gazelle. 
Il broutte l'herbe de fort près. 
Ses cornes font torfes comme hs 
coquilles d'un limaçon. Il a les 
oreilles d'un Afne , & le cou auffi 
menu que celui d'un Chameau. 
Il porte la tête fièrement & de la 
même manière qu'un Cigne. lia 
le poitrail d'un Cheval , les reins 
d'un Lévrier bien taillé, les fefles 
&: la queue d'un Dain. Les pieds 
fort fourchez de même que ceux 
d'une Brebis $ mais en dedans de 
chaque pied on voit un ongle plus 
gros que le doigt, mais fort pointu 
& pareil à celui d'un Aigle. Ces 



de Lionnel Wafer. ni 
ongles font environ à deux pou- 
ces au-deiïus de la jointure da 
pied , & lui fervent à monter les 
rochers. Outre cela fa chair eft 
auflî bonne à manger que celle 
du Mouton 5 il fournit beaucoup 
de laine. Il en a fur le dos de dou- 
ze à quatorze pouces de long > 
mais celle qui couvre fon dos eft 
plus courte , fort épaifle .& peu 
frizée. C'eft un animal fort doux , 
& qui rend bien du fervice, ainfi 
que je l'ay déjà dit. J'ajouterai 
même que quelques parties de fon 
corps font utiles à la Médecine. 
Nous en tuâmes un que j'ouvris > 
je trouvai dans fon efëomac treize 
pierres de bezoar , dont il y en 
avoït de rayées & de différentes 
figures. Les unesétoient longues 
comme du coral > d'autres rondes 
& d'autres enfin ovales, mais el- 
les étoient toutes de couleur verte 
en fortant de l'animal, & enfuite 
elles devinrent couleur de cendre. 






ni Les Voyages 

J'en ay encore quelques-unes que 

je conferve foigneutement. 

Les Efpagnols nous dirent , que 
ces animaux leur étoienc d'une 
grande utilité aux mines de Po~ 
tofi, pour porter l'argent de là 
aux Villes Maritimes , entre leil 
quelles elles font 5 parce que les 
chemins font fi rudes & fi remplis 
de précipices, qu'il feroit abfolu- 
ment impoïïible à toute autre bê- 
te & aux hommes même de le 
tranfporter : mais lors que ces 
Moutons chargez arrivent aux 
précipices , les hommes qui k$ 
conduifent les lai fient là & ks 
abandonnent à leur propre con- 
duite pendant environ 16. lieues 
de traverfe , & ne les rencontrent 
qu'après avoir fait un tour de 53. 
lieues. Ces animaux fe compo- 
nent avec les ongles dont j'ai par. 
lé &ck tiennent fi fermes dans les 
endroits les plus efearpez , qu'ils 
peuvent marcher feurement où 



de Lionne I Wafer. 223 
les Mules & les Chevaux ne pour- 
raient fe foûtenir. 

Les Efpagnols nous dirent aufli 
que dans une Ville qu'ils nous 
nommèrent , où il n'^ a point 
d'eau , ces Moutons qu'on cfaar- 
.ge de deux efpeces de boucs, vont 
4n chercher tous feuls à une lieuë 
de la Ville, à une riviere dans la- 
quelle ils entrent, fe couchent & 
s'agitent jufqu'à ce qu'ils Tentent 
que les boucs font pleins. Après 
quoi ils s'en retournent comme 
s'ils étoient conduits. On les ac- 
coutume à cela fans peine. Mais 
les Efpagnols ajoutèrent , qu'on 
ne pouvoit contraindre ces ani- 
maux à travailler quand il n'eft 
pas jour. Lors qu'ils font une fois 
couchez , on a beau les battre, 
on ne peut les faire relever. Ils 
crient èc fe plaignent du mal que 
vous leur faites fans fe mettre en 
fureur. 

T iiij 





■ 

1 




1 

i I 

J 



224 les Voyages 

Nous allâmes de rifle de Mow 
cha au Continent en voguant le 
long de la e&e de Chily , & en- 
voyant fouvent notre canot à ter- 
re, jufqu a ce que nous arrivâmes 
a Copajapo , qui eft environ à i6- 
degrez de latitude au Sud Là 
manquant d'eau , nous descendî- 
mes pour voir fi nous pourrions 
trouver cette riviere que l'on 

nommek riviere de Copajapo. 
Aum-tot que nous fûmes à terre 
nous montâmes une montagne 
dans I efperance de la découvrir 
de defïus le fommet j mais contre 
notre attente nous ne vîmes qu'- 
une autre montagne fort haute, 
& après celle-là nous en trouvâ- 
mes encore une autre ,. enforte 
qu'avant quenous puffions gagner 
a cime de la troifieme montagne» 
jes forces me manquèrent , & je 
; ius obligé de boire de mon urine 
pour foulager un peu l'ardente 



1 



a JÊwm 



de tîonnel Wafer. 225 
foif qui me confumoit. Quand 
nous y fûmes arrivez > nous nous 
affîmes pour nous repofer à l'om- 
bre d'un rocher efcarpé. L'en- 
droit ou nous étions affis > était 
couvert de fable & de coquilles de 
mer de diverfes figures. Néan- 
moins il eft conftant qu'il n'y a 
point de poiflbns à coquille fur 
toute cette côte 5 ce qui nous eau- 
fa d'abord une extrême furprife s 
mais regardant autour de nous 
pour voir fi nous n'appercevrioiis 
pas la riviere 5 qu'à notre grand 
regret nous ne découvrîmes points 
nous remarquâmes une prodigieu- 
fe quantité de coquilles au bas de 
.tous les rochers 5 nous jugeâmes 
que les vents les avoient jettées 
d'en-haut 5 & ce qui nous con- 
firma dans cette opinion , c'efl 
que parmi les mafles de pierre Se 
fur les rochers nous en trouvâmes 
une infinité de pareilles. 



ii6 Les Voyages 

A l'égard de h riviere de Co 
pajapo, que nous étions fort éton 
nez de ne pas découvrir, tes Ef 
pagnols nous aprirent que dan 
un certain tems de l'année le fo. 
leil en fondant les neiges des mon 
tagnes qui font fort avant dans h 
païs , formoit cette riviere, C( 
qui eft très-poffible 5 car je n'a^ 
jamais vu pleuvoir fur toute la cô 
te de Chily & du Pérou. Now 
avons bien vu quelquefois des nua- 
ges fur les fommets des montagnes 
pendant que nous allions le long 
des côtes 5 & il me fouvient qu'- 
une fois étant à Arica^ âcs nuées 
qui environnoient les montagnes 
nous empêchèrent d'en apperce- 
voir le fommet qu'on découvre 
fort bien en d'autres tems. Il pleut 
apparemment dans les montagnes; 
mais à Arica & fur toutes les cô- 
tes voifmes 3 les Efpagnols qui y 
demeurent nous ont afTûré qu'il 



de Lionne I Waffer. 227 
n'y pleuvoit jamais. Je fuis aufïi 
defcendu à la riviere d'Ylo. Nous 
n'y trouvâmes que très- peu ou 
point d'eau, ce que nous attribuâ- 
mes au tems où nous étions 5 car 
dans d'autres faifons il y en a beau- 
coup, quoiqu'il n y tombe pas plus 
de pluyes qu'à Arica. IF ne pleut 
que fort avant clans le païs 5 mais 
en récompenfe ils ont de très-for^ 
tes rofées. 

La côte de Copajapo eft nuë 
& fterile, & n'eft pas autrement 
le long du Pérou & de Chili. On 
n'y découvre rien que du fable' & 
des rochers tous nuds 5 & il n'y 
a ni arbres, ni herbe, ni aucune 
verdure , fi ce n'eft dans quelque 
yalée. Nous n'y avons remarqué 
non plus aucune forte doifeaux > 
ni d'animaux 5 pas même aucuns 
veftiges d'hommes , fi ce n'eft: 
quelque petit Village, ou quelque 
mauvais Porc qui n'a pas affez 






ill " 



22-8 Les foyages 

d'eau, à moins que ce ne foit dai 
la haute marée, pour porter ur 
petite barque. J} ailleurs on n : 
trouve point de rafraîchiiTemeris 
ni rien dont on pourroit avo; 
befoin. 

Comme il n'y avoit point d'ea 
à Copajapo , nous fûmes oblige 
de nous remettre en mer & dalle 
le long de la côte jufqu'à Arica qu 
eft une Ville du Pérou commo- 
dément fîtuëe, & entre 18. & i« 
degrez de latitude au Sud. On j 
porte l'argent de Potofi , & on l'j 
embarque pour Panama, parce 
que le Port en eft aflez bon. Il a 
une rade & une petite Me devant 
lui qui ledéfendent contre la fu- 
reur de lamer qui senûe là hor- 
riblement , & qui roulant fans 
celle des flots impétueux, va frap- 
per violemment la cote qui eft 
efearpée & fort haute, mais plus 
; baue que les montagnes qui font 




de Lionnel Wafer. 119 
>lus ayant dans le païs. On ne 
çauroit aborder nulle part autour 
rAxica , il faut aller descendre à 
krica même , qui eft bâtie fur le 
x>rd dune petite riviere 5 mais on 
l'y peut pas prendre de l'eau, par- 
:e qu'outre que fori embouchure 
ïft embarraflee de rochers poin- 
ts , la mer monte dedans & cor- 
rompt par ks eaux fallées la dou- 
:eur des fiennes. 

Nous fîmes une defcente à A ri- 
ra. Nous pillâmes la Ville oii nous 
rencontrâmes peu de refiftance. 
Nous y prîmes quelques Cochons^ 
de la volaille , du fucre & du vin. 
J'y étoïs defcendu autrefois avec 
le Capitaine Scharp 5 niais on 
nous y reçût alors fort mal , 6c 
nous y perdîmes beaucoup de nos 
gens. Nous fumes plus heureux 
cette dernière fois, car on ne nous 
tua perfonne 3 &: nous eûmes le 
fems de piller à notre aife. Je me 







13° . L es Voyages 

fouviens que nous entrâmes da 
une maifon que nous rrouvâm 
pleine d'écorce de Quinquina 
mais je croi l'avoir déjà die ai 
leurs. 

Nous allâmes prendre de l'a 

fraîche dans la riviere d'Ylo, , 

nous nous avançâmes dans la v; 

lée qui porte Ton nom , où il y 

de l'huile d'olive, des figues, d 

facre & des oranges douces , & ; 

ne fçai combien d'autres frur 

d'efpeces diferentes. On y voit u 

moulin à huile, & deux ou tro 

à fucre. C'en: la plus belle valle 

que j 'aye vue fur les cotes du Pc 

rou, & la plus fertile , quoiqu'ell 

ne foit humedée que par les ro 

fées qui y tombent toutes les nuits 

& que par les eaux de la petit 

riviere d'Ylo , que les habitan 

font couler dans leurs terres pa 

quelques canaux. 

En faifant voile Je long de cet- 



"" 



Jmm 



de Lionnel Wafer. 23 r 
ce cote nous y avons iouvent re- 
lâché pour faire de Peau & pour 
chercher d'autres provifions. Un 
jour' que la faim nous prefToit , 
M. Smalibones rencontrant fur le 
rivage quelques Ecreviffes de mer 
les mangea toutes crues , avec de 
certaines herbes noires qui croif- 
fent dans la mer. Mais les autres 
perfonnes de notre compagnie , 
quoiqu'auffi afFamées que lui, ne 
furent pas tentées d'en faire au- 
tant. Nous nous avançâmes dans 
le païs pour chercher quelque 
nourriture moins mauvaife, & le 
Ciel nous la fit trouver. Nous 
apperçûmes au bas d'une monta- 
gne, dans un endroit ou il y avoit 
un peu d'herbe , un Cheval mai- 
gre & malade. Nous le tuâmes 
promptement , le mîmes en pie- 
ce , & après avoir fait du feu avec 
<ies herbes de la mer , nous com- 
mençâmes à le faire rôtir 5 mais 



i^x Les Voyages 

nous n'eûmes pas la patience d'at 
tendre qu'il le fût , & il étoit ; 
peine échauffe, que nous le man- 
geâmes tout entier , à la refera 
des boyaux que nous emportâme 
dans le Vaifleau pour en faire in- 
fécond feftin, quand le cœur nou; 
en diroit. 

Je ne précens pas faire mention 
de tous les lieux où j'ay abordé le 
Jong de ces rivages, pendant que 
j «ois avec le Capitaine Davis j 
mais je ne, veux point obmettre 
deux cbofes qui paraîtront fort 
particulières au Le&eur. La pre- 
miere, c'eft qu'étant defcendus 1 
Vermejo à 10. degrez de latitude 
au Sud avec trente hommes d'é- 
quipage pour chercher des rafraî- 
chiffemens , nous montâmes une 
baye fablonneufe, & vîmes avec 
épouvante qu'elle étoit durant 
quatre lieuè's toute jonchée de 
corps morts d'hommes, de fem- 
mes 



il 



JÊSm 



de Li nnel Wafer. 235 
mes 6c d'enfans. Tons ces cada- 
vres paroifioient frais 5 niais lors 
qu'on venoit à les toucher, on les 
trouvoit auffi (ces & aufîî légers 
qu une éponge ou qu un morceau 
de liège. Nous apperçûmes bien- 
tôt une fumée , vers laquelle nous 
étant avancez , ncàis rencontrâ- 
mes un vieillard Efpagnol qiiï 
cherchoit quelques herbes feches 
pour cuire quelques poiffbns que 
fa compagnie avoit pefchez 5 car 
il étoit d'une barque de pefcheurs 
que nous remarquâmes afiez près 
de là. Nmis lui fîmes plufieurs 
queftions en Efpagnol fur les lieux 
où nous étions & fur les corps 
morts qui couvroient une fi gran- 
de étendue de païs. Il nous ré- 
pondit dans ces termes : Ce ter- 
roir oii vous êtes & qui ne pro- 
duit rien prefentement , a été au- 
trefois bien vert , très- fertile & 
fort cultivé. La Ville de Vormia 

Y 






m 



234 t Les Voyages 

a été habitée par des Indiens qui 
etoienten fi grand nombre , qu'ils 
auraient pu fe donner un poiïîon 
de main en main durant vingt 
lieues depuis la mer jufqu'au ie- 
jour de rincasleur Roy. La rivie- 
re a été fort profonde & le courant 
très-rapide 5 & puifque vousfou- 
naitez d'apprendre pourquoi cet- 
te terre eft couverte de cadavres : 
Vous fçaurez que les Efpagnols 
étant venu mettre le Shp»e de- 
vant la Ville de Vormia , tes In- 
diens plutôt que de demeurer à 
leur merci , aimèrent mieux fe 
donner eux-mêmes la mort. C'eft 
pourquoi ils vinrent dans cette 
baye fe creufer des tombeaux dans 
le fable où ils s'enterrèrent tout 
vifs. Les hommes ont encore des 
morceaux d'arcs rompus , & les 
femmes leurs quenouilles, fur les- 
quelles il paroît du fil de cotton. 
Voilà ce que nous dit ce vieil- 



de Lionnel Waffer: 255 
•lard Si ce que nous écoutâmes 
avec étonnement. je portai dans 
notre Vaiffeau un de ces corps 
morts. Ce toit celui d'un garçon 
de neuf ou dix ans 3 j'avois àz(- 
fein de l'emporter en Angleterre 
par euriofité 5 mais le pilote & 
tous les matelots m'obligèrent de 
le jetter à la mer , me difant par 
un efprit de fuperftition ridicule , 
oue tant qu'il y auroit un cadavre 
dans le VaifFeau , la bouffole ne 
montrerait pas jufte. 

Cet endroit eft un fond rempli 
de collines & de vallées de fable. 
Nous y vîmes le lit d'une petite 
riviere , mais il étoit alors fans 
eau. 

La féconde chofe fmguîiere que 
j'ai à rapporter 5 c'eft ce que nous 
remarquâmes auprès de Santa * 
petite Ville au huitième degré 40, 
minutes de latitude au Sud. Ayant 
mis pied à terre pour marcher vers 

Vij 



ii)6 Les Voyages 

Santa qui eft environ à trois mil- 
les de la mer, nous paflames fur 
une montagne & dans la vallée qui 
eft entre elle & la Viîie , nous 
app-srçûmes trois Vaifleaux de 
cent tonneaux chacun, à quelque 
diftance l'un de l'autre, & entiè- 
rement ruinez. Notre furprife ne 
fut pas mediocre à cette veuë , & 
nous ne pouvions nous imaginer 
comment ces Navires pouvoient 
fe trouver là : mais quand nous 
fûmes près de la Ville, un Indien 
que nous rencontrâmes & à qui 
nous fîmes des queftions , nous 

• dit , qu'il y avoit environ neuf 
» ans que ces trois Vaiffeaux étoiero 

• à l'ancre dans la baye, qui eft un 
> lieu fort ouvert & qui peut avoir 
» cinq ou fix îieuës d'étendue d'un 

• point à l'autre : qu'il étoit furve- 
- nu un tremblement de terre qui 

■ avoit poufîe les eaux &• les a vois 

■ éloignées du rivage à perte de 



de I ionnel Wafer. i$j 
veuëj mais que vingt-quatre heu- 
res après ces mêmes eaux étoient 
revenues en roulant avec tant de 
violence vers le rivage 5 qu'elles 
avoient emporté cts^ Vaiflèaux '. 
par - deiTus la Ville > qui étoit « 
alors fituée fur cette montagne < 
que nous avions trave rfée , & les « 
avoient jettez dans la vallée. Il , 
ajouta même que ce tremble- « 
ment avoit détruit la meilleure, 
partie de la Province le long de , 
cette côte. Le rapport de cet In- « 
dien nous fut confirmé dans Santa 
par le Curé & par pîufieurs au- 
tres habitans. 

De Santa nous allâmes en quel- 
ques autres endroits que je pafle 
fous filence, parce que je n'y a y 
rien remarqué qui mérite d'être 
raconté, & nfous regagnâmes en- 
fin les Galiopagos (ous la ligne où 
nous refolûmes de faire tous nos 
efforts pour forcir de ces mers. 



1^8 Les Voyages 

Pour cet effet nous retournâmes 
vers le Sud, déterminez à ne relâ- 
cher nulle part qu'a 1' I fle de Jean 
Fernando. Pendant que nous et 
prenions la route , un jour fur le< 
quatre heures du matin, que noiï< 
étions à la latitude de 12. degrés 
30. minutes au Sud , &: enviror 
à 150. lieues de la terre ferme 
d'Amérique , notre Vaiffeau & 
notre barque fentirent une fe- 
coufle iî terrible que tout l'équi- 
page en fut confterné. Nous crû- 
mes avoir donné contre un row- 
dier, & notre perte nous paroif- 
fant certaine , chacun déjà corn*, 
mençoit a ie préparera la mort, 
Effectivement la fecouffe avoit 
été (i violente , qu'elle avoit fait 
fauter les canons de leurs, affufb 
& jette pîufieurs perfonnes hors 
de leurs branfles. Le Capitaine 
Davis même qui avoit la tête (tn 
un canon en fut culbuté; La mei 



de Lionnel Wajfer. 13^ 
qui paroîc verte ordinairement 
écoit alors d'une couleur blanchâ- 
tre , & 1 eau que nous puifâmes 
pourl'ufage du Vai{Teau,étoit mê- 
lée d'un peu de fable , ce qui nous 
fit croire d'abord que nous étions 
proche de quelque baye fablo- 
neufe 5 mais après avoir fondé y 
nous jugeâmes que c'étoit quel- 
que tremblement de terre. Nous 
n'avions pas tort de faire ce juge- 
ment y car peu de tems après nous 
apprîmes qu'il y avoit eu un hor- 
rible tremblement de terre à Cal- 
lao, qui eft le lieu d'ancrage de- 
vant Lima , que la mer s etoit re- 
tirée fi loin du rivage, que pen- 
dant quelques momens l'eau avoit 
difparu, & que bien-tôt elle étoit 
revenue avec tant de rapidité, qu'- 
elle avoit emporté à une bonne 
lieuë dans le païs les Vaiileaux 
qui s'étoient trouvez à la rade de 
Callao j qu elle avoit fubmergé la 







i^.o Les Voyages 

Ville de Callao avec le fort quoi 
que bâti fur une colline > & no) 
les hommes &: les animaux pen 
dant cinquante lieues le long d 
rivage, qu'elle avoit même er 
dommage la Ville de Lima, que 
qu'elle {bit à fix mille dans le pa: 
& éloignée d'autant de la Ville d 
Callao. La nouvelle de cet étran 
ge tremblement de terre achev 
de nous faire croire tout ce quo 
nous avoit raconté de celui d 
Santa. 

Après nous être remis de no 
tre frayeur 5 nous pourfuivîme 
notre chemin vers le Sud , tiran 
Sud-Efë vers l'Eft jufqu'à 27 de 
grez 20. minutes au Sud. Envi 
ron deux heures avant le jour 
nous nous trouvâmes auprès d'un 
petite I fie bafîe & fabloneufe 
nous nous en apperçames par 1 
bruit que faifoient les eaux en bat 
cant le rivage. Lesmetelots crai 



gnaii 



Mm 



de Lionne! Wafer. 141 
gnânt d'échoiier fur la côte , de- 
mandèrent au Capitaine permif- 
fionde tourner le VaiiTeau & de 
s'éloigner de terre jufqu 'à ce qu'il 
fut jour. Le Capitaine., qui en 
voyoir auffî-bien qu'eux les confe- 
quences, y confentit. Ainfi nous 
nous tînmes en pleine mer, & lors 
que le jour parut nous nous appro- 
châmes du rivage. Nous trouvâ- 
mes en effet que c'étoit une Ifle 
plate & fabîoneufe, ainfi que nous 
lavions penfé la nuit 5 &c comme 
l'air n'étoitobfcurci d'aucun nua- 
ge y nous la vîmes à notre aife. 
Du côté de l'Oued, à 11. lieues 
de nous ou environ , nous décou- 
vrîmes une fuite de terre ferme 
que nous primes pour des Ifles, 
parce qu'elle nous fembîoit de 
tems en tems interrompue. El- 
le pouvoir contenir 15. ou 16. 
lieues de long. Il en venoit quan- 
tité d'oifeaux vers nous, & j'au- 

X 



i^t Les Voyages 

rois fouhaité de rn avancer dan: 
le païs en les pourfuivant 5 mai 
le Capitaine ne voulut pas h 
permettre. Cette I£le baffe ef 
éloignée de Copa j apo de 5 00 
lieues du côté de TEft & de 600 
des Gallopagos fous la ligne. 

Eftant revenus delà dans Tlfl 
de Jean Fernando fur la fin d 
Tannée 1687. nous y nettoyâme 
notre Vaifleau , &: après avoir la 
ché notre barque , nous allâmes 
Mocha dans le defTein d'y prendr 
quelques Moutons pour le voya 
ge que nous voulions faire autou 
de la terre du feu 5 mais nous n'e 
vîmes aucun , les Efpagnols ayar 
tout détruit & enlevé les Mou 
tons, les Chevreaux & tous les au 
très animaux de Mocha. Nous fî 
mes voile aufli-tôt vers Sainte Ms 
rie pour y. chercher des provifion; 
Ceft une Ifle à 37. degrez a 
Sud, Nous fumes aflez malheu 




Ife 



JÊÊm 



de Lionnel Wafer. 14.5 
reux pour trouver cette Ifle rui- 
née comme la précédente 5 en- 
forte que nous fûmes obligez, de 
nous contenter des provisions que 
nous avions apportées des Gallo- 
pagos , lefquelles confifloient en 
farine , maiz, hecatée.ou chair de 
Tortues falée , avec la graifle que 
nous en avions tirée &: mife en 
lard , &c en 60 jars d'huile. Les 
Efpagnols avoient même envoyé 
des chiens dans Tlfle de Jean Fer- 
nando pour en détruire les Chè- 
vres , afin de nous faire manquer 
de provifions. 

Trois ou quatre perfonnes de 
notre Vaifleau ayant perdu au 
jeu tout ce qu'ils avoient d ar- 
gent, & ne voulant pas s'en re- 
tourner de ces mers auffi pauvres 
qu'ils y étoient venus 3 refolu- 
rent de refter dans rifle de Jean 
Fernando, 6c d'y attendre que 
quelques autres pirates paffaflent 
X ij 




2.44 ^ es Voyages 

par-là, Nous leur laiflames un< 
petite barque , une marmite , de 
haches, de grands couteaux, di 
maiz, & d'autres chofes qui lfcu. 
étoient neceiïaires. J'ay appri 
depuis ce temslà qu'ils ont plant* 
de ce maiz , qu'ils ont apprivoif 
des chèvres, & qu'ils ont vécu d< 
poiffon & d'une forte d oifeat 
gris & de la figure de nos poulets 
qui fait des trous en terre com- 
me les lapins , pour s'y cache 
pendant la nuit , & qui va le jou 
à la chaffe aux poiflons 3 car ce 
animal eft un oifeau d'eau , qu 
a le goût de poiffon , mais qui ef 
très -délicat après avoir été m 
peu enterré. 

Etant prêts à fortir de cett< 
mer pour doubler la terf e du feu 
environ trois femaines avant qu< 
d'avoir paiTé le Cap Horn , qu< 
nous ne vîmes point, attendu que 
nous étions montez vers le Suc 



de Lionne I Wafer. / 245 
jufqu'à 61. degrez 45. minutes,, 
nous fumes battus d'une tempête 
horrible. Nous ne fçavions pas 
trop bien quelle route nous de- 
vions tenir 5 parce que nous na- 
vions pas de fort bons pilotes, 
c'étoit dans le plus haut de l'été 
de ce païs5 car , autant que je 
m'en puis fouvenir, ce fut le jour 
de Noël 1687. lors que nous fû-. 
Éies à la hauteur du Gap Horn , 
nous fortîmes de la mer du Sud, 
& pointant vers le Nord , nous 
aperçûmes plufieurs Ifles de glace 
les unes d'une demie lieuë , les 
autres d'une , 6cde deux lieues > 
mais un jour côtoyant la plus grof- 
fe , nous jettâmes la fonde 5 & 
ne trouvant point de fonds, nous 
jugeâmes avec raifon qu'elle étoit 
à flot 5 & quelle étoit peut-être 
autant enfoncée dans l'eau, qu'el- 
le paroiiToit au dehors. Je n'ay 
point vu de ces fortes d' Ifles dans 
Xiij 



! I 




±4-6 les Voyages 

îa mer du Sud > elles étoïent ( 
claires pendant la nuit > que nom 
pouvions nous en écarter (ans pei- 
ne j mais il y en avoit aufîi fou* 
l'eau , & il ne nous étoit pa? 
poffible d'éviter celles - là qu: 
heurtèrent- fou vent notre Vaif- 
Feau. Il nen fut pas pourtant en- 
dommagé. Nous ne pouvions nous 
tenir long-tems fur le tillac , parce 
qu'il nous venoit de ces monta- 
gnes de glace un vent que nous 
trouvions d'autant plus froid que 
nous venions d'un païs fort chaud. 
Pendant trosfemaines que nous 
fûmes au Sud du Cap Horn , le 
rems fut fi orageux > le foîeil & les 
étoiles fi obfcurcies , que nous ne 
pouvions obferver notre latitude,. 
Cependant il nous fembla que 
nous étions à 63. degrez ou envi* 
ron au Sud 5 ce qui eft l'endroit 
le plus éloigné où ayent jamais 
été k$ Europeans au Sud> & peut- 



de Lionnel Wafer. 147 
être perfonne. Quand nous nous 
vîmes à 62. degrez 30. minutes, 
nous crûmes devoir retourner au 
Nord vers les mers Ethiopique & 
Atlantique , & nous nous mîmes 
auffi-tôt au Nord-Eft 5 nous tîn- 
mes cette route pendant plufieurs 
jours. Par ce moyen étant venus 
"dans la latitude de la riviere de la 
Plata vers laquelle nous croyons 
faire voile , nous comptâmes que 
nous étions environ à 100. lieues 
de terre 5 mais dans le tems que 
«ous avions cette penfée, nous en 
étions encore éloignez de plus de 
<oo. lieues. Après en avoir fait 
près de 200. vers FOueftdans la 
même latitude , fans trouver ter- 
re, nous en fumes allarmez. Nous 
crûmes avoir pris une fauûe rou- 
te ; & comme nous manquions 
de provifion 6c principalement 
d'eau , nous comprîmes tout le 
danser que nous courions. Heu- 
X iiij 






*4-8 J-es Voyages 

reufement il furvint une grofll 
ptuye qui dura- tout un- jour. Nom 
ne perdîmes pas une goutte de 
l'eau qui tomba fur notre Vaif- 
feau, & nous en remplîmes plu- 
fieurs tonneaux 5 ce qui ranima 
notre efperance & nous donna ur 
peu de courage > mais lorfque nou; 
eûmes fait environ 450. lieues 
dans cette latitude fans- découvrit 
la terre , nous perdîmes patien- 
ce , &; nous fûmes prêts à nous 
battre les uns contre les autres. 
La plufpart des matelots vou- 
laient qu'on changeât de route y 
difant que celle que nous tenions 
étoit abfolument faune-j mais le 
Capitaine Davis & M. Knott Pa. 
tron du Vaiffeau s'oppofans à cet 
avis demandèrent avec inftance 
qu'on la gardât encore deux jours. 
Les matelots , quoyque naturelle- 
ment fort opiniâtres, cédèrent au 
Capitaine & au Patron & n'eu- 



11 flÉ& 



de Lionnel Wafer. 245? 
rent pas lieu de s'en repentir 5. 
car le lendemain un petit vent 
d'Oueffc attira fur notre Vaifîeau^ 
quelques fauterelles & autres in- 
fectes volans 5 ce qui nous fit ju- 
ger que la terre ne devoit pas être 
fort loin de nous. On pafla dans 
un moment de la douleur à la joye 3 
Sloii regarda les fauterelles com- 
me une marque affurée de la bon- 
tédeDieu, qui nous les avoit en- 
voyées pour prévenir notre perte. 
Effectivement fans cela nous au- 
rions changé de route , prefque 
tout 1 equipige croyant ferme- 
ment être dans la mer du Sud s Se 
nous nous ferions perdus indubi- 
tablement. 

Mais nous fuivîmes le petit vent 
qui nous avoir amené les infe&es ^ 
& nous découvrîmes terre un peu 
au Nord de l'embouchure de la 
Plata. Nous y allâmes defeendre 
pour faire de l'eau 6c chercher des 






f. 



Ijo Les Voyages 

provifions, dont il y en a de toutes 
forces dans cette contrée. Nous ) 
rencontrâmes un aflez grand trou 
peau de Cochons de mer. Quel- 
ques-uns d'entre nous fe poftereni 
en haye avec leurs fufîls fur un paf 
fa^e qui conduifoit à une monta* 
gne 5 pendant que les autres aile 
rent fondre avec leurs fabres fin 
ces bêtes que nous prenions potn 
des Cochons de terre 5 mais ce; 
animaux s'enfuyant à leur appro- 
che, enfilèrent contre notre atten- 
te le chemin du rivage, fe jetterent 
tous dans la mer & difparurent, 
Nous fûmes fâchez d'avoir laiflc 
échapper une fi belle pjeoye 5 nou< 
tuâmes toutefois deux de ces Co« 
chons le lendemain & nous les por. 
tâmesàbord. Leur chair a le mê- 
me goût que celle âcs autres Co- 
chons, excepté qu elle fent un pet: 
le poiflon , & leur poil eft plu* 
rude que celui des Veaux Marins, 




de LionnelWdffer. 251 
■Ils ont des nageoires écaillées 6c 
font tous noirs. Il y a dans le pais 
de fort bonne eau, point d'hom- 
mes , beaucoup de bêtes fauves » 
de Cerfs &; d'Autruches. 

Nous y avons vu une très-gran- 
de quantité d'animaux de la der- 
nière efpece, & trouvé une infi- 
nité de leurs œufs furie fable j car 
elles les Iaiflent à terre, & on dit 
qu'elles n'en prennent aucun foin. 
Elles font couvées par le foleilj 
& les petits , âès qu'ils font écloSj 
foi vent le premier animal qu'ils 
rencontrent. J'ay vu une troupe 
de jeunes Autruches fuivre un de 
nos camarades. Les vieilles Au- 
truches font fort graffes en cqz en- 
droit , leurs cuiffes font grofles 
comme celles d'un homme. Leur 
chair eft dégoûtante. C'eft une 
nourriture groffiere & fort mau- 
vaife. Il y a des gens qui croyent 
que r Autruche fè nourrit de fer. 



:■'!. ij'-i 




t^i Les Voyages 

Mais pour moi , je m'imagine qu'- 
elle n avale du fer que comme nos 
pigeons qui mangent de petits 
cailloux feulement pour faire la 
digeftion 5 & afin qu'ils fervent de 
meules pour broyer la nourriture 
dans leurs eftomacs. Les Autru- 
ches avalent à la vérité des doux, 
des pierres > ou quelques autres 
chafes dures qu on leur jette j mais 
elles rendent ces choies comme 
elles les ont avalées. 

Après nous être remis en mer, 
nous côtoyâmes le Brefil , & delà 
nous allâmes vers les Ifles des Ca- 
ribes ou nous rencontrâmes Mon- 
fieur Ed^in Carter dans une cha- 
loupe de Barbade. Il nous apprit 
la nouvelle de la Proclamation 
du Roy Jacques qui rappeîloit les 
Boucaniers & leur pardonnoit. 
Nous prîmes enfemble le chemin 
de la riviere de la warre que nous 
montâmes jufques dans la Penfil- 



mÉm 



de Lionne I Wafer. 253 
vanie à la Ville de Philadelphia 
où j'arrivai dans le mois de May 
ï688. 

J'y. demeurai pendant quelque 
tems , après quoi je defeendis la 
riviere de la ^arre jufqu'au Porc 
d' Apokunnumy avec le Capitaine 
Davis & Jean Hingfon. Nous y 
chargeâmes nos coffres & nos 
hardes fur des chariots , & paf- 
fames une petite langue de terre 
pour nous rendre à la riviere de 
•Bohême qui fe décharge dans la 
grande baye de Chifapeck à la 
pointe de Confort dans la riviere 
de Jacques en Virginie. J'avois 
refolude m'établir en cet endroit, 
mais il s'y éleva des troubles qui 
m'obligèrent à m'en retourner en 
Angleterre en 16^0. 

Peu de jours après mon retour, 
3e rencontrai le Capitaine de la 
Tartane Efpagnole que j'avois 
vûë au Quay de la Sonde. II par~ 



; 




2f4- Les Voyages 

loit très-bien Anglois. Il me dît 
que le Capitaine qui l'avoit pris S 
l'avoit amené à Londres , où iî 
attendait que fa famille qui étoit 
une des plus eonfiderables de Li- 
ma, Capitale du Pérou, lui en- 
voyât de quoi fe racheter. Com- 
me j'avois con trade avec lui une 
amitié particulière au Quay de la 
Sonde , où je Favois guéri d'une 
bleflure très - dangereufe , nous 
fûmes bien-aife de nous revoir. 
Nous nous entretînmes de nos 
voyages, &c s il parut prendre 
quelque plaifir à m'entendre, j'en 
eus bien davantage à 1 écouter. 
Il me conta comment ilavoit fait 
naufrage au Port de la Caldera , 
& me fit une defcription de la 
nouvelle Efpagne, Je trouvai les 
chofes qu'il me dit fi curieufes Se 
en même tems fi inftru&ives *1 
que je le priai de me les donner 
par écrit. Il ne voulut pas me re* 



if — — ■ 

de Lionnel Wafer. 255 
fufer cette fatisfa&ion 5 il les mit 
par ordre & en compofa un petit 
ouvrage qu'il m'envoya. Je croi 
que le public ne me fçaura pas 
mauvais gré de lui en faire part. 



JE fortis de Los Rayes autre- 
ment de Lima, en 1678. pour 
me rendre à Calao & m'y embar- 
quer fur une Frégate que je de vois 
commander. Elle étoit chargée de 
farines, de fruits, d'un grand nom- 
bre de cailTes & de confitures fe- 
cbes &; liquides pour Panama, ou 
nous arrivâmes fort heurenfement 
le 6. May deux jours avant la Pen- 
tecôte. Delà voulant aller pren- 
dre d'autres marchandifes à la 
Caldera, Port fitué dans la Pro- 
vince de Cofta-rica Evêché de 
Nicaragua , j'en pris la Toute avec 
diyers palTagers que j'aVois fur 
mon bord. Nous mîmes à la voile 






256 &S Voyages 

le îo. May 5 &; croyant arrivei 
à l'ordinaire- en moins de neui 
jours à la Caldera, nous nous trou, 
vâmes au bout de quinze obliges 
ào jetter l'ancre à l'embouchuj 
de la riviere de Manglarés, qui 
defcenddeChiriqui, haute mon- 
tagne fameufe par (es minesd'or. 
Là j e defeendis avec quelques per- 
fonnes de lequipage pour allei 
aux provifions qui commencement 
à nous manquer. Tout le monde 
convenoit , veu l'endroit oii nous 
c'tions, qu'il fuififoit d'en prendre 
pour huit jours , mais à tout évé- 
nement j'en pris far mon compte 
pour un mois 5 & ces provifions 
confiftoient en veaux, cochons, 
volaille 5 en quelques fruits du 
païs , & en maiz. 

Nous étant remis en mer, nous 
aimes extrêmement battus des 
Bots durant les huit jours que 
nous avions compté devoir nous 

fuffire 



ï if"*" 



de Lionne I Wafer. 257 
fuffire pour arriver au Port ou 
nous voulions nous rendre 5 & le 
neuvième fur les quatre heures du 
fbir nous fûmes aïïaillis d'une fu- 
rieufe bourafque 5 & fans pouvoir 
nous en défendre, Forage & la 
marée nous pouflerent fur une cô- 
te fi remplie d'écueils, que fi nous 
enflions été jettez une portée de 
moufquet plus avant , le Vaifle.au 
fe .ferait indubitablement brifé eu 
mille pieces , & nous aurions tous 
péri, parce qu'il n'y avoit aucune 
plage fur cette côte quiétoit toute 
efçarpée de rochers. Pour nous 
délivrer d'un danger fi preflant > 
nous jettâmes au plutôt la chalou- 
pe en mer , & tâchâmes de re- 
morquer en pleine mer la Frégate 
à l'aide de huit rameurs des plus 
vigoureux. Nous y travaillâmes 
avec tant de concert & de dili- 
gence , que nous en vînmes enfin 
à bout. JMais comme tout ce que 

Y 



&n\ 









xî2 Les Voyages 

nous avions fouffert pendant la 
tempête ? "& l'effort que nous 
avions fait pour nous tirer de ce 
dernier peril , nous avoit fort fa- 
tiguez ? nous tombâmes dans une 
ïî grande nonchalance , que vers 
le minuit , fans fçavoir comment, 
le Vaiffeau par la mauvaife garde 
qu'on y faifoit, pafla parmi des 
.écueils, & porta fur Tun d'entr*- 
eux en gliflant avec tant dlrnpe- 
tuofité, que tous les fabors du côté 
de Babor en furent brifez. 

Au bruit que nous en ouïmes > 
nous nous crûmes perdus 5 nous 
imaginant avec affez de raifon que 
la quille avoit touché, mais nous 
ne pûmes nous en éclaircir fur le 
champ, parce qu'il faifoit une 
obfcurité à ne pouvoir rien difcer- 
lier. Ceft pourquoi nous pafla- 
mes le refte de la nuit dans une 
étrange inquietude , quoique îtm 
rage le fût diffipé. Heureufement 



de Lionnel Wafer. 259 
le jour étant venu 5 nous connû- 
mes que nous avions eu plus de 
peur que de mal 5 & le vent nous 
ayant paru favorable , je fis re- 
hauffer les voiles. Néanmoins nous 
n'en jouîmes pas long-tems 3 car 
dans les quatre jours fuivans il 
changea plus de fix fois. Enfin 
après avoir bien tournoyé de cô- 
té &c d'autre 3 nous nous retrou- 
vâmes à l'embouchure de la mê- 
me riviere que l'autre fois. 

Tous les paflagers n'en furent 
pas fi fâchez qu'ils l'auroient été 
dans une autre conjon&ure , par- 
ce que les vivres leur ayant man- 
qué , il y avoit déjà trois jours 
qu'ils ne fe nourriffoient que de 
la petite part que je leur faifois 
de mes provifions. Il falut donc 
mettre pied à terre une féconde 
fois. De peur de retomber dans 
le même inconvenient ? ils fe mu- 
nirent pour quinze jours de la 

y ij 




■M 



' I 



160 Les Voyage? 

même efpece de vivres , & appor- 
tèrent auffi plufieurs fruits de pla- 
tanes qui font délicieux quand m 
font meurs êc verts, étant cuits 
fous la cendre chaude ils fervent 
de pain dans la neceffité & ne font 
pas d'un mauvais goût. Pour moi, 
je pris encore des provifîons pour 
un mois , aimant mieux en avoir 
de relie que de m'expofer à en 
manquer. 

Nous remîmes donc à la voile 3 
& nous arrivâmes à la pointe do 
Cap de Borica 3 mais nous n'en 
fumes pas plus avancez > car il 
furvint un calme qui nous retint 
vingt-deux jours en cet endroit. 
Il duroit depuis l'aube du jour 
jufqu'au coucher du foleil, & alors 
tin petit zephir s'élevant , nous 
faifoit naviger pendant toute la 
nuit ^.vec un tems* affez favora- 
ble 5 mais les courans contraires 
qui régnent fur ces côtes nous fa&- 



JÊm 



de Lionne l Waffer. ■• 161 
foient plus reculer en une heure 
que nous n'avions avancé en fix j 
de forte que fi-tôt que le jour corn- 
mençoit à paraître , l'homme qui 
veilloit à la hune s'écrioit avec de 
grandes démonftrations de joye $ 
Terre Terre 5 mais le jour deve- 
nant plus clair, chacun reconnoif- 
foit que cette terre étoit la pointe 
de Borica d ou nous étions partis 
à l'entrée de la nuit 3 ce qui nous 
mettoit au defefpoir. Cependant > 
comme nous ne pouvions remé- 
dier à ce malheur , nous tâchions 
de nous en confoler en nous oc- 
cupant à diverfes chofes : les uns 
à la pefehe, les autres à la le&u- 
re 5 d'autres fe baignoient dans la 
mer 5 mais nous paffions tous la 
plus grande partie de notre rems, 
à nous entretenir de notre infor- 
tune , tantôt en lamentant outre 
mefure , & tantôt ne pouvant 
nous empêcher d'en rire,. Corn- 






i6z Les Voyages 

me nos vivres avoient été confir- 
mez -pendant un fi long caînie, 
nous nous vîmes dans la neceffîçc 
de faire une troifiéme defcentè, 
J'étois d'avis que nous retour- 
naflions à Panama 5 mais le pi- 
lote , & Iqs mariniers affuram 
qu'avec le moindre vent favora- 
ble , nous arriverions en quatre 
ou cinq jours à la Caldera , j'en* 
la complaifance de céder à leur 
fentiment. Nous revirâmes donc 
& allâmes renouveller encore nos 
provifions à [embouchure de no- 
tre fleuve de Chiriqui. Nous en 
prîmes plus que les autres foisj 
après quoi nous étant remis en 
mer, nous arrivâmes en huit jours 
de navigation à la veuë de Tille 
i.dirf," ^ u Cagno 5 d'où les matelots di- 

c£l*1 a rent s u?en ^ eux i ours nom nom 

rendrions au Port tant defîré de 
îa Caldera. Mais comme les hom- 
mes font fujets à fe tromper d&ns 



à iéÊk 



de Lionne 7 Wafer. -%6$ 
leurs jugemens , il arriva que le 
tems qui étoit clair & ferain chan- 
gea tout-a-coup. Lefoleil venoit 
de fe coucher y lorfque le pilote 
fit baiffer les voiles, 'craignant la 
tempête dont nous menaçoit une 
petite nuée qui s'approchoit , & 
qui ne fut pas plutôt fur nous » 
que détendant & ouvrant fon fein> 
elk verfa fur la Frégate âcs tor- 
tens de pluye , éclairant & ton- 
nant d'une manière à caufer de l'é- 
pouvante aux plus intrépides. II 
îè faifoit un mélange de lumière 
& d'obfcurité qui nous frappant 
d'horreur > ne laiffoit pas de nous 
aider en quelque forte , parce que 
hs éclairs qui nous environnoiem: 
de toutes parts nous éclairaient à 
faire notre manœuvre $ mais cet- 
te manœuvre ne nous fervant pas 
beaucoup 3 nous prîmes le parti 
de laiffer voguer au gré du vent 
m des eaux Aotre miierable Bâ- 









264 %- es V*oyages 

timent , fans nous fatiguer cFur 
travail inutile, L'orage cefla , & 
le jour vint 5 mais comme il étoii 
encore trouble , & que la même 
nuée nous couvrait toujours, nou; 
ne pouvions nous promettre di 
beau tems. Le pilote voulut tâ- 
cher de découvrir à quelle hau- 
teur nous étions 3 mais quelques 
obfervations qq'il pût faire 3 fui«< 
vant les règles de fon Art , il ne 
connut Yien , pas même par con- 
jecture. Je le fis appeller dans ma 
chambre & lui demandai fi nous 
ne ferions pas mieux de cherchai 
fur la côte quelque lieu feur & 
qui fût à couvert du vent & de 
la marée, pour nous y retirer juf- 
qu'au retour du beau tems , plu- 
tôt que de nous opiniâtrer à er- 
rer ainfià Paventure dans l'incer- 
titude & le danger d'un orage qui 
pourrait enfin caufer notre perte. 
Le pauvre homme les larmes aujc 

yeux: 



de Uonneî Wafer. lo- 
yaux ne put me répondre autre 
chafe , fi ce nef! que Tes péchez 
étoient fans doute la caufe du mau- 
vais fuccez de notre voyage , 6c 
qu'il ne fcavoit que faire, parce 
que les matelots ne voulaient plus 
lui obéir. Je les fis appeller y & 
les ayant questionnez ., ils répon- 
dirent tous qu'ils croy oient être 
fort proche de la Caldera , com- 
me on le pourrait reconnoitre dès 
que le Ciel fe découvrirait. Dans 
cette efperance , continuant de 
croifer de côté & d'autre fur la 
même hauteur durant cinq jours { 
le fixiéme, qui parut tel qu'on le 
pouvoir fouhaiter pour fa ferenité, 
4e pilote obferva le foleil &■ f a 
boufïble, & alTûra que nous étions 
fans faute à dix lieues du Port , 
& que bien-tôt nous découvri- 
rions la terre. Nous donnâmes 
auffi-tôt toutes les voiles 5 néan- 
moins nous navigeâmes jufquà h 

Z 




266 Les Voyages 

nuit fans Pappercevoir. Le len-' 
demain matin il perfifta encore 
dans fon fentiment jufqu'à midi 
qu'il découvrit de hautes monta- 
gnes qu'il fut près de deux heu- 
res à pouvoir reconnoitre. Enfin 
après les avoir bien obfervées, il 
dit avec beaucoup de trouble &C 
d'altération , que c'étaient les 
montagnes de Chiriqui oii les cou- 
rans nous avoient encore reje.ttez. 
Il n'effc pas concevable quel fut 
le chagrin de tous les paffagers , 
quand ils apprirent cette dépiai- 
fante nouvelle. Ils firent d^s im- 
precations contre le pilote &; con- 
tre moi , &c nous eûmes aflez de 
peine à câliner leur colère. Je leur 
propofai encore de retourner à Pa- 
nama ou nous pouvions nous ren- 
dre en cinq jours 5 mais les paf- 
fagers dont la pluf par t avoient des 
Charges ou des affaires importan- 
tes dans la Province de Colta-rica, 



i J&m 



'4e lionnelWaffer. 2^7 
reprefenterent qu'il ne falloit pas 
fe rebuter, que nous n'avions qua 
nous repofer quatre ou cinq jours 
en cet endroit, qui malgré la quan- 
tité de moucherons qui s'y trou- 
voit, ne laiffbit pas d être agréa- 
ble, de qu'enfuke nous pourrions 
continuer notre navigation avec 
plus de bonheur. Le pilote ve- 
nant à l'appui de la boule , plus 
hardi ou plus effronté que jamais , 
jura qu il arriveroit au Port de la 
Caldera avant qu'il fût cinq jours, 
ou qu'il y brûlerok tous fes livres. 
Il fallut donc fe rendre à cela, & 
nous allâmes nous repofer à Chi- 
riqui pour la quatrième fois. Nous 
y demeurâmes fix jours, pendant 
lefqûels nous nous rafraîchîmes , 
& mangeâmes force oranges tant 
aigres que douces que nous trou- 
vâmes fur la côte de la montagne. 
Puis nous étant encore munis de 
vivres , nous mîmes à la voile ^ 




i68 Les Voyages 

comptant déjà 81. jours depuis 
notre départ de Panama. 

Le lendemain il s'éleva un vent 
fi guay , qu'avec une partie des 
voiles feulement , nous crûmes 
avoir fait une des plus grandes 
journées de toute notre naviga- 
tion 5 mais le jour d'après, le ciel 
fe couvrit, le vent teifa, & le plai- 
fir que nous avioiis refîenti d'al- 
ler fi vite fut bie?4 diminué, quand 
nous nous apperçûmes au bout de 
douze jours que nous n'avions pas 
fait beaucoup de chemin , parce 
que les courans contraires nous 
faif oient prefqu' autant reculer la 
nuit que nous avions avancé le 
jour. Cependant les provifioiis 
le confumerent , & nous n'étions 
plus à Chiriqui pour en prendre 
de nouvelles. Enfin la neceffité 
vint à un point, que n'ayant plus 
pour repaître qu'un peu de maiz, 
qui étoit refté dans l'auge aux co- 



de Lionncl Wafer. . 265? 
chons, Se que ces vilains animaux 
avaient remplie de fiante &c d'or- 
dures : ce defagreable mets fut 
partage entre nous a portions éga- 
les \ & cela étant con fumé, il ra- 
lut compofer une capilotade des 
membres coriaces d'un vieux bar- 
bet qui avoit fait jufques-là mes 
délices. Tout l'équipage fe jetta 
avec avidité fur cette mauvaife 
galimafrée , & chacun n'en eut 
pas fa fuffifance. Le jour fuivant 
on prépara un nouveau repas d'un» 
cuir de Taureau qui avoit fervi 
de couche à mon chien, & qui 
par fa mort étoit devenu un meu- 
ble inutile. On le fît bouillir long- 
tems à gros bouillons , julqu'à ce 
qu'il fut converti en une efpece 
de colle noirâtre qui ne prévenoic 
pas fort les yeux en faveur du 
goût. Mais bien loin d'en être 
dégoûtez, notre faim étoit deve- 
nue fi dévorante > que nous en 

Z iij 



xjo Les Voyages 

mangeâmes avec autant d'appé- 
tit que fi^ c'eût été de la gelée for- 
mée du lue fubftanciel des vian- 
des les plus exquifes. Ce même 
jour un matelot Nègre ouvrit Ton 
coffre , & de deux platanes qu'il 
avoit ferrez > il en mangea un 5 
pelure , coque & tout , & vint en 
grand fecret me prefenter l'autre» 
me priant de lui en donner feu- 
lement la coque , &. fi- tôt qu'il 
l'eut il- la dévora avidement, de 
crainte que quelqu'un ne furvînt 
pour la lui arracher. Pour du vim 
l'équipage en étoit fuffifamment 
pourveu , & l'ufage immodéré 
qu'on en avoit fait, n'avoit pas peu 
contribué au mauvais gouverne- 
ment de la Frégate. Voyant que 
hs principaux matelots , & fur 
tout le pilote ne fçavoient plus que 
faire, & que tant de fautes avérées 
à leur dam leur avoient bien fait 
perdre de ces airs d aiïurance par 






de LionnelW affer. 271 
lefquels ils avoient prétendu m'im- 
pofe'r fur leur capacité , je les pris 
en particulier: je les confolai & ' 
encourageai dans les termes les 
plus affedueux que je pus choifir 5 
je n'eus pas de peine à les porter 
"jcétte fois là à chercher la terre 
de tous les cotez qu'ils croiraient 
la trouver , & ils y étoicnt déter- 
minez 5 de forte que fi nous euf- 
fions rencontré des terres peu- 
plées de Sauvages Indiens qui font 
ennemis irréconciliables de toute 
la nation Efpagnole , nous y fe- 
rions defcendus avec joye pour 
nous tirer de la cruelle extrémité 
eu nous nous trouvions. Quel- 
ques-uns d'entre nous veillèrent 
toute la nuit pour obferver s'ils 
pe' découvriraient point quelque 
, montagne qui nous indiquât no- 
tre route. A la pointe du jour ., 
par un bonheur inefperé, on nous 
eria de la hune: voile, voile ! Cette 
Z iiij 



272 



Les Voyages 
voix répandit une fi grande joye 
dans tour l'équipage , que fans 
longer à rendre à Dieu ks graces 
que nous lui devions y nous nous 
mimes tous à crier avec confu- 
iîon : Arrive , arrive, hanjfe les 
voiles 5 ahaijje celle-ci <> monte vite.. 
Enfin , après nous être fait d'un 
Navire à l'autre tous les figues 
qu'on a coutume de fe faire quand 
on fe veut joindre , nous vinmes 
à nous aborder. Le Capitaine du 
Vaiffeau qui étoit un Mexiquain 
de ma connoiflance, n'eut pas plu- 
tôt fçeu que je commandons la 
Frégate, qu'il fit jetter Tefquif en 
mer pour me venir offrir fes fer- 
vices. Après les premiers com- 
plimens > il m'apprît que nous 
étions auprès de rifle de Cagno, 
& nous convînmes d'y relâcher 
eniemble pour nous y repofer. 

Dès que Don Louis de Legna- 
res ( ainfi fe nommoit le Capital 



^JÊmmÊÊÊÊÊmÊÊÊÊÊÊÊmÊÊËÊÊÊÊÊËm 

de Lionnel Wdffer. 2/73 
ne Mexiquain ) fut informé de la 
prelTante neceffité où nous étions, 
il fit porter auffi-tôt dans la Fré- 
gate de la volaille ,, du pain , des 
fruits & autres rafraîchiflemens 
capables de rétablir nos forces 
épuiiees & de nous faire perdre le 
mauvais goût du vieux barbet 8C 
de fa couche. Nous defcendîmes 
enfin .dans rifle, où nous dînâ- 
mes fous le frais ombrage de quel- 
ques platanes fituez fur les bords 
d'un agréable ruifleau qui fe dé- 
chargeoit à quelques cent pas de 
là dans la mer. Le Bâtiment de 
Don Louis n'étant chargé que de 
vivres , de fruits èc d'autres pro- 
vifions qu'ils alloient vendre à Pa- 
nama > les padagers de la Frégate 
&'mes matelots eurent de quoi 
choifir pour leur argent. Ils en 
prirent feulement pour quatre 
jours fur Pafliirance qu'ils fe don- 
nèrent à eux-mêmes cgicn deux 




274 Les Voyages 

ou trois ils arriveraient à la Cal- 
dera j mais pour moi, je fus pour- 
veïi gratuitement par Don Louis 
de toute forte de Volatile , de 
fruits , bifcuits , conferves , cho- 
colat, & d'autres chofes de reeale,- 
& quelques inftances que je puffe 
faire pour les lui payer , jamais 
il n'y voulut confentir , en me di- 
fant, que quelque jour je pour- 
rois bien lui rendre la pareille. 

Nous demeurâmes le refte du 
jour dans cette Ifle délicieufe où 
nous eûmes bien du plaifir j & à 
l'entrée de la nuit chacun rentra 
dans fon VaifTeau à la referve de 
Don Louis qui voulut paffer la 
nuit dans le mien. Il me divertit 
infiniment par la douceur de fa 
voix qu'il fçavoit conduire avec 
beaucoup de méthode & d'agré- 
ment, & par l'enjouement de fa 
convention. Comme nous ne 
pouvions pas toujours être enfem- 



&m 



de Lionnel Waffer. 275 
ble y il fallut nous féparer le len- 
demain. Ce que nous fîmes fur les 
dix heures du matin après bien 
âcs embraffades &: mille protefta- 
tions de fervice. 

Chaque Vaifïeau ayant repris 
fa route, le mien navigea avec tant 
de bonheur, que le jour fui van t 
fur les fept heures du foir nous ap~ 
perçûmes ce Port tant defiré, qui 
jufques-là fembloit ne devoir ja- 
mais paraître à nos yeux. Ce ne 
fut plus que réjouiilances dans 
Pequipage : chacun avoit peine à 
modérer fa joye. Pour moi, j'en 
fus fi tranfporté , que je fis pré- 
fent à mes matelots d'un quartaut 
de vin qui pefok environ 90. li- 
vres , & un Marchand Génois qui 
itoit fur mon bord , leur en don- 
s na autant. Les matelots étoient 
dans une trop belle difpofitioii 
pour remettre au lendemain à fai- 
re ufage d'un préfent fi fart à leur 



ij6 Les Voyages 

gout 5 ils. en firent" l'eflai furie 
champ, & trouvant le vin excel- 
lent y ils commencèrent à faire lé 
feryice de Bacchus. Le pilote qui 
ëtoit à leur tête les encourageoit 
par fon exemple. Ils s m acquit- 
tèrent fi bien , que de brindes en 
brindes , & à force v de fe faire rai- 
fon les uns aux autres, les quar- 
tan ts furent mis fur le cul en peu 
de temps. Mais leur cervelle en 
fut troublée. Le Marchand Gé- 
nois craignant que la manœuvre 
n'allât pas bien , s'avifa fort pru- 
demment de s'aller porter entre 
le pilote & celui qui tenoit le gou- 
vernail fous ks ordres , parce 
qu'il avoir remarqué que le pre- 
mier étendu fur fa chaife '& paf- 
fablement yvre 5 gouvernoit de 
mémoire , comme fe trouvant a la 
vue d'un Port connu. Ce Mar- 
chand fe mit donc entre eux à 
égale diftance, pour repeter les 



de Lîonnel Wafer, fjf 
commandemens du Maître au va- 
let, & fèrvir comme de véhicule 
à fa voix. Cet excès de précau- 
tion nous perdit : car le pilote 
ayant crié au Timonier , Au No- 
rouefte, au Norouefte , qui étoit 
effectivement la route qu'il falloir 
tenir pour aller au Port de la Cal- 
dera 5 le Marchand Génois qui 
étoit bègue & qui ne parloit pas 
bon Efpagnol, au-lieu de dire , al 
Morotiefté, comme le pilote dit, en 
bégayant : al Nomorouefie , qui 
eiîun autre vent ; le Timonier 
entendant cette voix & la croyant' 
de fon Maître, prit fans hefiter 
le chemin du Nornorouefte : ce 
qui l'éloignant du Port , l'appro- 
choit de la côte. 

Pendant ce tems-là , comme la 
nuit étoit venue, les paflagers 
& moi nous dormions fans nous 
apercevoir de cette méprife. 
Néanmoins fur les deux heures 





27$ Les Voyages 

après minuit m étant réveillé ec 
furfault au bruit des vagues qui 
frapoient avec impetnofité contre 
les rochers de la côte , je m'écriai 
tout furpris : Qu'eft-ce donc ceci, 
Seigneur Pilote ? Entrons-nous 
déjà dans le Port i A cet avertif- 
fement deux ou trois fois réitéré , 
le Pilote fortit de fa vineufe le- 
targie, & s'étant levé de'deflus 
fa chaize pour s'en éclaicir , vit 
avec épouvante la Frégate, û mal 
conduite & prête à heurter con- 
tre un roc qu'on avoit eu de la 
peine à dïfcerner jufques-là à 
caufe de l'affreufe obfcurité que 
répandoit aux environs l'ombre 
d'une haute montagne couverte 
d'arbres. Il cria auffi-tôt aux ma- 
telots : Tourne arrière j mais il 
n etoit plus tems , & l'infortuné 
Bâtiment pouffé avec violence par 
le vent & la marée heurta pref- 
que dans le moment contre l'é- 




de Lionnel Wafer. 275 
êueii (1*11 ne telle force , qu'un des 
cotez du Vaiffeau en fut fracaffé: 
une montagne de flots qui venoit 
de fe brifer contre le rocher, s'é- 
levant au retour du côté de la Fré- 
gate , entra dans la chambre de 
poupe par les ouvertures des co- 
tez, & l'innonda toute entière. 
Alors ce ne fut dans tout le Vaif- 
feau que clameurs effroyables &C 
que defolation. Les lamentations 
fuccederent aux cris de joye & 
^d'emportement que les fumées 
Bachiques leur faifoient ponder 
quelques moraens auparavant. 
Rien ne peut égaler le trouble & 
la confufion qui regnoient par 
tout: quelques-uns réveillez en 
furfault crioient comme les au- 
tres , quoiqu'à demi endormis Se 
-fans fçavoir encore pourquoi. Le 
bruit 3 l'obfcurité , les hurlemens, 
tout augmentoit l'effroi. Ce qu'il y 
- avoit de plus déplorable, c'eft que 





iSo Les Voyages 

nous voyions bien tous que nous 
étions perdus , & que nul ne pou- 
voir dire par quel étrange revers 
prêts à entrer dans le Port , nous 
étions engloutis par les eaux 5 & 
moi-même je n'en fçavois pas plus 
que les autres. Dans une fi gran- 
de confternation, les uns à genoux 
fur le tilîac pouflbient des vœu^ 
au Ciel pour leur falut 5 d'autres 
les mains jointes demandoient 1 
Dieu mifericorde. D'autres di- 
foient à haute voix leurs pechea 
les plusfecrets. Pour moi, parnr 
ces gémiflemens- je confervai U 
fang froid que Dieu m'a donné & 
que j'ai le bonheur de ne jamais 
perdre en quelque peril que je m< 
trouve 5 & voyant qu'ils alîoiem 
tous périr faute de prendrele feu 
parti qui leur convenoit dans l'ex- 
trémité ou nous étions ,; j'encou- 
rageai ces malheureux à travaille] 
utilement Si diligemment à fe fau 

ver 



de Lionnel Wafer. 28 x 
ver. Je leur perfuadai d'abord de 
couper les mats, & de nous faifir 
de toutes les planches 5 poutres & 
autres cliofes qui pouvoient nous 
fbûtenir fur l'eau & nous aider à 
gagner en nageant quelque lieu du 
rivage qui rut propre a aborder. 
J'ordonnai enfuite- qu'on jettât 
jjdans la mer tout ce qui par fa pe- 
iknteur pouvoit faire fubmerger 
trop promptement le Vaiflèau ; 
& parce moyen, auffi-bien que 

f>ar celui des pompes je retardai 
e naufrage jufqu'aux premiers 
rayons de l'aurore. Mais ce qui 
nous fervit plus que tout le refte > 
fut le confeil que je leur donnai 
de prendre à deux une longue Se 
menue corde qu'ils tenoient cha- 
cun par un bout. Cet expedient 
fauva la vie à plufieurs j car lors 
que la Frégate ouverte de tous 
cotez eut coulé bas malgré le fe- 
•cours des pompes > tout le mon- 

Aa 




2.8 r Les Voyages 

de fe voyant obligé de fe jettera 
la nage fur les planches ou rou-* 
îeaux de bois dont il put fe faifir 
pour effayer de gagner la terre I 
il arrivoit que le premier qui f 
abordoit, tiroir après lui fur le ri- 
vage fon compagnon qui tenoit 
l'autre bout de fa corde , & qui 
fort fouvent étoie fur le point de 
fe noyer. Je tirai de cette maniè- 
re le Pilote y quoiqu'il ne le mé- 
ritât point. Nouséehapâmes prefl 
que tous de ce danger , à la refer- 
ve de cinq ou fix qui furent pouf- 
fez avec violence par des coups 
de mer & qui périrent miferable- 
ment en donnant de la tête con- 
tre les écueils &: contre le Vaif- 
feati même. 

Quelques heures après le nau- 
frage, la marée s'étant retirée,. 
laiflà la Frégate prefque à fee > de 
forte qu'il nous rut ailé d'en reti- 
rer tout ce qu'il y avoit dedam & 



de LionnelW affer: i%$ 
de le tranf porter à terre. II n'y 
eut prefque rien de perdu > puif- 
que nous recueillîmes même la 
plus grande partie dos chofes que 
j avois fait jetter à l'eau. Nous 
rendîmes graces à Dieu de nous 
avoir coiifervé la irie , après quoi 
bous brûlâmes le Bâtiment pour 
en tirer le fer, que nous amaiïa- 
mes en un endroit de la cow avec 
toutes les hardes fous des arbres 
feuillus que nous avions choifis 

f jour -nous y mettre à couvert de 
ardeur du foleil. Comme nous 
n'avions pourtant pas deflein d'y 
demeurer long-tems, j*exliortai 
mes camarades à choifir quel- 
qu'un de la compagnie pour les 
gouverner , en leur reprefentant 
qu'autrement ce ne feroit que dé- 
fordre & que confufion. Ils me 
prièrent tous d'une commune voix 
&: avec de grandes inftances , de 
vouloir bien prendre ce foin 5 ce 
A a i j 



2 $<f Les Voyages 

que j'acceptai ; &c pour coalmen- 
cer à exercer les droits de cette 
fouveraineté , je fis trois détache- 
mens , Tun pour aller chercher 
de Feau dont nous avions un pref- 
faut befoin , l'autre pour aller à 
la provifion 5 car celles du Vaif- 
feau ayant été mouillées, ne pou- 
voient plus nous fervir, & le troi* 
fiéme , pour reconnoitre le pais 1 
& voir 11 Fon ne découvriroit 
point quelque habitation 5 parce 
que le pilote aiîuroit que nous 
étions à trois ou quatre lieues de 
la Caldera. Le premier détache- 
ment ne fut pas long- tems à rêve- 
ûir j. & il apporta de très- bonne 
eau qu'il avoit trouvée près de \M 
Le fécond revint quelques mo- 
mens après chargé de fruits fau- 
vages d'aflez mauvais gout , avec 
des œufs de Tortue , & dit 
qu'il avoit vu un Porc-épi -& des 
crotes de Poules de Nicaragua,, 



de Lionnel Wafer. 285 

qui font ce qu'on appelle en France 
des Poules d'Indes. Satisfait de 
cette découverte , je renvoyai cher- 
cher u ne plus grande pr ovifion d'eau 
& d'oeufs de Tortue. Il y avoit une 
1 prodigieufe quantité de ces œufs 
fur cette côte > que dans chaque 
xreux qui fe rencontrait fur les fa- 
bles de cette plage, on y en trouvoit 
jufqu a deux ou trois cens. Nous en 
mangeâmes avec beaucoup d'appé- 
tit , quoiqu'ils euffent une certaine 
odeur de marécage qui bleflToit lo- 
dorat & le goût. Nous paflames le 
refte de la journée à nous fabriquer 
de petites loges ou feûillées avec des 
branches de Palmier. Comme le fo- 
leil fe couchoit , nous vîmes reve- 
nir le troifiéme détachement , ce qui 
nous réjouit d'abord, comptant qu'il 
auroit fans doute découvert quel- 
que habitations mais il nous rap- 
porta qu'il avoit rencontré un fort 
grand fleuve fi profond , fi rapide 






z§6 Les Voyages 

& fi plein de Crocodiles , qu'il lui 
avoit été impoffible de le traverfer. 
Je les blâmai de s'en être revenus 
pour cet obftacle qui ne devoit pas 
les arrêter , puifqu en coupant du 
bois ils pouvoient en former un ra- 
deau fur lequel il n aurait tenu qu a 
eux de paffer le fleuve. De peur de 
quelque nouvelle bêoife de leur 
part, je refblus d'aller moi-même 
avec eux le jour fuivant. 

Le lendemain donc après avoir 
laifle à un homme de la .compagnie 
le foin de conduire ceux qui re- 
ftoient j je les quittai en les aver- 
tiflant que s'ils n'avoient pas de 
mes nouvelles dans huit jours 5 ils 
pourraient alors laifler ks har- > 
des & marcher fur mes traces en 
cherchant fortune., pourvu qu'ils 
îie seloignaffent pas de la côte. 
Voici en quel équipage je partis: 
t Javois un haut de chauffe de fa- 
*» s™ tin piqué plus ample que les Ef- 



Habil 
îement 



> 



I I ^-i! 



%JËa 



de Lionnet Waffen iSj 
paenols ne les portent d'ordinai- <*« qu** 
re, une cïmilore blanche garnie p^rou. 
de dentelles d'or de Naples y avec 
les boutons & boutonnières de 
mefme 3 & par deflus une cafaque 
de velours gris de perle à man- 
ches pendantes 3 un chapeau de 
Caftor blanc , deux pi Hole ts 2c 
deux bayonnettesà ma ceinture » 
& cent piftoles avec une montre 
dans ma bourfc Outre cela je 
portois à la main mon épée & un 
cordon en éeharpe où pendoit 1& 
mire de mon harquebuze avec fes 
charges de pondre et de plomb*. 
Pour mon harquebufe , c'étoit un 
matelot qui la portoit , & cette 
arme étoit la meilleure piece de 
tout l'équipage : car outre qu'elle: 
ëtoït de défenfe 5 c'étoit fur elle 
feule que la petite Caravane fon- 
doit Pefperance de jiibftanter fy 
vte..] Les autres outre leur épée 
qu'ils avoient au côté > portoient 




iS8 Les Voyages 

une îiache , une corde , un cou- 
teau 5 un petit fafil à faire du feu 
avec fa pierre, fon fer, fa mèche 
& fes ail omettes. 

Après deux heures d'un chemin 
fabloneux & très-pénible , nous 
arrivâmes au bord cl un fleuve que 
nous appeîlâmes le fleuve des 
Crocodiles , quoiqu'à la vérité il 
n'y en exit pas tant que le déta- 
chement l'avoit rapporté , & pour 
le pafler , nous convinmes d'aller 
fur fcs bords en le remontant juf- 
qu'au premier bofquet ou nous 
puffious trouver du bois propre à 
faire des radeaux. Nous en trou- 
vâmes à deux lieues plus loin 1 
nous en prîmes fur nos épaules 
autant qu'il nous en falloit , puis 
bous defcendîmes le fleuve par ou 
nous étions venus , jufqu'au lieu 
que nous avions quitté $ car nous 
ne voulions pas nous éloigner de 
la côte i efperant 3 fuivant l'opi- 
nion 



de Lionnel Wafer. 285 
mon du pilote gagner le Port de 
la Caldera. Ayant fabriqué un 
radeau le mieux qu'il nous fut pof- 
-fible avec nos haches , notre bois 
■& nos cordes , nous nous hazar- 
•dâmes à nous abandonner delïùs 
au courant du fleuve qui ëtok 
très-rapide. On y avoit fait une 
efpece de bancs de joncs pour moi 
<\m y entrai le premier , après 
avoir pris mon harquebuze des 
mains de celui qui la portoit. Le 
-pilote fe mit à l'un des bouts , & 
lin vigoureux matelot de l'autre, 
la vec chacun une longue perche 8c 
deux rames pour le conduire. 
Comme nous n'y pouvions tous 
entrer fans l'enfoncer fous l'eau 
-par notre pefanteur , nous nous 
partageâmes j une partie relia fur 
le bord du fleuve, & l'on attacha 
feulement au radeau une longue 
corde, afin que ceux qui demeu- 
reroient, le puffent retirer lorfque 
Bb 






l '\ 







î5>o Les Voyages 

les premiers feroient pafTez. Cela 
étant fait, nous reprîmes les cor- 
des dont nous jugeâmes pouvoir 
encore avoir befoin > &£ je fis jet*. 
ter à l'eau les bois du radeau pour 
ôter à la compagnie toute efpe- 
rance de retourner fur fes pas juf- 
qu'à ce que nous euffions trouvé 
quelque habitation, &C reconnu fi 
nous étions en terre ferme ou dans 
une Ifle. Nous marchâmes en- 
core environ fix lieues, au bout 
defquelles nous paflames un autre 
fleuve de la même manière que 
le precedents & comme lefoleil 
le couchoit , nous arrivâmes à 
une plage affez étendue ou nous 
fîmes alte tous bien fatiguez 5 mais 
moi particulièrement , parce qu*- 
ayanc paffé par à^s endroits tort 
humides & marécageux, mes fou- 
liers s'étoient mouillez de telle 
forte , que le cuir s'en étoit éten. 
du 5 d'ailleurs le fable y entrani 



de Liannel W offer, 25 1 
de tous cotez m'incommodoit 
beaucoup. Mes fouliers me cau- 
fant donc plus d'embaras qu'ils 
ne m etoient commodes, je les jet- 
tai. Comme nous cherchions de 
l'œil un terreinplus élevé que ks 
autres pour nous y repofer & y 
pa.fîer la nuit 5 nous entendîmes 
quelque bruit près d'un vieux ar- 
bre fee dont le tronc étoit creux 
de caducité. Nous en étant ap- 
prochez pour en découvrir la eau* 
Te, nous en fîmes fortir une efpe- 
ce de gros Lézard que les habi- 
tans du pais nomment Yguana. 
Ç'eft bien le plus laid animal que 
là nature ait formé ; mais enré- 
compenfe, la chair en eft fort déli- 
cate. Elle approche fort dugoûc 
d'une Poularde. Le pilote le fra- 
pa de fa hache & le fendit en 
deux. Nous avions bien befoin de 
faire une fi bonne rencontre pour 
reparer nos forces qu une longue 
Bb.ij 



i : ii 



292 2>£S Voyages 

& pénible marche , & le défaut 
de nourriture avoient déjà pref- 
qu'épuifées. Il ne nous en fallut 
pas davantage pour notre fouper 
& pour un bon louper 5 car ce Lé- 
zard avoit trois quarts d'aunes de 
long. L'ayant fait- rôtir fur les 
charbons , nous le , mangeâmes, 
&; après ce repas nous nous en- 
dormîmes. Nous nous remîmes en 
chemin au point du jour. Sur les 
dix heures , il nous fallut monter 
une montagne fort pénible , & 
percer enfuite un bois des plus 
épais rempli d'épines & de ron- 
ces, afin d'éviter un Cap qui nous 
atiroit obligé de faire un grand 
détour. Ce fut là que j'eus beau- 
coup à (ouffrir. A force de mar- 
cher j'avois ufé la femelle de me* 
bas, & mes pieds nuds n'étant pa^ 
accoutumez à un chemin fi rude 
furent en peu de tems pleins d'e- 
ftafiiades & d'écorchures. Ce fti 



de tionnel W'affer. 25)3 
encore pis , lors qu'au fortir de ce 
bois nous eûmes gagné le bord de 
la mer 5 le fable de la plage 
échauffé par l'ardeur du foleil 3 
me fît venir fous la plante àts pieds 
des ampoules auffi grofles que des 
oeufs de pigeon 5 & cqs ampoules 
venant à fe crever , & le fable y 
entrant jufqu'à la chair vive, y 
caufoit une cuiflbn douloureufe. 
Le mal que j'en fouffrois fit pi- 
tié à tous mes compagnons qui 
m'obligèrent à m'arrêter fous une 
feiïillée qu'ils firent fur le bord 
d'un rui fléau, & (bus laquelle nous 
nous mîmes à couvert 5 car le fo- 
leil étoit bien ardent, Ptendant 
qu'une partie s'y repofoit , l'autre 
alla dénicher allez près de là dans 
les creux des rochers que la mer 
batoit , un grand nombre d'une 
efpece de limaçons de mer que les 
gens du païs appellent Burgados > 
& dont ils mangent allez commu- 
B b iij 



! 



294 £ es Voyages 

Bernent. Il ne fut plus queftïon 
que de les faire cuire. Nous au- 
rions fort fouhaicé de les manger 
bouillis , mais nous n'avions pas 
de vaiiTeau oii nous les puffions 
mettre > & il fallut nous conten- 
ter de les faire rôtir fur les char- 
bons. Nous en mangeâmes avec 
appétit, & après le dîner, la ne- 
eeffîté d'avancer chemin nous 
obligea de nous remettre en mar- 
che, je m'y difpofai malgré mes 
ampoules 5 on m'enveloppa les 
pieds le mieux qu'il fut poffible de 
linges déchirez &C de vieux hail- 
lons , & l'on me fit une efpece de 
ehauffure comme on en voit aux 
pauvres Mandians. Cela me me- 
na jufqu'au coucher du foleil que 
nous arrivâmes fur les bords d'un 
étang ou nous fûmes harcelez par 
une fi grande quantité de coufins, 
que quelque las que nous nous 
fentiffions, nous n'y pûmes tenir* 



-*■ 



de Lionne I Wafer. 255 

nous fûmes obligez pour les fuïr de 
inarcher jufqu'à dix heures de la 
nuit. Nous la paflames avec beau- 
coup d'inquiétude -& d'autant plus 
de crainte de nous voir afïaillir 
par une troupe d'Indiens Sau- 
vages , que nous avions apperçû 
une lumière à travers les arbres 
d'un bois voifîn 5 mais nous n'en 
eûmes que la peur. 
Le lendemain continuant notre 

jÉrôute, nous rencontrâmes un ruif- 
feau aux bords duquel nous trou- 
vâmes du feu allumé & un grand 
nombre de coquilles de platanes 
autour 5 ce qui nous fit croire d'a- 
bord qu'il devoit y avoir là auprès 

\ quelques-uns des arbres qui por- 
tent ce fruit 5 mais nous en cher- 
châmes vainement aux environs , 
d'où nous conjecturâmes que les 
perfonnes qui en avoient mangé 

-, en cet endroit, les y avoient appor- 
té d'ailleurs. Sur le midi , nous 
Bb iiij 



M 



25?é %<e$ Voyages 

arrivâmes à un grand fleuve tout? 
bordé de grands arbres de haute 
fuftaye qui formoient un fort bel 
ombrage. Comme la faim nous 
preflbit, nous y jettâmes l'hame- 
çon & péchâmes trois poiflbns 
d'une raifonnable grandeur que 
nous fîmes rôtir. Nous paflames 
ce fleuve fur un radeau à la ma- 
nière ordinaire , &: pourfuivîmes 
notre chemin jufqu'à unautre plus 
grand encore 3 aux bords du- 
quel nous paiTâmes la nuit 8i dor- 
mîmes y un d'entre nous faifant 
la fentinelle pour n'être pas fur- 
pris des Indiens. Le jour venu > 
nous vîmes autour de i nous un 
grand nombre de Palmiers dont 
nous coupâmes quelques bour- 
geons pour en manger le cœur 
qui efl: tendre, mais infipide i &C 
fade,, & approchant du goût de la 
cire de bougie. Un peu plus loin 
nous trouvâmes une efpece de 



de Lionnel Wafer. 25*7 
fruit de la couleur de la mûre tk 
"de la grofleur d'un abricot. Les 
habitans le nomment Icacos. Il 
eft aigre- doux > & du reffce d'un 
goût très-agreable. Nous nous en 
accommodâmes mieux que des 
bourgeons de Palmier. Nous re- 
gagnâmes enfuite le bord de la 
mer, après avoir traverfé un bois 
& une montagne Nous apperçû- 
mes fur la plage un grand nom- 
bre de Crabes ou Ecreviffes de 
mer. Nous fîmes d'abord notre 
compte d'en faire un bon repas 5 
mais nous comptions fans notre 
hôte 5 & les gaillards avec leurs 
pattes crochues étoient fi bons 
coureurs , que les plus alertes de 
nos gens les pourfuivirent plus 
d'une demie heure fans en pouvoir 
attraper que quatre. Mais en ré- 
compenfe ayant remarqué un 
grand nombre de Pape-gais fur 
quelques arbres voifins, j'eus re- 





■ 




I 

■ 

1 ■ 

1 1 
J 



iy% Les Voyages 

cours à mon harquebufe qui jud 
qu'alors nous avoit été inutile 5 & 
j'en mai fix qui nous furent d'une 
grande reffource. C'eft une efpe- 
ce de Perroquet , dont la chair, 
quoique dure & noire, ne lai (Te pas 
d'être délicate 5 & quand ils font 
jeunes & par confequent plus ten- 
dres 5 c'eft un manger de Roy, 
Nous nous remîmes en chemin & 
& allâmes pafler la nuit près d'un 
Cap ou nous trouvâmes en abon r 
dance de ces fruits que j'ai nom- 
mé Icacos. Nous mangeâmes crus 
les plus meurs, Se fîmes rôtir les 
autres. 

A la pointe du jour nous com- 
mençâmes notre cinquième jour- 
née. Nous paflames deux rivieres 
fur des radeaux fans avoir ren- 
contré aucune chofe à manger * 
jufqu'à fix heures du foir que je 
tuai un Pan. Il étoit venu fe po- 
fer pour fon malheur fur le haut 



de Lionnel Wafer. i$y 
d'un arbre, au pied duquel jem'é- 
tois aiîîs pour me repofer. Nous 
en fîmes un regal & le mangeâ- 
mes comme le mets le plus Friand 
que nous euffions eu jufqu'alors.". 
Le lendemain nous arrivâmes fur 
le midi à une cabane deferte où 
nous trouvâmes une grande quan- 
tité de platanes meurs. Nous en 
mangeâmes la moitié, & nous nous 
chargeâmes de l'autre en cas de 
befoin, non fans crainte d'être fur- 
pris en cet exercice ou pouriui- 
vis après le coup par le Maître de 
la cabane & toute fa fequelle. 
Mais nous fûmes aflfez heureux 
pour ne voir perfonne. Nous con- 
tinuâmes de marcher jufqu'à la 
nuit que nous paffâmes au bord 
d'un fleuve après avoir fait no- 
tre fouper des platanes que nous 
avions volez. Quoique nous en 
enflions mangé beaucoup durant 
le jour , ôc que ce foit un aliment 



'30p Les Voyages 

fort pernicieux à caufe defod €&À 
ceffiye froideur 5 aucun de nous 
n'en fut incommodé. 

Le jour fuivant, quatre peïi 
fonnes de notre compagnie allè- 
rent à deux lieues de là fur une 
montagne y chercher du bois à 
radeau pour pafler le fleuve , 5c 
me lailîèrent accompagné d'un 
feui homme. Je ne pouvois pres- 
que plus me tenir fur mes pieds. 
Il fallut pourtant me lever un mo- 
ment après leur départ, & 1 occa- 
fion le meritoic bien , puifque ce- 
toit pour tirer fur une bande de 
Ramiers qui vinrent fe percher fur 
un arbre à cinquante pas de moi. 
Je me traînai prefque à quatre 
pattes jufques fous f arbre avec au- 
tant de laffitude que de crainte de 
les effaroucher. Le Ciel bénit ma 
peine, car j'en tuai dix-huit d'un 
ieul coup avec de la cendre de 
plomb 5 de forte que mes cama- 



âe Lionne I Waffer. 30 ï 
lades à leur retour trouvèrent un 
banquet à quoi ils ne s'attendoient 
pas. La joye qu'ils en eurent, étoit 
iî grande , qu'ils ne s'apperce- : 
voient prefque point que le vin 
leur manquoit pour faire chère 
entière. Les dattes qu'ils avoient 
apportez duBois fervirentde pain* 
A près un fi bon repas * nous re- 
commençâmes à marcher. Je re- 
pris courage &c fuivis les autres 
autant que imçs forces me le pu- 
rent permettre ^ mais au bout de 
deux heures de chemin ne pou- 
vant plus me tenir fur mes pieds 
malades, je priai mes compagnons 
de continuer leur voyage fans moi* 
& de me laiffer -en cet endroit, en 
leur reprefentant qu'il n'étoit pas 
juile que pour Fintereft d'un feul 
les autres s'expofaflent à fe per- 
dre : que je les fuivrois le mieux 
que je pourrais auffî-tôt que mes 
pieds feroient guéris : que s'ils 



302 Les Voyages 

rencontraient quelques habita- 
tions d'Efpagnols, je les conju- 
rois de me revenir trouver j mais 
que fi le païs étoit defert , ils prif- 
fent le parti qu'ils jugeraient le 
meilleur 5 & que fur toute chofe 
je leur recommandois de demeu- 
rer toujours bien unis. Il n'ejft pas 
concevable combien cette petite 
troupe parut touchée de ces paro- 
les. Ils ne purent retenir leurs 
larmes , & ils s'oppoferent tous à 
la refolution que je témoignois 
vouloir prendre. Ils me jurè- 
rent qu'ils ne m'abandonneraient 
point y dMent- ils mettre leur vie 
en peril , & ils s'offrirent à me 
porter fur leurs épaules. J'en re- 
jettai la propofition , comme une 
choie trop pénible Se qui les retar- 
derait trop , ajoutant que le tems 
leur étoit cher , & qu'ils dévoient 
pourfui vre avec diligence leur def- 
fein> qui étoit de fe rendre au Port 



de Lionnel Waffer. 303 
de la Caldera. Mais quelque cho 
fe que je leur pus dire, ils n'en 
voulurent point démordre , & je 
fus obligé de me laifTer porter. Ce 
qu'ils firent tous en fe relayant l'un 
l'autre fucceffivement jufqu'à fept 
heures du foir. Alors ils s'arrê- 
tèrent autant pour fe repofer que 
pour manger , car ils avoient be- 
loin de ces deux chofes & encore 
plus de fe rafraîchir. Pour fubve- 
nir à l'une de ces neceffitez 3 ayant 
trouvé par bonheur de ces mêmes 
limaçons de roche que j'ai appel- 
iez Burgados , nous les fîmes rôtir 
fur les charbons , mais ce n'écoit 
pas contentement 5 *car la fatigue 
du chemin & l'ardeur extrême du 
foleil que nous avions foufferte 
pendant toute la journée , nous 
avoit outrageufement altérez , 
nous avions le gozier tout enfîam- 
mé, & nous manquions d'eau dou- 
ce pour éteindre uû fi grand feu j 






■ i 







304 &ëS Voyages 

ïieureufement ayant pouffé notre 
marche une lieuë plus avant, nous 
rencontrâmes un des plus déli- 
cieux fleuves qu'on puiJTe voir. 
3L,e rivage en étoit bordé de part 
& d'autre de hauts platanes tout 
chargez de fruits &: dont les bran- 
ches fe croifant au deffus de l'eau, 
formoient tant que la veuë fe pou- 
voit étendre, une efpece d'allée en 
berceau la plus agréable du mon-, 
de. Nous rendions graces à Dieu 
d'une fi bonne rencontre 5 nous 
appaifâmes notre foif avec avidité, 
& notre joye fut encore augmen- 
tée, lors que le pilote après s'être 
orienté, nous dit : qu'il reconnoif- 
foit le lieu-, & que cette belle ri- 
viere que nous admirions , étoit 
celle de S. Antoine. Il nous af- 
fùra de plus qu'à quatre lieues de 
là étoit une riche Ferme abondan- 
te en troupeaux & qui appartenoit 
à Alonfe Macotela Bourgeois de 

la 



de Lionnel Wafer. 30jr 
la Vaille d'Efparza dans la Provin- 
ce de Cofta-rica. Un homme de 
la compagnie en fut fi transporté* 
qu'il tira Tes tablettes pour mar- 
quer une fi heureufe journée. Le 
fruit de ces grands arbres dont 
nous ne pouvions nous lafTer d'ad- 
mirer le beau feuillage, nous fer- 
vit de fouper ce foir là 5 6c pour 
le diverfifier, nous en mangeâmes 
de crus , de rôtis , & de cuits fous 
la cendre. Nous paffâmes enfuite 
le fleuve fur un radeau , .& la nuit 
étant venue , nous nous endor- 
mîmes avec plus de tranquility 
que les nuits précédentes. 

Le lendemain trois de nos hom- 
mes furent détachez pour aller a 
la Ferme de Macotela, & moi je 
reftai avec les deux autres tout ce 
jour-là & le fuivant , nous nour- 
riffant d'Ecrevifies que nous pef- 
chions dans la riviere. J'avois pour 
compagnons le Marchand Génois 

Ce 




3oé Les Voyages 

dont jVi parlé , 8c un Religieux 
de la Merci. Ce dernier pendant 
que nous dormions , l'autre & moi 
la nuit du fécond jour, écoit char- 
gé de faire îa garde > afin de nous 
précautionner contre les furprifes* 
mais la fentinelle plus pratique 
des fondions cîauftrales que des 
militaires, s*endormit auffi-bien 
que nous^ jufqu'a ce qu'environ 
fur les onze heures je me réveils 
lai en furfaut au bruit d'une voix 
qui me fembloit avoir prononce 
mon nom. J'appellai lafenthielle 
pour m'en éclaircir 5 mais la fen- 
tinelle ne répondant non plus 
qu'une fouche , je me levai fur 
monfeant, & en même-tems je 
m'entendis appeller diftinde- 
ment, quoique d'aiïez loin. Je 
réveillai le Marchand Génois & 
le Religieux , & un moment après 
nous vîmes paraître fur îa riviere 
on grand radeau fur lequel il j 



de Lionnel Wafer. 507 
avoit plus de vingt perfonnes. 
Ils étoient conduits par Don Do- 
mingo de Chavarria navarrois 
Curé de la Ville d'Efparza. Nos 
trois hommes qui s'étoient déta- 
chez pour aller à la Ferme de Ma- 
cotela Py avoient rencontré & 
lui avoient dit dans quel état nous 
étions fur le bord du fleuve de S. 
Antoine, où nous attendions leur 
retour 5 Se le bon Curé pouffé par 
un mouvement de charité venoit 
au-devant de nous avec des ra- 
fraîchi flemens pour rétablir nos 
forces perdues. Il s'étoit fait en- 
feigner l'endroit où nous pouvions 
être, & il étoit parti fur le champ 
avec tous fes domeftiques, quel- 
ques-uns de fes amis 8z toutes les 
provifions qu'il avoit pu ramafleK 
Ayant fçeu qui il étoit Se le deft 
fein qui 1 amenoit, je courus Fem- 
braffer dès quit fut à terre, en lui 
faifant force complimens , que la 

Çc'ij 




*o8 Les Voydves 

joye ou J etois rendoit tres-ftnce- 
res. Celle du Marchand & du 
Religieux de fe voir affranchis du 
peril de la faim & de la furprife 
des Sauvages Indiens, netoit pas 
moindre que la mienne, & Don 
Domingo & fa compagnie n'en 
a voient pas moins que nous de 
flous avoir rencontrez. Ainfî tout 
le monde étoit content f mais com- 
me il étoit heure indue , pour te- 
nir plus long- terns converfatioa 
en cet endroit, nous paflames tous 
la riviere fur le radeau 5 & lors 
que nous fumes de l'autre côté , 
chacun monta a cheval , hors moi 
qui pour le foulagement de mes 
pieds & de mes autres membres 
fatiguez fus juché dans un de ces 
lits panfilesou fufpendus qui font 
ii fort en ufage dans tous cts pais 
Occidentaux. Six Indiens de re- 
lais , gens des plus robuftes , nie 
portaient alternativement à deux 




de Lionnel Wafer. ۈf 
fer leurs épaules, mieux que n'au- 
roient pu faire les meilleurs mu- 
lets du païs. Nous arrivâmes en 
cet équipage un peu devant le jour 
à la Ferme de Macotela , ou nous 
nous repofâmes quelque tems. En- 
fuite nous étant remis en chemin» 
nous nous rendîmes à Efparza; 
Ville très-petite. Il n'y a qu'une 
feule Paroi fle & deux Convents > 
■l'un de Religieux de S. François y 
& l'autre deilnftitution du Bien- 
heureux Jean de Dieu. Je fus por- 
té à la maifon de Don Domingo 
de Chavarria, où je trouvai nos 
trois compagnons qui avaient pris 
les devants. 

Notre premier foin fut d*en- 
.voyer un Courier à Cartage Ca- 
pitale de la Province de Cofta-rrca 
pour donner avis de mon arrivée à 
Efparza à D . Juan de Salinas Gou- 
verneur et Capitaine General de 
cette Province > & Chevalier de 



3io Les Voyages 

FOrdredeCalatrava. Je le eon- 
uoiflbis poor l'avoir vu à Lima » 
oii j'avois contra&é avec lui une 
amitié particulière. Le Courier fit 
tant de diligence, que vingt-qua- 
tre heures après fon départ je vis 
entrer D, Juan dans ma chambré. 
Après les premiers complimens* 
je lui racontai ce qui nous étoit 
arrivé > & ce Gouverneur à nu 
prière fit partir une Frégate pour 
aller guérir mes pauvres compa- 
gnons de naufrage qui fe dévoient 
lafler d'attendre il long-tems. Sur 
les enfeignemens qu'on donna à 
ceux qui la conduifoient , de la 
hauteur & du lieu où ils dévoient 
les trouver^ ils s'y tranfporterent 5 
mais ils revinrent deux jourç 
après* rapportant qu'ils n'avoient 
rencontré perfonne. On fe per- 
fuada qu'ils n'avoient pas fait af- 
fez d'attention aux lignes qu'on 
leur avoit marquez pour recon-i 



de Lionnel Wajfer. 311 
noître le lieu 5 c eft pourquoi Don 
Juan de Salinas y envoya un au- 
tre Bâtiment avec ordre à l'équi- 
page de defcendre à terre & de 
faire leur poffible pour rapporter 
des nouvelles certaines de mes ca- 
marades. Ces féconds y étant ar- 
rivez dépendirent fur la plage, & 
n'y voyant rien , le Capitaine dé- 
tacha les plus alertes de fes mate- 
lots pour aller en quefte aux en- 
virons. Ils firent un circuit de 
plus de deux lieues fans rien ren- 
contrer 5 & voyant qu'ils y per- 
doient leurs peines, ils retournè- 
rent faire leur rapport. Comme 
ils étoient prêts à remonter dans 
leur barque > Tun d'entreux ap- 
perçut fur la grève un grand amas 
de feuilles qui paroifloit n'avoir 
pas été mis là fans deftein 5 il s'a- 
vifa de les aller ranger à droite èc 
à gauche avec le pied , & trou- 
vant deffous des hardes* de la fer- 



I 



3*2. Les Voy4ges 

raille, des coffres, des balots, cette 
découverte le furprit , fes camara- 
des & lui ne pouvoient compren- 
dre pourquoi on les avoir ainfî 
abandonnez; & ne fçachant rien 
de meilleur à faire 3 ils les embar- 
quèrent dans leur VailTeau , & 
vinrent rendre compte de leur 
commiffion. Chacun crutàEfpar* 
za & moi à la fin comme les autres, 
que nos camarades avoient été 
furpris par les Sauvages qui les 
avoient menez à leurs habitations! 
& je defefperois de les revoir ja- 
mais. Quatre jours après, le Gou- 
verneur mangeant avec moi chez 
le Curé , il arriva à la porte du lo- 
gis un Cavalier qui couroit à toute 
bride , & qui rapporta plein d'ef- 
froi , qu'il avoit vu marcher entre 
le bois & la mer une puifTante 
Armée d'Anglois. On le fît entrer 
fur le champ dans la maifon duj 
Curé 5 & il nous aflura la même 

chofe, 



de LionnelWajfer. %j$ 
tzhofe. Sa frayeur perluadant en- 
core plus que [es paroles , cha- 
cun auffi-tôt fe leva 5 on courue 
fonner l'alarme par tout avec af- 
fez de chagrin 5 car tout ce qu'il 
y avoit de gens dans la Ville 
étoient trop mal armez pour fai- 
re une vigoureufe refinance, & 
encore moins bien difei plinez. Le 
Gouverneur monta à cheval 5 ik 
ïj-out incommodé que j etois je le 
fui vis pour lui aider a ranger fes 
gens. Le bruit y le tuniuîte 5 le 
defordre croiffoit à chaque in- 
fiant. Il venok des gens de tous 
cotez qui difoiem que l'ennemi 
s'approchok. D. Juan &moi nous 
fortîmes de la Ville pour nous en 
éclaircir par nous-mêmes 5 & à 
peine eûmes-nous fait cinquante 
pas dans la campagne, que nous 
vîmes approcher en un équipage 
fort délabré notre petite troupe 
gui compofoit elle feule cette for- 

Dd 



314 £?* Voyages 

rnidable armée dont on nous avoir 
menacez, La crainte qu'ils ont en 
ces quartiers-là d'etre afFaillis par 
les ftibuftiers des Ifles qui font 
gens atout entreprendre pour pil- 
ler, les trouble fi fort, qu'ils fe 
reprefentent des fantômes, & leur 
fit prendre en cette rencontre cin- 
quante hommes bien fatiguez Se 
tous defarmez pour une pujfTante 
armée d'ennemis. Je ris beaucoup 
de cette terreur panique lorfque 
j'en eus reconnu la caufe, & j'eus 
une joye extrême de voir mes 
compagnons échappe^ du peril 
que j'avois craint pour eux. je les 
queftionnai fur leur avanture , 5c 
ils me répondirent : qu'ayant at- 
tendu trois jours plus que le tems 
marqué > ils avoient cherché for- 
tune fuivant mon confeil & mar- 
ché fur mes traces le long de la 
côte. 

Je demeurai près d'un mois à 



de ZhnnelWajfer. 315 
Elparza d'où je fortis enluite avec 
de bons guides après avoir reçeu 
tous les bons traitemens imagina- 
bles du charitable D. Domingo, 
& de D. Juan de Salinas des let- 
tres de recommandation pour le 
Viceroy de la nouvelle Efpagne 
dont il ëtoit un peu parent. J'a- 
vois bien de l'impatience d'aller 
voir un Royaume fi riche, û fer- 
tile & fi étendu. Les peuples en 
font à peu près les mêmes que 
ceux du Pérou en ce qui concerne 
leurs coutumes. Ils ont le même 
teint &: la même forme de corps. 
Le climat en eft prefque égal , 
quoique le Pérou foi t plus fous la 
ligne , & le terroir dune pareille 
fertilité $ avec cette difference, 
que la nouvelle Efpagne n'eft pas 
fi remplie de montagnes , & que 
les habitans en font plus fociables 
à caufe du grand commerce qu'ils 
ént avec les Efpagnols naturels, 
Ddij 



■H 



i I 



3 i6 ieS: Voyages 

Leur Religion '& leurs loïx poli- 
tiques étoient peu difFerentes > &c 
voici quelles ceremonies ils em- 
ployoient anciennement en Tim 
& l'autre de ces Royaumes pour 
rinftallation de leurs Rois. Ils les 
éîevoient fur une. efpece de bran- 
card d'or orné de plumes de di- 
verfes couleurs > & de la forme à 
peu près de ceux où Ton porte les 
Chaiïes & Reliques de nos Saints. 
La tous leurs fujets accouroient 
en foule leur baifer les pieds > & 
leur oflxoient: en hommage J "r$p 
l'or, de l'argent 5 des plumes, mâr- 
ebandifes , étoffes , animaux vifs 
ou morts, des fruits, des grains, 
&c. chacun félon (es moyens : 
après quoi ils les obligeoient à ju- 
rer, qu'ils n opprimeraient jamais 
leurs peuples , mais qu'ils leur ad- 
miniftreroient la jufticè avec zeîe 
M intégrité^ qu'ils feroient cou-; 
yageuxdans la guerre 5 qu'ils obli- 



I I »MV 



de Lionne! Wafer. 317 
geroient le Soleil à leur continuer 
ion cours &c fa lumière , qu'ils for- 
ceroient les nuées à pleuvoir dans 
leurs befoins , 4a terre à fructifier > 
les fontaines fie les rivieres à faire 
couler leurs eaux, les animaux à 
fe multiplier par la generation, èc 
en cela ceux du Pérou furent en- 
core plus fuperftitieux que les 
Mexiquains , puifque les Incas 
.leurs Rois avoient confacré un 
Temple au Soleil dans PI fie du 
lac de Tititaca. Ces deux riches 
Royaumes différaient ou diffe- 
rent en cinq chofes remarqua- 
bles : La premiere, c'eft que quoi- 
que la nouvelle Efpagne produife 
dans les entrailles de fes monta- 
gnes tous les mêmes métaux que 
le Pérou , il ne s'en tire point de 
vif-argent comme en Tautre , & 
il falloit qu'on y en apportât d'Ef- 
pagne ou d'Allemagne , pour 
qu'on pût travailler à fes mines. 
Ddiij 






3i 8 Les Voyages 

La féconde difference , c'eft: que 
dans le Mexique les Rois fe fai- 
foient par éledion , & qu'au con- 
traire dans le Pérou ils parve- 
noient au Trône par droit de fuc- 
ceffion. La troifiéme, c'eftque 
leurs langues avoient fi peu de 
reiTemblance entr elles, tant la gé- 
nérale que les particulières, qu'il 
ne s'y rencontrait pas un feul ter- 
me qui eût du rapport avec un 
autre. La quatrième > eft qu'au 
Mexique leurs Chroniques , tra- 
ditions &antiquitezfe confervenc 
& fe manifeftent par des peintu- 
res, & dans le Pérou par des Qui- 
pos. Enfin la dernière, c'eft que 
levin dont ils font ufage au Pé- 
rou & qu'ils appellent Chicha > 
fe tite du maiz, qui eft une efpe- 
ce de bled femblable à celui de 
Turquie j & dans la nouvelle Ef- 
pagne ils le nomment Pulque , & 
le tirent d'un arbre nommé Ma- 
guey. 



de Lionnel Wafer. 3 1 9 
Le ternie de Cofta rica , qui fî- 
gnifîe en Efpagnol côte riche, fem- 
bleroit donner une grande idée de 
la Province qui porte ce nom 5 
mais la vérité eft qu'il lui a été 
donné par ironie , parce que c'eft 
un terroir pauvre 6c peu fertile, 
.qpoiqu abondant en grand & me- 
nu bétail Elle eft du Diocefè de 
Nicaragua 5 (a Capitale eft Car- 
tage y elle a fur la mer du Sud le 
JPorr de la Caldera, Se elle en a 
^autres Air celle du Nord. C ? eft 
J10 Gou ve rnem en t &c une Capi- 
tainerie Générale , à catifë que 
par fa fituation elle eft expofée 
aux infultes des flibuftiers des 
Mes. agskisna ëïuiob 

La Province de Nicaragua la 
fuit 5 c'eft un Evêché & un Gou- 
vernement. La terre en eft fer- 
tile 3 l'air très-fain , & le païfage 
le plus agréable du monde , parce 
qu il offre à la vue des plaines, des 
D'à iiij 



320 Les Voyages 

ruiiTeaux , dzs prairies , & de du 
fiance en diftance des bofquets 
dont les arbres s'élèvent dans les 
nues 5 & il s'y en trouve d'une £ 
grodigieuCe groffeur > que douze 
hommes fe tenant par la main les 
peuvent à peine embraffer. Il y 
a dans cette Province un grand 
nombre de Villages , de Bourgs ôc 
de Villes-: dont lès .principales 
^{qbz : Leon > Grenade f Segovie 
: & Nicaragua, A cinq niifede 
cette dernière tïk une très-belle 
lile fur le lac dont j'ai parlé 5 elle 
eft fertile en Cacao , Oiiatte > 
Teinture d'éearlate & en fruits 
d'un goût délicieux, Ses Ports 
fur la mer du Sud font ceux de 
Nicoya, de Realexo & de Mafoya> 
.&.. cette célèbre Habitation des 
Indiens du païs qu'on appelle le 
Vieux Bourg 1 il eft fi grand & li 
peuplé, qu'on y compte vingt mil- 
le perfonnes 5 " & Ton y voit dans 



de Lionneî W affcr. \ir 
le Convent des Religieux de S. 
François une Image de Notre-Da- 
me , qui par ks Miracles frequens 
& avérez le rend encore plus cé- 
lèbre que le nombre de {es habi- 
tans. Dans toute cette Province 
on y recueille en abondance à\x 
fucre , de la teinture d'écarlate > 
gome, poix-raifine , du goudron, 
& des bois pour les Navires , du 
chanvre , du lin , & du meilleur 
Gacao de toutes les Indes > mais 
il ne fort gueres du païs à caufe 
que ce fruit eft le principal ingre- 
dient qui entre dans la compofi- 
tion du Chocolat dont ils y Font un 
ufage exceffif. C'eft entre les ro- 
chers de Tes cotes que Ton pef- 
che ce petit poiiïbn à écaille fi 
renommé, qui travaille la pour- 
pre dont on teint une fi grande 
quantité de toiles de foye, de cot- 
ton ôc de fil 5 Se cette teinture ne 
perd jamais fa couleur, quoique 






312 Les Voyages 

vous la laviez dans la leffive la 

plus forte. 

Après la Province de .-Nicaraw 
gua eft celle de Tegufigalpa, ou 
il y â de riches mines d'argent : 
Honduras vient enfui te, ceft un- 
Evêché, un Gouvernement & 
une Capitainerie Générale. Cet- 
te Province eft fi tuée entre .Nieas 
«gua & le Yucatan. Cell xm 
terroir Fertile &. pourvu- de tou- 
tes les chofes neceftaires pour i| 
vie 5 & fur tout de miel & de çîrej 
fon Port le plus confiderable eft 
Truxillo fur la mer du Nord. 
Vous trouvez après cela trois 
Gouvernemens , qui font : Sa>i 
Salvador ou Saint -SauvetHSsnla 
Trinité', .&. S. Antoine de SuoK 
tepeques , lieux très-abondansen 
Cacao y cochenille, paftel, graine 
d'ëcar latte & en cotton -oiq 

L'on arrive enfui te dans F Au- 
ditrice , de Guatimala j c'eft un 



de Lïonnel Waff et. 323 
Gouvernement & une Capitaine- 
rie Générale fort considerable y 
car elle eft fans aucune dépendan- 
ce du Viceroy de la nouvelle Ef- 
pagne. Ce Gouvernement eh à 
fous lui quatre autres, qui font 
tout autant de Provinces. La Ca- 
pitale en eft S. Jacques, Ville li- 
mée dans la vallée de Panchoy , 
entre deux montagnes appel Jée& 
dans le païs Volcanès , dont "furie 
jette de feau, & l'autre" du' feu; 
La premiere fè nomme Almolohr 
ca? elle a quatre lieues dé hauteu? 
èc dix-huit de' tour.' La Ville de 
S. Jacques avoit nom autrefois 
Zacualpa, & eft appellee prefen- 
tement la Vieille Ville 5 c'eft un 
féjour délicieux ; elle abonde en 
toute forte de fruits > mais elle eft 
fu jette à. â^s tremblemens à caufe 
de la proximité des deux Volcans 
dont je viens de parler. Il y a 
Audiance* Evêché^ Univerfité* 



!ïl:ii! 



1 14 X àr Voyages 

Se tous les autres Tribunaux qui 

font établis dans les Capitales dés : 

plus grands Royaumes. _/Ëlle;.a. fi# _ 
Converts de Religieux Mandians > 
& trois de Religieufes. . Peu dier 
Villes font plus peuplées , les ha- 
bitans y font très-polis* &: {ur i t£>llt , 
la nobleffe qui y eft fort nombreu- 
fe, s'y diftingue avec bëaecojup 
d'éclat. Us y font excellens hom- 
mes de cheval , quoique pr.efque 
tous à la ginette , Se des plus ex- 
perts en fait de courfes de Tau- 
reaux. -Tisndob.el zpmmh ^smSffîl 

De là on vient à Chiapa,: C'eft 
une Prévôté Royale , .qu'on ap- 
pelle dans le pais Aicadia mayor* 
On y voit les mêmes fruits qua 
S. Jacques de Guatimala & en 
quantité 5 fa Ville Capitale eft 
Chiapa Ville Royale r c'eft-à-direj 
oii il y a âcs Tribunaux Royaux, 
en quoi elle diffère de Chiapa 
des Indiens cm il n'y en a pointy 



de Lionnel Waffer. '315 
quoiqu'elle ioic très grande. Cet- 
te dernière eft à dix lieues de cel- 
le des EFpagnois 5 & eft fituée 
fur un fleuve navigable, aux bords 
duquel fe rencontre des couleu- 
vres de trente^deux pieds de Ion* 
gueur 5 comme celles de Porto-* 
belo. toipt ni 

iq^^é^Éédel^ProvïncedeCliia^ 
papers iamerdu Nord, eft celle 
deTabaico, qui eft de la même 
fertilité que les autres , qui rap- 
porte les mêmes fruits & ou les 
mêmes denrées fe débitent .5: mais 
fou Port pour être trop bon lin 
d|f iént dangereux , parce qu'en 
toute faîfon il offre un feur aborcî 
aiiM ennemis de la' Nation. 

Plus avant eft le Yucatan, Eve- 
efeé V Gouvernement , m Capi- 
tainerie Générale ; Meridaen eft 
la Capitale. Cette Province eft 
moins connue par ce nom que pair 
celui de Campefch^ , Port dan- 



■Wili 



■■ 1 



*,%& 



Les Voyages 
gereux à la vérité } & fi rempli 
de bancs & d'écueils, qu'on eft 
obligé dé mouiller à quatre lieues 
avant en mer, mais fameux par 
fon bois qui eft fi- necefiaire aux 
belles teintures. Le Yucatan eft 
des plus abondans en cire, coton, 
paftei , & autres marchandifes 
dont on fait trafic par toute l'A- 
mérique. Tabafco & le Yucatan 
font, comme je l'ai dit , à côté de 
Chiapa j mais en droite iione 
après cette dernière Province eft 
celle de Teguantepeque , fertile 
en fruits & en graine d'écarlatte $ 
les Indiens qui l'habitent y font 
H peu faits à l'obéïflance,- & fi 
feditieux , qu'en Pannée 1657; 
îe Lundi de la Semaine Sainte , ils 
tuèrent à coups de pierre de de 
bâtons Don Juan de Avellano 
Gentil-homme du Duc d'Àlbur- 
querque & Grand Prévôt de cet- 
te Province avec deux de fes va- 



de lionne! V/affer. 3 27 
lets : enfuite ils allèrent à la Mai- 
fon de Ville où D. Juan logeoit, 
.& qui étoit une des plus belles du 
Royaume 5 ils y mirent le feu Se 
la brûlèrent entièrement avec 
plus de quarante mille écus de 
meubles & de marchandifes. 

> Mexapa fuit Teguantepeque , 
puis Xicayan & la Ville liante, 
qui font les plus riches de la nou- 
velle Efpagne * par l'abondance 
des graines d'écariatte , de coche- 
nille, & des toiles de coton qui 
s'y débitent. Après elles on trou- 
ve Guaxaca Evêche' & Prévôté 
Royale , dont la Capitale nom- 
mée Antequera ou Guaxaca du choia 
nom de h Province, eft une gran- 
de Ville de commerce & qui abon- 
de en toutes chofes. C'eft là que 
le fait le meilleur Chocolat de 
toutes les Indes , auffi-bien que 
l'excellente poudre de Polville* 
la plus exquife de toutes les 



Le 



eue 



Ut de 
toutes 
les In- 
des Oc* 

cidenta- 
les. 



■ 



|iS Les Voyages 

odeurs. Elle eft tellement eftl- 
mée 6c 11 ehere , que la livre en 
coûte autant que fix de Choco- 
lat. Il s'en débite une grande 
quantité dans toutes les Provin- 
ces du Mexique , 6c il en pafle 
beaucoup au Pérou , 6c même en 
Efpagne. Mais ce qui eft aftez par- 
ticulier , c'eft qu'il n'y a que les 
Religieufes de Sainte Catherine 
établies dans Àntequera qui en 
lâchent la compofirion. Les Re- 
ligieufes du Convent de la Con- 
ception , ni celles des autres Mo- 
nafteres de la Ville n'ont jamais 
pu y parvenir. 

De Guaxaca on entre dans le 
Theguacan oil Ton rencontre 
Tepeaca, Tlaxcaia, Âtrifco, 6c 
quelques autres Villes toutes 
grandes 6c bien peuplées , 6c aux 
environs defquelîes on fouille des 
mines d'argent. La puebia de los 
Angeles vient enfuite 5 c'eft un 

Evêché 



de Lionne I Wafer. f£$ 
Evêché de foixantc & dix mille 
écus Se îa plus grande Ville de 
toute la nouvelle Efpagne après 
Mexique j elle eft à cinq lieues 
de Tlaxcala y fa Métropole qui 
eft une agréable Ville pour le fë- 
jour, mais pas fi.. grande, ni à* beau- 
coup près fi riche que faflrfFra- 
gante. Il y a dans la Puebla un 
nombre considerable de fuperbes 
Eglifes & d'autres Edifices bâtis 
de pierre de taille ; mais la Ca- 
thédrale eft le plus beau de tous. 
On y voit auffi des Manufactures 
établies de toute forte de draps 
fins & d'e'tofFe de laines , de foye 
& dor femblables à , celles d'Eu- 
rope. C'eft là que fe travaillent 
les meilleures armes de toute 
l'Amérique. A vingt lieues de. 
cette grande & célèbre Ville en 
tirant au Noroueft eft Mexique , 
la merveille àe$ Indes 5 mais je 
n'en ferai la defçription qu'après 

Ee 



330 Les Voyages 

avoir parlé des. autres. 

À côté de la Pueblaà 80. lieues 
fur la mer du Nord eft fituée La 
vera Cruz > Port célèbre où l'on 
vient aborder d'Europe pour en- 
trer dans la nouvelle Efpagne$ 
& à 8o. lieues de l'autre coté fur 
la mer du Sud 5 eft Acapulco. 
 Huit iieuës de cette dernière eft 
une autre Ville nommée Pafqua- 
xo où l'on voit des Orgues de bois 
qui furent faites par un Indien 
adroit & induftrîeux y & qui re- 
fonnent au fit harmonieulement 
que les meilleures Orgues d'Eu- 
rope. Tout le monde les va voir 
par curiofité. 

En fuivant îe chemin vers iJ 
Couchant» on arrive au Meclioa- 
ean 5 dont la Capitale eft Vailla- 
dolid. C'eft un riche Evêché &: 
une grande Prévôté. Le terroir 
en eft fertile % & il s'y rencontre 
des mines d'argent & de cuivre, , 



de Lionne I Waffer. 
Après Mechoacan eft 
Evêché &: Prefidençe. On y voie 
de pareilles mines 5c les mêmes 
chofes 5 la Capitale en eft Gua- 
dalaxara. Au-delà eft Sacatecas, 
Gouvernement Fécond en riches 
mines d'argent autant qu'aucun 
autre de la nouvelle Efpagne. Je 
vais rapporter un fait qui donne- 
ra une idée jufte de fa richefle : 
En Tannée 1661. il y avoit dans 
Sacatecas un Cavalier nommé 
Barthelemi de Lagunas > lequel 
pour avoir fait la découverte de 
certaines mines, qu'il âppella Las 
benitillas , s'étoit tellement enri- 
chi, qu au- lieu qu'il ne fiibfiftoit 
auparavant que-de ce qull pou- 
voit grapiller dans l$s maifons du 
jeu y à force de faire îe complai- 
sant & l'officieux auprès de ceux 
que la fortune du dé & des cartes 
favorifoit : Il commença par don- 
ner plus de quinze cens mille écu$ 

Ee ij 




53 1 Les . Voyage$ y 

de prefent à ceux qui l'avaient 
affilié dans fa neceffité, Enfuite il 
acheta la maifon fous le porche de 
laquelle, avec la permiffion (pe- 
çiale du Portier il avoit coutume 
de paffer les puits enveloppé de 
ion feul manteau. Il la fît même 
rebâtir de pierres de taille mêlée 
avec la bi/ique , en quoi il dépenfa 
deux cens mille écus. Il n'en de-. 
meura pas là : il ht bâtir à fes dé- 
pens l'Eglife de S. Dominique à 
qui il avoit une finguliere devo- 
tion, & cette œuvre de pieté lui 
coûta encore autant. J'ai oui dire 
à Don Jofeph de Sanabria Gen- 
til-homme du Pérou, qu'étant 
à Sacatecas dans la maifon du 
Grand Prévôt de la Ville nommé 
Don Juan Hurtadode Mendoza 
de l'Ordre de S. Jacques , ce Bar- 
thelemi de Lagunas. lui vint .un- 
jour rendre vifite, & qu'ayant ex- 
trêmement loué un Chapeau de 



de Lionnel Wafer. - 355 
Vigogne qu'on avoit envoyé du 
Pérou à Don Jofeph y celui-ci le 
lui offrit. L'autre l'accepta avec 
force remercimens , lui difant 1 
qu'il lui en rendrait deux de Ca- 
itor en échange. Après la vifite 3 
Don Jofeph lui envoya le Vigo- 
gne avec deux fort beaux Pifto- 
lets d'arçon richement & indu- 
ftrieufement travaillez 5 & le Me- 
xiquain , pour ne pas demeurer en 
refte de generofîté , lui envoya 
une Aiguière d'or, avec la Taffe 
de même metal , ce qui pouvoit 
valoir mille ducas , & outre cela 
deux Fontaines de vermeil doré 
du poids d'environ douze marcs, 
dans chacune defquelles il y avoit 
cinq cens écus en patagons ? & 
par-deflusdeux Chapeaux de Ca- 
lk) r, comme il le lui avoit promis, 
C'eft ainfi que les richeffes met- 
tent quelquefois en fon jour le 
courage d'un homme généreux y 



334 jfctf Voyages 

qui petit- être fans elle feroit refté 
dans une bonteufe obfcurité. D. 
Jofephde Sanabria lui demandant 
un jour par curiofité combien it 
avoit de revenu , le Mexiquain lui 
répondit : qu'il n'étoit pas fort 
expert en fait de calcul j mais que 
fans compter les dépenfes extraor- 
dinaires de fa maifon & celles de 
dehors qui étoient plus grandes > 
m deux cens écus qu'il donno it 
d'aumône aux pauvres en menue 
monnoye tous les Samedis , • £c 
deux cens autres à divers Con- 
vents de la Ville y il donnoit mille 
écus chaque femaine pour les 
journées âcs ouvriers qui travail- 
loient à ks mines & mille autres 
à fon Maître d'Hôtel pour la dé- 
penfe ordinaire de fa maifon. 

Après Sacatecas eft la nouvelle 
Bifcaye. Ceft on Evêché & une 
Capitainerie générale , la Capi- 
tale eft Durango. Le païs eft pair» 



de Lionneî Wafer. jjç 
vre à cauiè de l'exceilîve abon- 
dance de bétail & de grains qui 
donne occaflon à fes habitans d'ê- 
tre oififs > mais on y voit âcs mi- 
nes d'argent fîtuées dans on can- 
ton appelle EÎ Panai > a Guan- 
eamé y à Sonora, & dans d'autres 
endroits 5 on y trouve auffi des 
mines d'or qu'on fouille à S. Jac- 
ques à douze lieues du Parraï. Il 
y a encore des mines de plomb à 
Sainte Barbe. 

A l'Occident de la nouvelle 
Bifcaye , font la Province de .Ci- 
naîoa & llfle de Californie, qui 
ne font féparées que par un bras 
de la mer du Sud , & fur la cote 
defquelles on pefche des perles em 
abondance , mais peu grofïes. Ce 
font des Gouvernemens feparez % 
mais qui reconnoiffent le même 
Evêque. Après ces mines dont je 
viens de parler, on entre dans le 
nouveau Mexique qui eft éloigné 






336 tes Voyages 

de 500. lieues de la Ville de Me* 
xique. C'eft un Evêché> Gou- 
vernement & Capitainerie géné- 
rale j la Capitale eft Sainte Foy; 
de la nouvelle Marato. Dans re- 
tendue prodigieufe que contient 
ce nouveau Royaume , font dix- 
huit Provinces , dont voici les' 
noms : Los Piros , Jfaeona* Ga- 
lijlheo 5 Theguas ,# Jguevis > Fecos ^ 
Jrlemex , tas Salinas , Thaxique y 
Thanos > Sugni 5 Cihola , Acoma , 
Moqui, & les fept Villes, pjeu- 
ries , Thoas y Marfos §LHunianas\ 
C'eft un terroir froid & fîtué au- 
37. degré & demi de latitude Sep- 
tentrionale, mais fertile & abon- 
dant particulièrement en toutes 
efpeces de bétail grand & petit > 
& en cotton dont on y fait une 
infinité de toiles, de tapifferies , 
& mêmes de tapis. Il eft peuplé 
des Indiens qui y refterent de ma- 
ladie & de laffitude , iorfque le 

- premier 



de Lionnd Waffer. %& 
premier Mortegfuma fortit "dé 
TJïeguajo fa patrie pour aller 
conquérir le Royaume du Mexi- 
que , & de cela font foi non- feu- 
lement les traditions du païs, mais 
auffi le nom de la Province qu'ils 
appellent Theguas, de celui de 
leur patrie dont ils e'toient fortîs 
en armes , & même la langue que 
parlent encore à prefent ceux du 
Faux-bourg S. Michel de la Ville 
de Sainte. Foi , qui conftamment 
étoit la naturelle de Mortegfuma, 
& qu'il établit générale de fou 
tems dans toute retendue de fon 
Empire. Ces peuples tranfplantez 
s'arrêtèrent & s établirent fur les 
bords du grand fleure qu'on ap- 
pelle du Nord, ou autrement, 
Rio-bravo, à caufe de l'abondan- 
ce ..& de la rapidité de fes eaux. Il 
eft navigable & a de largeur dans 
Its moindres endroits une portée 
de moufquet pour le moins , Si 

Ff 



ail il 



33§ l ê$ Voyages 

quelquefois plus dun quart de 
lieuë. Il s'y pefche de très-beaux 
poiflbns , comme des Truites , 
Gongres ? Alofes , Dorades , 6c 
autres. Ce qu'il faut particulière- 
ment remarquer au fujet de ce 
fleuve , c'eft que prefque toutes 
les Cartes font venir fa fource d'un 
grand lac 5 mais c'eft une opinion 
ïaufle 5 puifqu'il nefe trouve point 
d'étang ni de lac à plus de 300. 
lieues de lui 5 le lieu où il prend 
naiffance eft une des plus hautes 
montagnes & des plus inacceffi- 
blés qui foient dans le nouveau 
monde 5 à fix vingt lieues au-delà 
du Bourg de Los Tahos , vers le 
Nord. On ne fçauroit monter à 
cheval cette montagne , tant elle 
eft efcarpée 5 Se de Fautre côté eft 
le Teguajo , d'où fortit 5 ainfî que 
je l'audit, le premier Morteglu- 
ina, lorfqu'il entreprit la conquê- 
te du Mexique. Il defcend un 



ie Lionnel Wafer. ~ 33^ 
grand nombre de ruiflèaux des 
montagnes cireonvoifines. Ces 
ruiflèaux joints à la fonte des nei- 
ges , quelques lieuè's avant que 
d'arriver au Bourg de Los Tahos, 
forment tous enfemble ce fleuve 
fameux , lequel acrû de toutes 
leurs eaux , coule un tems entre 
ces monts comme un canal, mais fi 
profond & fi étroit , qu'il n'a pas 
alors une aulne de large, & l'on 
entend à peine le bruit de fon cou- 
rant i mais venant enfuite à s'éten- 
dre dans une des plus belles & des 
plus étendues pleines qui fe puif- 
fent voir , après qu'il a pafle le 
bourg que j'ai nommé , il fe mêle 
avec cinq ou fix rivieres confide- 
rables qui paflent à Picuries , à 
Zama/Sainte-Foy, & autres lieux, 
ce qui l'augmente de telle forte, 
qu'on le voit s'enfler au prin- 
temps , & comme un fécond Nil 
inonder & fertilifer toutes les 
Ff ij 






34-o Les Voyages 

campagnes des environs. Après 
qu il a continué Ton cours fort 
long-temps vers le Midi, il tour- 
ne enfin à l'Orient s & par ce dé- 
tour perdant fon nom de fleuve 
du Nord, il acquiert celui de Rio- 
bravo , ou du grand fleuve 5 il 
entre de là dans la Province des 
Patarabuyes, où il fe joint au fleu- 
ve falé qui éft très-large & qu'il 
honore de fon nom. Paffant enfui- 
te au milieu du nouveau Royau- 
me de Leon , à près de trente 
lieues des mines de Quavila , il 
entraîne avec lui les rivieres de 
Nombre de Dios, delà Floride , 
de S. Pierre &: de Las Conchas, 
& tous enfemble fous le célèbre 
nom dé Rio- bravo 5 vont fe dé- 
charger dans le Golfe de Mexique 
par une embouchure qui a plus 
de trois lieues de large , même 
avant que d'arriver à la Guafteca. 
Quelques autres Géographes 



de Lionne I Waffer* 341 
prenant tout le contrepied, mar- 
quent Ion embouchure de l'autre 
côté dans la mer rouge de Califor- 
nie ; ce qui effc contraire à ce qu'en 
a remarqué par lui-même Don 
André de Figueroa de la Province 
de Pecuries, & à tout ce qu'il s'en 
eft fait rapporter par les gens du 
païs. Ce Gentilhomme pour s'en 
éclaircir encore davantage auffi- 
bien que pour être en droit d'au- 
torifer cette vérité &: de Faflurer 
à tous ceux qu'il appartiendrait 
pour le fervice de Sa Majefté Ca- 
tholique^formaledefleinen 1661. 
de faire conftruire à (es dépens 20. 
barques , afin de pouvoir achever 
avec elles de découvrir le païs , de 
de foumettre à la Couronne d'Ef- 
pagne le refte de ces Indiens qui 
s'étoient établis fur le bord de ce 
fleuve. Mais le Marquis de La- 
drada Comte de Bagnos > qui 
étôit alors Viceroy de la nouvelle 
. Ffiij 



34^ '£*.* Voyais 

Efpagne , s'oppofa à cette entre- 
prife, alléguant que fans une per- 
miffion fpeciale du Roy, il ne pou- 
voir pas donner les mains à cette 
expedition. Ce Seigneur ëtoit oc- 
cupé de plus grands (oins dans ce 
temps-là. Il avoit àfurmonter par 
une conduite delicate Its traver-* 
(es que fes ennemis lui fufeitoient* 
CTeft ce qui Fempècha de fournir 
à Don André les munitions de 
guerre & de bouche neceiTaires 
pour le fuccez d'une entreprife fi 
importante, & fans lefqueiîes Don 
André & Ces gens fe feraient im- 
prudemment expofez à devenir 
les vidimes des peuples qu'ils vou- 
loient fubj uguer. Les neceffitez 
du dedans étant préférables a cel- 
les du dehors , le Comte de Ba- 
gnos fe crut obligé de courir au 
plus preffé , & il ne pouvoir alors 
faire autrement, puifqiul lui fal- 
loit longer avant toute chafe à 



de Lionne I Wafer. 343 
diffiper l'orage qu'avoient excité 
dans toute l'étendue de Ion Gou- 
vernement les emportemens de Tes 
deux fils Don Pedro & D. Gaf- 
pard de Leyva. Ces jeunes Sei- 
gneurs fiers du pouvoir de leur 
père , & ne fuivant que l'impe- 
tuofité d'un fang bouillant , exer- 
çoient dans Mexique une efpece 
de Duumvirat par des excès que 
les mécontens qualifioient de cri- 
mes & de cruautez intolérables. 
Effe&ivement ils en firent tant, 
que les plaintes des peuples, S£ 
fur tout des perfonnes de diftin- 
étion portées à la Cour , y mirent 
le Viceroy en fî mauvaife poffiure, 
qu'il fut dépofledé de fon emploi > 
M en attendant l'arrivée du Mar- 
quis de Manfera qui fut nommé 
pour lui fucceder , radminiftra- 
tion des affaires fe donna par /»- 
terim à Don Diego Oforio de 
Efcobar Yllamas , Evêque de la 
F f iiij 



:■'; :LJa 



344 'Les Voyages 

Puebîa , qui par l'averfion qu'il 
avoit toujours eue par le â Conite ' 
de Bagnos , avoit plus contribué* 
qusper{bnoeàfadépo{reflïon. Les 
chofes néanmoins ncn allèrent 
guère mieux par ce changement > 
Don Diego ne fe fît. pas plus aimer 
que le. Comte s mais je ni'apper- 
çois que je fors des bornes que je 
me fuis prefcrites. 

Dans la nouvelle Efpagne , & 
toutes les Provinces qui font corn- 
prifesfous ce nom, il y a plus de 
quarante mille Eglifes , 85, Villes 
•confiderables., 58. petites, & un 
nombre infini de Bourgs & de 
Villages, On y compte trois Ar- 
cheyêchez , qui font : S. Domina- 
gué 3 Primatie des Indes > & dont 
le revenu eft de dix mille pat ar- 
gons : Mexique qui en vaut tren- 
te mille, & Manilha fix mille; Il 
y a quinze Evêchez : La Puebla 
appellee Tlaxala de foixante m 



de Lionne! Wafer. 345 
dix mille écus de revenu, Oaxaca 
de 12, Chiapa de 10 , Guatemala 
de 13, Honduras de 5, Nicaragua 
de 8, Michoacan de 35 y Xalifco 
de 15, Dtirango de 8 , le nouveau 
Mexique d'autant , la Havana en 
l'lflede Cube de io 3 Puertorico 3 
Sibuj Cagayan > & Camarines -, 
chacun de trois mille. 

Il y a de plus dans ce Royau- 
me une inquifition générale éca- 
bue a Mexique 5 outre les particu- 
lières qui font répandues dans tou- 
tes les Villes > grandes ou medio- 

CD 

cres 5 cinq Umverfitez; Royales , 
où il y a des Compagnies de tou- 
tes les Facultez des Sciences 3 de 
des Arts, fans compter plufieurs 
Colleges particuliers. On y voit 
les mêmes Tribunaux & Magi- 
.ftratures que dans le Pérou j toute 
la difference qui s'y rencontre , 
c eft que les appointemens cies Ma- 
gistrats Se autres Officiers de Ju«? 



1 



ï l'I 






34^ Les Voyages 

ft ice font plus forts dans ce der-^ 
nier que dans le Mexique : on y 
compte cinq Àudiances , celle de 
Mexique 5 celle de Guatimala > 
celle de Guadalacara , celle de 
S. Domingue & celle de Manille 3 
Iqs Gouverneurs & Capitaines 
Généraux en font les Prefidens 3 
&c par leur mort ou en leur abfèn- 
ce le plus ancien des Confeillers. 
Il y a un grand nombre d'Offi- 
ciers qui ne font nommez que par 
le Roy , comme certains Gouver- 
neurs > Grands Prévôts , Géné- 
raux de Flotes 5 ou Amiraux Co- 
lonels y Gouverneurs de For teref- 
ks 5 mais le Viceroy ne laifle pas 
d'y pourvoir par interim , lorfque 
les places deviennent vacantes. 
Voici quels ils font : Le Gou- 
verneur & Capitaine general de 
Guatimala* , des Filipines, d 5 Yu- 

Les Filles après lefquelles il y a des * font 
celles dans U terroir defyuelles il j a, des mines 
d'argent, 






-H 




'■de Lionnel Wafer. 347 
Otan > de la nouvelle Bifcaye * 5 
du nouveau Mexique, de Hon- 
duras, de San Domingo, de Cofta- 
rica , de la Havana , & celui de 
Puerto-rico. Plus le Gouverne- 
ment fans titre de Capitaine Ge- 
neral de Soconufco, de Nicara- 
gua 5 de Xalifco, de Nueva-vera- 
Cruz , de Cuba, les Gouverneurs 
àes deux Forterefles de la nouvel- 
le Efpagne , de San Juan de Ulva* 
& d' Acapulco > des trois qui font 
à la Havana : fçavoir , ceux du 
Morro , de la Punta , & du vieux 
Fort, &c des trois de Manilha. Il 
y a douze grandes Prevôtez auf- 
quelles le Roy feul nomme : fça- 
voir , Mexique , Sacatecas*, Me- 
tepeque, LasAmilpas, Tacuba, 
Chucitepeques, Chiapa, Tabat 
co, San Salvador , la Trinité, Te- 
gufigalpa, & la Vera-Cruz. 

Il y a quatorze Villes où Ton 
a établi des Cailles Royailes y ou 








348 Les Voyages ~ 

Treforeries , ce font : Mexique ] 

- Sacatecas* 5 Vera-Cruz , Yuca- 
tan, Guadalacara, Guatimala f 
Chiapa, Durango, Saint Louis, 
Tafco, Manilha, San Domingo, 
Havana, & Puerto-rico, fans par- 
ler de plufieurs moindres où il y 
a un Treforier particulier qui 
rend compte aux ïreforiers Gé- 
néraux des quatorze Villes que je 
viens de nommer, lefqueJs ont Ju~ 
rifdiâion fur eux, & par ce moyen 
grande occasion d'enrichir leurs 
parens ? amis & domeftiques, & 
de ruiner les perfonnes les plus 
confiderables , quand ils les pren- 
■nmt en avérllon. 

- Les Villes ou le Viceroy éta- 
blit des Grands Prévôts & Chefs 
de Juftjçe & de Police de fa pro- 
pre autorité 5 & fans que la Cour 
sen mêle, font au nombre de 135, 
En voici les noms: La haute Ville 
de S. Ildefonfe, Xigayan, Me- 



** 



de Lionne I V/affer. 349 
xâpa, Tiapa, Tlaxcala, ou la Pue- 
bla de Los Angeles, Michoacan*, ' 
San Luis* , Tafco* , Xiquilpa la 
grande, Chilchota, Tanfitaro, 
& Pintzardaro , Colima, Sayula, 
Chametla, Motines, Amula,Za~ 
mora , Xacona , Aguatla , Mia- 
guatlan, Tinguindin, Salaya^ S. 
Michel ,& S. Philipe, Guana- 
quato*, Cinaloa, Meflitlan, Que- 
retaro, Alamillo*, Sonibrerete*, 
Cholula , Chalco, Suchimilco, 
Atrifco, Guafcofingo , Zapotlan , 
Sacatula, Tutepec, Tequante- 
pec, Tepeaca, Teguacan, Tu- 
lanfingo , Chiçhicapa , Oaxaca , 
Xilotepeque, Panuco , Itampico, 
la Ville de Los Vallès, Villa-rica, 
& Pancienne Vera-Cruz, Xala- 
pa , Mexicalfîngo , Tacubaya , 
Coantnavacj Teutitlan, Acatlan, 
Serrogordo , El Saltillo , Aqua- 
lulcos, Sultepec*, Tlafafalou , 
Yftepec, Izucar, Yapotlan? Gua-v 



■< 



3^o Les Voyages 

fulco, Titzla, Chant la de la Sal, 
Tetela*, Itmiguilpa, Xiguilpa, 
la Ville de los Lagos , celle de 
Leon, Pachuca*, Totonicapa*, 
Guadalcazar*, Xiquipila, Teu- 
tila, Orifaha, Xalofingo, Papant- 
la 3 Quantitlan de los Jarros, TeC 
euco , San Juan de los Llanos, 
S. Jacques de Tecaliautlan, Saint 
Antoine, Guatifca, Tulpa, Pe- 
taltepec 5 Zapotitlan, Cuiguacan, 
Xafoiraremendo , Yurirapundaro, 
Topila, Teuficalco, Marabatio , 
Taximaroa 5 Guaufacalco, -Xito- 
tepec*, Zumpango*, Guauchi- 
iiango*, Simatlan, Xiquipilco, 
Otumba, Saint Chriftophe, Cha- 
calluta, Conipuala * , Yautitlan, 
La Mifteca , Teutitlan du che- 
min , Tepalotiflan , Culiacan , 
Sapotecas,Petatlan, compoftela, 
Quatagualpa, Cofamaluapa , & 
les autres dont je ne puis me fou- 
Tenir. 



de Lionne I Waffer. 351 
Outre toutes ces Villes , il y en 
a fix autres où le Gouverneur & 
Capitaine general nomme feul les 
Magiftrats & les autres Officiers 
qui font: ElParral, Sonora, In- 
dehen , Guancame, S. Jacques & 
Sainte Barbe 5 &: dans toutes cel- 
les-là, c'eft-à-dire, dans leur ter- 
ritoire, il y a de riches mines d'or 
& d'argent. 

Au Gouvernement de chaque 
Province de la nouvelle Efpagne 
s'empîoye d'ordinaire un Noble 
fuivant fa naiiTance &: le rang qu'il 
tient dans le monde 5 parce que 
tous les Gouvernemens ne font 
pas d'égale importance ^ ni de pa- 
reil revenu. Il y en a de fi lucra- 
tifs , qu'en moins de deux ans ils 
rapportent deux cens mille écus à 
celui qui a été affez heureux pour 
les obtenir. Il en eft de cent milles 
de cinquante mille* de 40, de 309 
de zo > de 10 , de 6 > &: d'autres fi 



I 



35^ tes Voyages 

médiocres ', qu'ils ne vont pas juf- 
qu'à quatre mille , & dans quel- 
ques-uns de ces derniers s'entre- 
tiennent quelquefois des gens de 
mérite , qui n'ayant ni rentes ni 
fonds, y demeurent pour iubfifter, 
& fouvent par leurs épargnes 8c . 
par les petits profits cafuels que 
leur emploi leur procure, ils fe 
mettent peu à peu en équipage & 
en état d'afpirer à des Gouver- 
nemens plus considérables. Ce 
Royaume n'eft pas moins abon- 
dant que le Pérou en chofes ne- 
celïaires à la vie , à exception du 
vin qui ne fe fait que dans le Par- 
ral 3 encore eft. il mauvais & en 
petite quantité > mais on y en por- 
te d'Efpagne & du Pérou. Il man- 
que auflî d'huile. Il y a environ 
quarante ans qu'on commença d'y 
planter àts oliviers 5 ils rapportent 
peu, mais le fruit en eft bon. Pour 
ce qui eft des mines, il s'y en trou- 
ve 



de Lionnel Waffer. 3 53 
ve un grand nombre & de fort ri- 
ches : mais parce que le païs, com- 
me j'ai dit, manque de vif-argent 
qui ne s'y porte que d'Allemagne 
& d'Efpagne ; elles ne font pas 
d'un auffi grand rapport que cel- 
les du Pérou. Si Sa Majefté per- 
mettait qu'on y en apportât de ce 
dernier Royaume , elle épargne- 
rait bien de la dépenfe , & reti- 
rerait ua plus grand profit 5 mais 
pour des raifons qu'il n'eft pas 
permis de pénétrer, tout le vif- 
argent qui vient du Pérou eft ar- 
rêté avant qu'il arrive au Mexi- 
que , 6c confifqué comme Mar- 
chandife de contrebande. En ver- 
tu d'une fomme de huit mille du- 
cats que la contra&ation de Se- 
ville paye chaque année au Roy 5 
elle a fermé la correfpondance des 
Ports du Pérou avec ceux de la 
nouvelle Efpagne. Ce qui fait per- 
dre à Sa Majefté plus de trois cens 

S ' G 







rsiille ducats de droits qu'elle eo 
retirerait , fi. elle y laiffbit la li- 
berté du commerce. Ces Royau- 
mes voilins qui s'incommodent au- 
jourd'hui tous deux > s'aideroient 
mutuellement des marchandifes 
qui manquent dans l'un &: abon- 
dent dans l'autre. 

La nouvelle Efpagne eft un ter- 
roir fertile & riche , non feule- 
ment par les grains &; autres fruits 
qu'y produit l'art 8c le travail àt% 
peuples, mais encore par ceux que 
la terre y produit fans être culti- 
vée , comme l'écarîate ou coche- 
nille, FAgnilou Faftel, le bois de 
Campefche , le Molle , & le Ca- 
cao. La cochenille eft une efpece 
de petite araignée blanchâtre qui 
naît fur certains figuiers d'une ef- 
pece particulière -. ces figuiers font 
de petits arbres fort bas de tige > . 
mais dont les feuilles font en grand 
nombre & d'une prodigieuse gran~ 



âeLionnel Wafer. 3^5 
deur. Perfonne n'ignore Teftinie 
& l'ufage qu'on Fait de la couleur 
d ecarlate dans tous les Royau- 
mes de l'Europe 5 cependant c'eft 
de cette petite araignée feulement 
qu'elle fe tire. Le Paftel fe fait 
d une herbe femblable à du chan- 
vre , elle eft excellente pour les 
- belles teintures bleues > & chacun 
fçait que les Teinturiers auffi-biea 
que les Peintres ne peuvent s'en 
paffer. Le bois de Campefche effc 
fi renommé dans l'Europe , que 
c*eft une des principales marchan- 
dées dontfe chargent les Navires 
qui font le commerce d'un mon- 
de à l'autre, & Finduftrie des 
hommes l f a trouvé propre à tein- 
dre 22. couleurs différentes. Le 
Molle eft un grand arbre feuillu 
dont la feuille verte teint en" jau- 
ne > fes petites branches appli- 
quées entre la tête & le chapeau; 
paffent ,, felon la commune opi- 



■I 






3<;é Les Voyages 

nion, pour un refrigeratif, & pre- 
fervent des ardeurs du foleil. La 
gomme blanche qui en coule eft 
un baume qui guérit toute forte 
d'ulcères ■& de bleflures j fom 
tronc fert pour du bois de charon- 
nages ion fruit» qui font de peti- . 
tes grappes approchantes de nos 
groseilles rouges pour la grofleur» 
la forme & la couleur, eft de bon 
goût & d'une odeur agréable 
quoiqu'un peu forte, &: Ton en 
tire une efpece de vin fort doux 
qui ennivre. Le Cacao eft un ar- 
bre de moyenne hauteur qui ne fe 
trouve gueres qu'à l'ombre > & fe 
couvre prefque toujours de quel- 
que autre arbre plus élevé pour 
fe garantir des ardeurs du foleil % 
il produit depuis la furface de la 
terre jufqu'à les plus hautes bran- 
ches une efpece de Coco grenu de 
la forme d'un grand concombre 
d'un gris brun ,. lequel étant ou* 



„ de Lionne I Wafer. 357 
vert îaifïe voir au dedans environ 
cent grains plus ou moins cou- 
verts chacun d une petite écorce 
cottoneufe de très-bon goût & 
pleine de fut. Lors qu'on a man- 
gé cette écorce , vous trouvez de- 
dans un grain roux couvert d'une 
autre écorce plus mince &jprefque 
noire , & ce grain qu'elle renfer- 
me eft ce qu'on appelle le Cacao i 
l'ufage en eft à prefent commun 
dans toute l'Europe, quoique de- 
puis quelques années celui du Ca- 
fé femble lavoir emporté fur lui y 
fur tout en France , en Angleter- 
re & en Hollande. Ce grain fert 
de men noyé dans le commerce y 
on en donne foixante pour fept 
fols : dans les marchez publics 00 
en acheté les menus uftencîles de 
cuifine &c de ménage y & Ion s'en 
fert au ffi à faire 1 aumône aux paui 
vres. Lors qu on l'a moullu &. 
qu'il eft réduit en gaffe; il sea 



p 



f 



" j^8 tes Voyages 

tire une efpece de pomade blan- 
che qu'on appelle pomade de Ca- 
cao 5 elle eft d'une odeur fort 
agréable 5 elle ferc utilement en 
plusieurs fortes de maladies , &C 
quelques-uns rappliquent avec 
fuccès fur les bleffures nouvelle- 
ment faites. Il y en a de petit » de 
moyen &: de gros 5 mais fa bonté 
ne confifte point en fa grofleur * 
ni en fa couleur > mais en l'excel- 
lence de fon goût qui provient de 
la qualité du terroir. Le meilleur 
de tous eft celui de Nicaragua, &: 
enfuite celui de Guatimala qui eft 
prefque le même climat , puifque 
celui de Varacoaen FI fie de Cu- 
ba, & ce dernier eft le plus roux. 
Après ceux-là eeft celui de Si 
Domingue , qui eft menu & ex- 
cellent pour fon fuc > celui de Ca- 
racas qui eft plus gros eft le moins 
eftimé de toutes les Indes. Il y 
en a àuffi dans le Pérou > mais, il 




de Lionnel Wafer. 5^ 
ne croît que dans le Guyaquil $ 
il y eft fort gros & excellent tant 
qu'il ne fort pas du Royaume j 
mais lors qu'on le veut transpor- 
ter ailleurs, il change de goût en 
paflant la mer & fe moifit. C'eft 
ce qui fait que plufieurs perfonnes 
le recherchent avec plus d'em- 
prefTement que les autres , parce 
qu'il fait plus de moufle & d'é- 
cume que celui du Mexique , & 
il y a bien des gens qui n'aiment 
du Chocolat que l'écume, & n'en 
voudraient pas boire s'il n*étok 
fort moufle. 

Le Maguey eft une plante de h 
forme de PArtichaud y il croît 
dans les champs, & il y croît fans 
culture, mais femblable à la vigne* 
il n'a jamais tant de force & de 
qualité. que quand il eft cultivé. 
Ses feuilles font beaucoup plus 
grandes que celles de l'Arti- 
chaud. Il y en a d une aulne de 



|éo Les Voyages 

longueur & qui font larges a pro- 
portion 5 mais communément el- 
les ont trois quarts de long. Elle 
eft très-large par en bas & va en 
diminuant jufqu'au haut ou s'éle- 
-ve une efpece de tuyau dé la grof-^ 
feur & de la forme d'une plume à 
écrire U qui aboutit en épine. 
Cette feuille eft épaifle de deux 
doigts , & a une écorce affez dure 
qui peut fervir de papier dans un 
befoin , de même que fon tuyau 
taillé avec un canif peut fervir de 
plume. Le corps de la feuille qui 
eft deffons cette écorce étant cuit 
au four a tout le même goût que 
des pâtes de Coin 5 lors qu'elle 
eft verte il en fort un fuc qui eft 
merveilleux pour les bleffufes &C 
pour ranimer la vigueur des che- 
vaux recrus de fatigue 5 Se quand 
elle eft feche elle fert de thuiie 
pour couvrir les maiforis. Lors 
qu on la lave y ou qu'elle de- 
meure 




4e Lionnel W affer. tfj 
-meure quelque tems dans l'eau, 
elk s'amollit de telle forte, qu'on 
en file du fil très-fin dont on fait 
tontes fortes de toiles & de cor- 
dages , fuivant la groffeur dont on 
le tire. La tige d'où forcent ces 
feuilles eft greffe comme la- cuiffe 
par le bas, & va en diminuant en 
pointe jufqu'à k hauteur d'envi- 
ron vingt pieds i elle pouffe des 
fleurs jaunes dont on fait des fy- 
rops & des purgations fouverai- 
nes pour les maux vénériens & 
pour toutes fortes de puftules. Le 
' bois en eft pliant, mais d'une na- 
ture peu fujette à Ce corrompre , 
& pour cette raifon on s'en fert à 
couvrir les toits. On en faitauffi 
des fourreaux depées & de pifto- 
lets,des jaloufies pour les feneftres, 
des enclos de jardin ,• & le cœur 
qui eft plus tendre s'empîoye d'or- 
dinaire à faire des images & re- 
prefentations de Saints , à quoi il 
H h 






M 



^z Les Voyages 

eft fort propre. C'eft de cette 
plante que les habitans du pais ti- 
rent le vin qu on y boit. Voici 
de quelle manière : Us y font une 
petite ouverture , laquelle néan- 
moins eft profonde , puifqu'elle 
va jufqu'au cœur du tronc, à l'en- 
droit où les feuilles s'en féparent, 
&. de cette ouverture coule une 
liqueur qu'ils recueillent quatre 
fois le jour,& ils en tirent le poids 
de deux livres chaque fois. De 
cette liqueur fe fait d'excellent 
miel , de l'huile , du vinaigre , S: 
de cette efpece de vin que les In- 
diens nomment Pulqué , & dont 
ils s'enivrent. Il eft fort bon pour 
plufieurs incommoditez èc parti- 
culièrement pour la gravelle. L'u- 
fage en eft fi exceffif par toute la 
nouvelle Efpagne , qu'un des plus 
confiderables emplois aufquels le 
Viceroy pourvoyoit autrefois , 
étoit celui de Juge du Pulqué j 




de lionnel Wafer. 3^3 
ffiais depuis quelques années on 
l'a mis en parti , & il rend aux 
cofres du Roy quarante mille écus 
par an dans la feule Ville de Me. 
xique, fans compter une pareille 
fomme qui fe paye aux Gardes &; 
Commis qui font continuellement 
par voye 8c par chemin pour em- 
pêcher qu'on ne fraude le droit 
des entrées > lequel toutefois n'eft 
que de fept fols pour chaque char- 
ge de cheval ou de mule 5 & il y 
a_nn profit frconfiderable à faire 
dans cet emploi , qu'un certain 
François de Cordoùe homme rond 
& de bonne confeience , ayant eu 
le bonheur -d'y parvenir.» de pe- 
tit Mercier qu'il étoi t, courant par 
les marchez pour vendre fa mar- 
chandife, il y a amafle de fî pro^ 
digieafes rîchefles 5 qu'on l'a vu 
premier Juge de Police à Mexi- 
que, Il eft à prefent Treforier 
General dans la Chambre des 
Hhij 



3^4 Les Voyages 

Comptes de cette Ville , c'eft-à- 
dire , un des hommes de confe- 
quence du Royaume & de ceux 
que les V ieerois ménagent le plus. 
Il etoit fi bien avec le Comte de 
Bao-nos , $c enfuite avec le Duc 
d'Âlburquerque , que les femmes ' 
de ces Seigneurs alloient tous les 
ans chez lui prendre du Choco- 
lat & voir paffer la Proceffion le 
jour de la Fête-Dieu. Le balcon 
qu'il leur faifoit préparer eft fi 
magnifique, & d'un travail fi pro- 
digieux, qu'il a coûté plus de vingt 
snille écus, quoiqu'il ne foit que 
de fer. Sa maifon fituée dans la 
rue S. François , ôt fans contredit 
la plus belle & la mieux bâtie de 
toutMexique,eft eftimée trois cens 
mille ducats , ce qui a donnélieu à 
ce bon mot qu'on dit d'elle , que 
ç'eft un éâïftce,pulcI)errimo, à caufe 
qu'il doit fon origine au Pulqué , 
Qn fait aufli en plufieurs en- 



M* 



de Lionnel V/ajfef. 3^.5 
droits de ces Provinces, & fur tout 
dans celle de Colima* d'excellent 
vin blanc d'une efpece de Cocos 
que portent certains Palmiers qui 
reflembfehtà ceux qui portent des 
dattes , quoiqu'ils ne (oient pas 
tout-à-fait fi hauts. Les Efpagnoîsy 
Criolies & Indiens- en font ufage, 
Ge vin pour la couleur & pour la 
faveur eft peu differet de celui qui 
croît en Allemagne fur les bords 
du Rhein , & on ne le croit pas 
moins bon que lui pour ceux qui 
font fu jets a la graveile. Les cannes 
de lucre font fort communes dans 
lepaïsj <k il s'y trouve auffi un grad 
nombre d'eaux chaudes & miné- 
rales. Dans le Bourg de Guada- 
kipe on en voit une très-froide 
qui guérit de la fièvre lors qu'on 
en boit, & qui ne fort jamais de 
foil lit , quoiqu'elle bouillonne 
continuellement plus haut que fe$ 
bords ? ce qui eft regardé conv- 
Hh iij 



$6 -Les Voyages 

me une merveille. 

Il fe nourrit beaucoup de bé- 
tail dans toute la nouvelle Ifpa- 
gne 5 à caufe de la bonté & de re- 
tendue des pâturages. Il y a des 
particuliers qui font très-riches en 
cette nature de bien, comme Don , 
Geronimo Magdaleno de Andra- 
de, Chevalier de FOrdre de S. 
Jacques , qui fortant de Mexique 
pour aller en fes Domaines de Gua- 
xaçhi fituez dans les Provinces de 
Xiquilpa &: de Michoacan éloi- 
gnées de 80. lieues de cette Capi- 
takjpendant tout Ton voyage ne dé- 
couche point de defllis Tes terres 5 
mais c'eft peu de chofe encore en 
comparaifon de D-. Prudencio de 
Armentia, qui marche fans difcon- 
tinuation fur les fiennes Fefpace 
de deux cens lieues depuis Mexi- 
que jufqu'à Duxango 5 & l'abon- 
dance de ks haras eft (î prodi- 
gieufe , que pour ne pas confumer 




de Lionnel Wafer. 367 
(es pâturages > il eft: obligé de fai- 
re précipiter toutes les années plus 
de quatre mille pieces de chevaux, 
de cavales y & de poulains. Cet 
liomme peut fe vanter d'être le 
plus riche particulier de toute la 
nouvelle Efpagne. 

I/infigne èc célèbre Ville de 
Mexique fut fondée parMorteg- 
fuma Premier > lequel l'embellit 
de fuperbes édifices durant tout le 
cours de fon regne 3 & l'augmenta 
jufqu'à la grandeur de deux fois 
comme Seville d'Andaloufîe. Elle 
eft: bâtie fur un terreplein iîtué 
aux bords d*un lac, qui par fa vafte 
étendue forme une efpece de mer, 
& entouré des autres cotez de qua- 
tre autres plus petits qui ne font 
feparez les uns des autres que par 
de larges chauffées pavées & re- 
vêtues de pierre de taille. Fer-*- 
nand Cortez qui fut depuis Che- 
valier de l'Ordre de S. Jacques T 
H h: iiij; 




3^8 Ees Voyages 

Marquis del Valle, & Viceroi di 
la nouvelle Efpagne en fît la con- 
quête avec mille Efpagnols , &i 
depx cens mille Indiens habkans 
des Provinces de Tlaxcala & de 
Tefcuca, & quiétoient fujetsde 
Rois ennemis du dernier Morteg- 
fuma. 11 attaqua cet Empereur 
avec cette groffe armée , & lui 
livra la premiere bataille, qu'on 
appella celle de lanuittrifte , & 
oix réitèrent fur la place trente 
mille Mexiquains d'un côté, & 
de l'autre quatre cens cinquante 
Efpagnols avec quatre mille In- 
diens de leur parti; Cortez lui- 
même en fortit bleffé , & fe retira 
à Tacuba diftant de deux lieues 
d€ Mexique 3 quoiqu'à vrai dire, 
ce ne foie qu'une habitation con- 
tinuée de Tune à l'autre par le 
grand nombre de niaifons qui fe 
iuivent le long d'une des chauf- 
fées dont je viens de parler, Cett&: 




JSk 






de Lionne! Wafer. $p 
ehauiTee eft: large d'environ trois 
toifes & toute de niveau, c'eft-à- 
dire 5 égale & droite dans toute 
fon étendue. Elle eft traverfés 
d'efpace en efpâce par un grand 
nombre de ponts fous lelquek paf- 
fent plufieurs canaux qui fe ren- 
dent d'un lac dans un autre, Se 
ce fut à l'endroit d'un de ces ponts, 
que les Mexiquains avoient cou- 
pé, qu'un nommé Al varade fit cet- 
te étonnante a&ïon qui Fa rendu 
fi célèbre dans les Indes, dfe fau- 
ter le canal en appuyant au fonds 
le bout de fa pique 3 quoiqu'il eut 
vingt pieds de large en cet en- 
droit y & que cet Efpagnoi fût 
bleffe & fatigué du combat & du 
poids de fes armes. Pour en con- 
tender la mémoire Ton a toujours 
appelle depuis & Ton appelle en- 
core aujourd'hui ce pont , le font 
du fault d Alvar aie . 

Le fuccez.de la féconde bataille 



VA 



% 







ffo Les Voyages 

fut encore plus avantageux potrr 
Cortez , puifqu'il caufa la prife de 
Mexique , -& qu'il n'y eut que cin- 
quante Efpagnols de tuez avec dix 
mille de leurs Indiens > & les Au- 
teurs qui en ont écrit, convien- 
nent tous que les Mexiquains y 
perdirent plus de cent mille hom- 
mes. Ce que j'en ay oui dire aux 
gens du païs fuivant la commune 
tradition , & ce que j'en ay vu 
moi-même dans les tableaux qui re.* 
prefentent cette infigne vi&oire $ 
c'eft que le canal qui coule entre 
Sainte Anne & S. Jacques de Tla- 
tilulco Tun des Fauxbourgs de Me- 
xique , fervit ce jour-là de pont 
aux Efpagnols pour entrer dans la 
Ville parle grand nombre de corps 
morts dont il était comblé , & fur 
îefqtiels pafla la Cavalerie auflî- 
bien que J'Infanterie. Ce qulls. 
n'auroient jamais pu faire autre- 
ment. Car on n'avoir point en- 




de Lionne I Waffer. 371 
core trouvé alors , comme on a 
fait depuis, des moyens promts &; 
faciles de faire paifer les plus 
grands fleuves aux armées les plu& 
nombrëufes. Beaucoup de gens 
murmurèrent en ce tems-là con- 
tre Fernand Cortez : & quoique 
ce généreux Capitaine , inftruit 
des mauvais offices qu'on lui ren- 
doit, s'efforçât par grandeur d'â- 
me d'honorer & de iervir ceux qui 
Foffenfoient, au-lieu de s'envan- 
ger , comme il en avoit le pouvoir,, 
on ne laifla pas d'entreprendre de 
le noircir à la Cour &C de lui im- 
puter plufieurs crimes. Mais faut- 
il s en étonner ? Quand eft-ee que 
le courage & là vertu ont manqué 
d'envieux ? Et ne fuffit-il pas pour 
en avoir, de s'élever au-deffus des 
autres par un mérite diftingué. 

Le plan de cette Babilone In- 
dienne eft uni : Elle a trois lieues. 
de longueur à prendre depuis. 



li 



-ïy7 %>és V e oy age s 

Guadalupe jufqu'à S. Antoine, 
M prefque autant de large depuis 
FArfenal & l'Hôpital de S. Laza- 
re jufqa'à Tacuba. Les rues fem* 
blent être tirées au cordeau, tant 
elles font droites j & elles font fi 
larges , que fix carrolïes de front 
y peuvent palier fans embaras. 
Quelques-unes font divifées en 
trois parties égales, dont celle du 
milieu eft je lit d'an des cinq ca- 
naux qui fortent d'un des lacs, de 
quîarrofent par pluileurs détours 
cette grande Ville âznsks diffe- 
.rens quartiers. C'eft par le moyen 
de tous ces canaux que ks habi- 
tans fe fourniflent en abondance 
de tous les vivres, munitions, mar- 
chandifes & denrées neeefîaires 
pour Pétabliffement d'un grand 
commerce, les voiturant & tranf- 
portant dans des canots d'un lieu; 
à l'autre , & chaque jour de la ïëi 
maine a k$~ différentes marchan- 




<* 



de Lionne! Waffer. 373 
àifcs 5 mais le Samedi fe fait di- 
ftinguer de tous les autres : Car 
on y voit arriver de tous cotez un 
printems portatif, fi j'ofemefer- 
, vir de cette expreffion,c 3 eft-à-di- 
> re , une flotte de fruits & de fleurs 
qui ne font ce jour- là de tout Me- 
xique qu'un jardin continu. La 
grande Place y eft dune fi gran- 
de étendue, que le peuple en peut 
à peine remplir la troifiéme par- 
tie les jours deftinez pour les cour* 
fes de Taureaux & jeux de Can- 
nes. La grande Eglife bâtie de 
pierre de taille mêlée avec la bri- 
que , & de la forme que je dirai 
en fon lieu , borne le milieu d'une 
de {es faces du coté du Septen- 
trion > & à Poppofite de celui du 
Midi , font la Maifon de Ville , 
celle du Juge de Police , & celle 
des Greniers publics avec la Pri- 
fon. A chacune de ces Maifons eft 
un grand portail de pierre de tail- 



I 



.^m 



374. Les Voyages 

le, foûtenu de deux piliers de mê^ 
xne matière & tout d'une piece, 
Enfuite font plufieurs grandes 
Boutiques & magafins de fiches 
Marchands de draps. Du côté du 
Couchant on voit une grande 
quantité de maifons comme celles 
dont je viens de parler. Elles font 
à des particuliers 5 mais ce font les 
plus riches & les plus considera- 
bles gens du Royoume. Elles tien- 
nent prefque toute cette face , 8£ 
après elle font cinq ou fix grands 
magazins de riches étofes d'or tra- 
vaillées en Europe. Du côté du 
Soleil levant font le Palais du Vi- 
ceroi^ la Royale Audiânce , TU- 
niverfité , 6c le College des Reli- 
gieux de S. Dominique avec la 
Maifon de Tlnquifition ou Saint 
Office attenant y Se dans des en- 
cognures eft la maifon de la Mon- 
noye , de laquelle on peut dire par 
excellence qu'il ne s'y fit jamais 
rien de faux. 



de Lionne l W offer. 375 
Le Palais du Viceroy fut bâti 
par Fernand Cortezjtous ceux qui 
1 ont vu demeurent d'accord qu'il 
eft plus grand & plus magnifique 
que celui de Sa Majefté à Madrid* 
la cour en eft fort fpatieufe & 
toute ornée de riches balcons de 
fer , de même que la Place 5 & il 
y a dans le milieu un Cheval de 
bronze pofé fur un large pied d'e- 
ftal Se fort bien travaillé. Les 
cinq rues par où Ton entre dans 
la grande Place 3 font toutes lar- 
ges & bien pavées , un carofle à 
fix chevaux y peut tourner fans 
peine. Sur le portail de la principa- 
le Eglife eft une efpece de petite 
tour où le Duc d'Alburquerque 
fit -pofer un fanal de criftal , dans 
lequel on allume tous les jours 
à l'entrée de la nuit un flambeau 
àe cire blanche pour la commodi- 
té de ceux qui paffent par la Pla- 
ce à des heures indues , & il y a 






-4 



yjS -Zes Voyages 

un fond établi pour ion entretien; 
Au milieu de la Place eft un très- 
Ibeau pilier de marbre , fur lequel 
eft élevé un aigle de bronze que 
chacun admire pour la beauté de 
fon travail > &; Ion voir alentour 
quatre rangs de petites boutiques 
de bois fort propres, où fe débite 
en abondance tout ce qui fe peut 
vendre de curieux en foye , or , 
linge j dentelles, rubans, coëfu- 
res, gazes , & autres marchandi- 
ses. 

En fortant de la Place par îe 
côté oppofé à la grande Eglife, 
on entre dans la rue des Orfè- 
vres , q-ui eft extrêmement longue 
& riche , & de là dans une gran- 
de Aulnaye dont les arbres font 
exceffivement hauts &-difpofezà 
plufieurs rangs en forme d'échi- 
quier 5 & au milieu eft une très- 
belle Fontaine d'une eau vive &1 
pure. C'eft un lieu délicieux. 

II 



de tionnelWaffer. 377 
II y a dans Mexique deux très- 
fpatieux & très -beaux Amphi- 
theatres deftinez pour les Specta- 
cles & Comedies : l'un près l'Hô- 
pital de S. Jean , & l'autre dans 
la rue de S. Auguftin. Dans l'en- 
droit où eft à prefent la Maifon 
Profefle de la Compagnie de Je- 
fus,étoit autrefois lePalais duder- 
nier Mortegfuma ; èc pour n'en 
pas perdre entièrement le fouve- 
nir, on y conferve encore un mor- 
ceau de l'ancien édifice avec la 
fenêtre où cet Empereur fut- tué 
d'un coup de pierre jettée au ha- 
zard. , èc qui le frappa au front- 
dans I'inftant qu'il s'y mettoif 
pour voir de là le combat. Cette 
fenêtre peut avoir fix pieds de 
hauteur , elle eft en arc & foûte- 
nuë d'un pilier de marbre blanc. . 
Cette infigne Capitale de la nou- 
velle Efpafgne eft toute remplie: 
«à'illuftre NoblefTe, de gens con*~ 

U, 



I 



! 



37$ En Voyage* 

fiderables , qui par leur naHEuïcej, 
leur mérite, & par leurs fer vices* 
fe diftinguent des autres 5 les prin- 
cipaux de ceu:x-là font : Don Fer- 
nando Altamirono Comte de S. 
Jacques de Calimaya, & Sénéchal 
âcs Philipines, Don Garde de: 
Vaidez Oforia,Ch.evalier xte l'Or- 
dre de S, Jacques, Comte de 
Pegnaiva & Vicomte de S. Mi- 
chel Don Nicolas de Bivero Pe- 
redo Comte de Orizaba 5 &: ou- 
tre cela il demeure dans Mexique 
plus de cent Chevaliers de diffe- 
rens Ordres militaires, non feu- 
lement de CaftiHe,, comme S. Jac- 
ques, Calatrava & Alcantara 5 
mais auffi de ceux de S- Jean-, de 
Montefa, de Chrift 5 & Davis, 
On comptoit en cette grande Vil- 
le quatre mille carofies, dix-fept 
Convens de ReEgieufes, un Col- 
lege pour élever la jeuneffe , avec 
me prodigieufe quantité de grau- 



de Lionne! Wafer. fytf 
ics & fomptueufes Eglifes y toutes 
bâties de pierres de taille & de 
brique 5 j'en nommeroîs bien 85^ 
fi je ne craignois d'ennuyer le Le- 
âeur , (ans park* de celles des 
Religieux Mandians qui font 
moins fuperbes, mais fort propres, 
La beauté des maifons eft, incom- 
parable > tant pour retendue, que 
pour te matière , Pagreable figu- 
re & la commode difpofition des. 
apartemens 5 les plus hautes n'ont 
pas plus de trois étages, & toutes: 
les murailles font ineruftées par 
dehors de petits cailloux de di- 
verfes couleurs ,. & taillez les un* 
en cœurs, d'autres en foîeils -.,. cm 
étoiles, en roues, en fleurs de tou- 
tes les efpeces & autres figures 
dont la variété infinie eft très- 
agréable à la veuë. Les portes en? 
font fort grandes & fort hautes i 
on y voit des balcons de ferrure- 
me prefqu'à toutes les fenêtres^ 

!i i| 



L 



p 



3§o Ees r Voyages 

& ces balcons font, quelquefois* 
d'une telle étenduë,qir ils tiennent 
toute là., face du logis, ils font 
ornez en tout tems d'un- grand 
nombre de qnaiftes d'orangers &: 
pots de -fleurs- de toutes fortes 5 
car il s y en voit toute l'année 5 
& le climat y eft fi doux & il 
tempéré 3 que la chaleur n'y de- 
vient jamais incommode, ni les 
rigueurs du froid n ? y obligent en 
aucun tems d'y allumer du feu; 
On peut dire fans s'écarter de la 
vérité qu'on y jouit d'un primeras 
perpétuel. L'eau y eft purfe &' 
faine 5 elle y vient d'un village 
appelle Sainte-Foi, à trois lieues^ 
de Mexique , par le moyen d'un 
grand Aqueduc foutenu de 365, 
arcades de pierres détaille & qui. 
paffe au travers d'un des lacs dont 
la Ville eft entourée, ce qui for- 
me une très-belle perfpe&ive. 
XL y a dans Mexique cinc^Ea*- 



A 



ie EionnelWaffer. 
roîïïès d'Efpagnols, & douze d'in- 
diens , douze mille Bourgeois Ef~ 
pagnols qui y font établis avec 
feurs familles, fans parler d'envi- 
ron vingt mille autres qui n'y font: 
que pour un tenis, & trente mille 
Efpagnolles qui y font toutes ge«^ 
neralement belles & d'une magiii^ 
licence à (urprendre : car il n'y % 
pas une femme du commun qui ne 
porte des étofes dor. On y com- 
pte quatre -vingt mille Indiens 
Bourgeois 5 outre les paffagers qui 
font en plus grand nombre, & plus 
de cent mille efclaves tant blancs 
que noirs de l'un & de l'autre 
fexe, ce qui fait plus de quatre 
cens mille âmes, fans compter les 
enfans. Le licencié Pedro Ordo- 
nnez de Cevaîlos dans fon Livre 
du Voyage autour du monde , aC- 
fure dans la page 241 qu'il y avok 
de fon tems à Mexique deux cens 
mille Indiens & un plus grandi 



■C 



l m 



. 









3$k &es Voyages' 

nombre dlndiennes > vingt mille 
noirs & plus de noires 5 trente 
mille Efpagnols > &' plus d'Efpa- 
gnolles; 

Enfin cette belle Ville eft abon- 
damment fournie des plus riches- 
marchandées , d'écofes d or & de 
foye } de velours, de fatin tant 
pleins & unis, que brodez au mé- 
fier , de damas, tafetas, écharpes* 
draps de laine , en un mot de tout 
ce qu'on peut fcuhaiter pour la 
parure , & dont on fe fert dans les 
autres païs pour entretenir le lu- 
xe. Joignez à cela toutes les cho- 
fes qui viennent d'Europe par le 
moyen de deux Galions d'Efpa- 
gne qui y arrivent régulièrement 
chaque année avec une efpece de 
Ftegate légère qu'on appelle lai 
Patache du Roy , & plus de qua- 
tre-vingt Vaifïeaux Marchands 
qui la fourniflent en abondance 
de tout ce qui fe voit de plus pre- 



ék 



ie LîonnelWaffer. j% 
deux dans cette partie du monde.» 
Ce n'eft pas tout encore , une au- 
tre flote partie des Philipines lui 
apporte de l'autre côté par la mer 
du Sud \ tout ce qu'on eftime de 
plus rare dans la Chine, h Japon,, 
là Perle, & dans les Indes qu'on* 
nomme en Europe Orientales, & 
que ceux du nouveau monde ap- 
pellent d'Occident .. 

Les Mexiquaïns ont la taille: 
belle , le vifage agréable , le na- 
turel doux y ils font dociles, très- 
bons Catholiques & prefque tous- 
riches , parcequils s'appliquent 
extrêmement à trafiquer d'une 
Province dans l'autre. 11 y en a 
plufieurs parmi eux pour qui J'on 
a la même confideration- ÔC les 
mêmes égards que pour les Efpa- 
gnols naturels. Iln*eft:refté~pèr- 
fbnne à Mexique du fang de Mbr~ 
îegfuma que Don Diego Cano 
Mortegftima,; Chevalier de L ? Or- 



m 



I 'il 



: 






3^4 ^ es Voyapf 

are de S. Jacques 3 fon fils Don 
Juan y & {es deux neveux Don 
Diego & Dofia Leonor enfans de 
Don Antoine Mortegfuma. Ils 
jôuiflent tous de pendons affi- 
gnées fur la Caifïe Royale 5 & 
quoique ces penfïons foient modi- 
ques par rapport au fang illuftre 
dont ils font fort is -, elîes^ne bif- 
fent pas de les faire (ubfifter avec- 
honneur. 

C'efl une tradition dans le païj, 
qu'il y a eu autrefois des geants« 
à Tefcuco petite Ville fituée à 
cinq lieues de Mexique,. J'y ay 
vu du tems du Duc d' Alburquer- 
pue des oflemens & des dents d'u- 
ne grandeur prodigieufe 5 entr-^ 
autres une dent de trois doigts de 
large & de quatre de long. Le Vi- 
eeroi fit faire fur elle une confu- 
tation Anatomique par les plus- 
habiles Philofophes, MedecinsUfc" 
.Chirurgiens, de toute, la nouvelle: 

Efpagne,. 




A 



de Lionne! Wafer. 3^ 
Efpagne. Ils rapportèrent tous 
d'un commun avis, que fuivant la 
grandeur de la dent, la tête devoit 
avoir à proportion une aulne & 
demi de large. Ce qui paroît fa- 
buleux à raconter, & néanmoins 
» il ne falloir pas qu'elle fût plus pe- 
tite pour y pouvoir placer les feize 
dents dont chaque mâchoire doit 
être garnie. Le Duc fit faire deux 
portraits de cette énorme tête 
fuivant les proportions marquées 
par les Anatomiftes 5 il en envoya 
l'un au Roi & garda l'autre chez 
lui par curiofité. 

On a auiîî trouvé en divers 
tems au Pérou des olTemens de 
Géant dans l'Ifle appellee Sainte 
Hélène. Plufieurs Auteurs en ont 
écrit 3 les uns ont amplement 
rapporté la chofe, & Jes autres 
l'ont traitée en Phificiens. Pen- 
dant que le Comte de Chinchon 
y étoit Viceroi , on lui amena à 

Kk 



■* 



'' I 



386 Les Voyages 

Lima un Géant , jeune homme 
âgé de vingt-quatre ans , Mefti- 
ceCriolle de la Ville de Gua- 
nranga > &: nommé Juannico , 
c'eft~à-dire, Jeannot. Je l'ai vu, 
& je puis aiïurer qu'il étoit plus 
haut d'une coudée qu'Arnao Se- 
garra qui étoit le plus grand hom- 
me de toute la Ville > & qui paf- 
foit fous fon bras étendu fans le 
toucher. Il mourut dans l'Hô- 
pital de S. André dans un lit 
qu'on avoit été obligé de lui faire 
faire exprès. Après fa mort les 
gens de l'Hôpital gagnoient de 
l'argent à montrer feulement un 
de les fouliersj tant on le trouvoit 
hors de la mefure ordinaire. Ce 
Jeannot étoit allurement très- 
grand, mais non pas de la hau- 
teur démefurée des Geans qu'on 
croit avoir été autrefois dans le 
païs, & qui, felon qu'il paroît par 
leurs offemens, pafle toute exage- 
ration. 




de Lionne I Waffer. 3S7 
Il y a encore plufieurs autres 
chofes très-remarquables dans la 
nouvelle Efpagne , & très^fingu^ 
îieres , comme les deux Volcans 
de Guatimala. J'ai déjà marqué 
la prodigieufe hauteur & la va*, 
fte circonférence de celui qui ne 
jette que de Peau. L'autre vomit 
fansceffe des tourbillons de flam- 
mes jufqu'à la hauteur dune pi- 
que. On les apperçoit de loin, & 
ja fumée qui les furmonte femble 
avoir de la continuité avec hs 
nues, tant elle s'élève dans les 
airs 5 de quart d'heure en quart 
d'heure plus ou moins, il part de 
cette effrayante fournaife un bruit 
pareil à celui d'une coulevrine , 
ce qui caufe des étonnemens, & 
même quelque forte d'épouvante 
à ceux qui n'y font pas accoutu- 
mez. 

Le grand lac de Nicaragua a , 
comme je l'ay dit, quatre- vingt 
Kkij 



:■ ' 



I 



. 



Les Voyages 

lieues de circuit 5 les VailTeaux y 
peuvent naviger commodément 5 
mais ce qu'il y a de merveilleux , 
c eft qu'étant par tout d'ùfoe eau 
très-douce ■'& bonne à boire, il 
ne laiffe pas d'avoir fon fins Se 
fon reflus comme la mer. Une 
chofe encore qui eft affez extraor- 
dinaire, ceft que dans la grande 
Ifle qui fe voit au milieu , &c ou 
j'ay dit cy-deiïus qu'il y avoit un 
fi grand nombre de fruits- éète- 1 
cieuxde toutes les elpeces, eftiiri 
volcan de feu qui jette des flam- 
mes en quantité et prefque en- 
tant que celui de Guatimalac 
Ainft Ion peut dire qu elles tor- 
rent eti quelque manière du imk 
des eaux, pnifque ce volcan eft 
tout environné de celles du-lafc..- 
11 y en a un autre à Colinia qm 
jette des cendres de tems en tem$ 
avec une ëpaiffe fumée , & ces 
éèndresfont pouffees U loin %'ek 
ni tte m uod si *mi $*■ 



de Lionnel Wafer 3 §5? 
les font du tore aux biens de la 
terre à plus de trente lieues aux 
environs. 

La nouvlle Efpagne voit cou- 
ler fur fes terres un grand nom- 
bre de fleuves navigables 5 les 
plus confuierables font ceux.de 
Grikhalva , de la Chuluteca., 
d'-Alvarade,dela Vera-Cruz , de 
Guafaqualco , de la Barca , de 
Panuco, de Conchas , & celui 
dont j'ay déjà fait, mention , le 
grand fleuve du Nord. 

Les arbres y font d'une hauteur 
èc d'une grofleur furprenante , 
mais ceux tie la foreft d'Oaxaca 
fituée à un grand quart de lieuë de 
la Ville qui porte ce nom, paffenp 
de beaucoup tous ceux qu'on vou- 
droit faire entrer en comparaiion 
avec eux. Ils font extrêmement 
toufus & toujours verds .> la fleur 
en eft rouge comme du couleur 
de feu, le bois en eft trés-leger 
Kk iij 



390 &es Voyages 

& facile à travailler. La nature 
ou le temps en a creufé le tronc 
à quelques - uns , & lors, qu'on 
coupe ceux - là par le pied , ce 
tronc creux forme une efpece de 
pavillon fous la concavité duquel 
peuvent contenir 20. hommes ar- 
mez de lances & d'écus. Dans 
Tannée 1654. Dom Juan de Ta- 
bora , jeune Gentilhomme qui 
ëtoit Grand Pxevoft de la Ville 
de ce nom , & fils d'un Tabora 
qui avoit été Gouverneur des 
Philipines 5 donna un grand re- 
pas fous un femblable pavillon à 
Dom Juan Lazo de la Vega Eve- 
que de Guatimala & à plusieurs 
autres Seigneurs & Chanoines de 
Guatimala qui accompagnoient 
TEvêque. 11 y avoit de (Tous une 
table où s'aflirent dans dts fau- 
teuils douze personnes ferviespar 
autant de valets , & deux buf- 
fets garnis de toutes fartes de va- 



m 



de Zionnel Wafer. 391 
fes d'argenterie & autres commo- 
ditez pour une pareille fête. On 
peut concevoir par là quelle eft: 
la grôâeùr de ces fortes d'arbres. 
Depuis Guatimala jufqu'à Te- 
guantepeque s'obferve un ordre 
admirable établi pour la commo- 
dité des gens de confideration qui 
voyagent. Les Officiers Royaux , 
les'Chevaliers des Ordres militai- 
res 3 & tous les Ecclefiaftiques tant 
feculiers que Reguliers/ont pour- 
vus par les Communes des lieux oil 
ilspafTent, de toutes bêtes de mon- 
ture & de charge dont ils peuvent 
avoir befoin fuivant leur qualité , 
de valets même pour les fervir, de 
vivres ÔC de ratraîchiflemens en 
abondance j & le tout fans qu'il 
leur en coûte rien que ce qu'ils 
veulent bien donner de gratifica- 
tion aux muletiers & à ceux qui 
conduifent les radeaux fur les ri- 
vieres qu'il faut paffer . Voici corn- 
K k ni] 



39 £ Les Voyages 

me la choie Te pratique. La pre- 
miere journée, vous préfentez an 
Gouverneur de la Province ou de 
Guatimala , ou de Teguantepe- 
que, fui vaut le côté d'où vous ve- 
nez, le mandement que vous avez 
obtenu de la Royale Audiance 
ou du Gouverneur de la Provin- 
ce qpe vous venez de quiter, & 
auflî-tq.t en execution de Tordre 
vous êtes logez dans àzs maifons 
deftinées feulement à ces ufages^. 
bien meublées , & pourveuës de 
toutes les choies neceffaires aux 
voyageurs. On prend foin de vos 
valets tkdevos chevaux, fans 
que vous feyez chargé du moin- 
dre embaras > on vous donne d® 
Chocolat & enfuite à fouper avec 
beaucoup de propreté. Ils s'in- 
forment de vous à quelle heure 
vous vpulez partir le lendemain i 
de combien de chevaux , de mu- 
les .> & de valets vous avez be- 



de Lionnel Waffcr. $"93 
foin , & fur te champ ils en- 
voyent au Bourg fuivant une ef- 
pece de courier y porter votre 
mandement , & donner avis de 
tout ce qu'il vous faut. Ainfî 
de l'un à l'autre jufqu a ce que 
vous fovez forti de l'Audi an ce de 
Guatimala pour entrer en celle 
de Mexique , & avant que de 
partir de chaque lieu 5 on vous 
préfente un livre de compte ou 
un de [vos valets écrit par votre 
ordre : La Commune > de ' ce Bourg 
a Mfenfê pour la reception de \M07p- 
fieur tel la fomme de . 
ce . . . jour du mois de . . . 
de cette pre fente année . . . Il fi- 
gue enluite, & le feing feul fuffit 
pour la décharge de la Commune/ 
Tout cela s'exécute avec le plus 
grand ordre & la plus exa&e fidé- 
lité du monde. Grandeur cer- 
tes digne d'être admirée , & qui 
peut fervir de témoignage de la 



35)4 Les Voyages 

richefle & de la fertilité de cet- 
te Province. 

Teguantepeque eft une grande 
Ville également peuplée d'Efpa- 
gnols & d'Indiens ,-«mais ils y ont 
leurs quartiers féparez. Il s'y tient 
deux fois le jour un très-grand 
marché de toutes les marchandi- 
ses du païs, '& principalement de 
fruits & de marées $' il commen- 
ce depuis dix heures du matin juf- 
qu'à une heure après midi., & de- 
puis fix jufqu à neuf heures du 
loirs & il s'y trouve ordinaire- 
ment deux à trois mille perfon*. 
nés. Ce climat eft le plus fécond 
dexoute la nouvelle Efpagne en 
beaux vifages 5 car les femmes de 
cette Ville y paflent communé- 
ment pour les plus belles du Me» 
xique. Il s'y fait un grand tra- 
fic de chemiles, & on les teint de 
toutes fortes de couleurs fuivant 
la coutume du païs* 



m 



de Lionnel Wafer. 395 
Gn voie auprès de 'Mexique à 
Mexicalfingo un étang d'une va- 
fte étendue, & fur lequel on voit 
un o-rand nombre de maifons & 
de jardins flotans 5 ce qui caufe 
un excès d'amiration à ceux qui 
les voyent pour la premiere fois. 
Voici de quelle manière les In- 
diens les fabriquent. Ils étendent 
fur trois ou quatre grofles cor- 
des une infinité d'oziers les uns 
fur les autres de la longueur de 
60. pieds en carré & d\m demi 
pied de hauteur. Ils attachent en- 
fuite les bouts de ces cordes aux 
aulnes , Taules , & autres arbres 
qui font fur les bords de l'étang» 
pour aflurer davantage le fonde- 
ment de la machine , ils couvrent 
ces oziers de gazons fur lefqueîs 
ils répandent de la terre & du 
fumier par deflus pour l'engraif- 
fer. Après quoi ils y fement tou- 
tes fortes de fleurs & de legu- 
mes qu'ils vont vendre à la ViU 












39 6 les Voyages 

le de Mexicalfingo. De toutes 
ces différentes matières jointes 
enfemble il fe fait un compofë qui . 
devient avec le tems une niafle 
épaifle & folide fur laquelle ils 
bâtiflent de petites maifons,,qui 
fuffifent pour les loger eux & kjiys 
familles , & dans la plupart def- 
quelles il y a des poulaillers & 
d'autres endroits pour y élever 
des pigeons. Il arrive quelque- 
fois que le Maître d'une de ces 
petites Mes flotantes allant à -la 
Ville dans fon canot avec fa fem- 
me ôc [es enfans pour y vendre 
(es denrées, ne retrouve plus à fon 
retour fon habitation au même 
lieu où il l'avoit Iaifîëe 5 paree 
que les cordages qui l'arrêtoient 
venant à s'ufer par le temps & 
& à fe pourrir par l'humidité >fe 
rompent enfin & l'abandonnent 
au gré du vent & du courant. 
Alors le jardinier demande à fes 
voifîns s'ils n'ont point vu par ha- 



A 



de LionnelW affer. 3^7 
xard pafler (on ifle de leur côté , 
& fur leur rapport, l'ayant fuivie 
comme à la pille , ils la remor- 
quent avec des cordes dans le mê- 
me endroit d'où elle étoit partie y 
ce qu'ils font à Tàide de leurs amis 
qui les affilient en ce befoin à la 
charge d'autant. 

Je finis ce petit ouvrage par 
une obfervation que j'ai oublié de 
faire , lors que j'ai parlé des Gou- 
vernemens & des autres emplois. 
Il faut fçavoir que dans le Me- 
xique, ainfi que dans tous les au- 
tres Etats de la Couronne d'Ef- 
pâgnej c'eft un ufage établi, que 
tous les Gouverneurs & les Ju- 
ges tant grands que petits, tant 
Souverains que fubalternes, (ont 
obligez de refter dans les lieux 
de leur Jurifdidion un certain 
tems aptes que celui de leur em- 
ploitft fini , pour répondre aux 
accûfations de tous ceux qui vou- 
dront fè plaindre de leur admi- 



35> § Les Voyages 

ni fixation. Il s'en drefle des in- 
formations qui font faites parde- 
vant des Juges nommez fpeciale- 
ment pour cet effet. Ces Juges 
qu'on appelle Juges de refidence 
envoyent ces informations à la 
Cour, qui tlatuë des peines ou des 
récorn penfes fuivant la nature du 
rapport. Cet ufage fe nomme com- 
munément la refîdence, loi cer- 
tes très-prudemment établie 5 & 
qui produirait des biens infinis, fi 
elle étoit auffi exa&ement & fin- 
cerement exécutée qu'elle a été 
judkieufement p refonte , mais les 
abus prefque infinis qui fe font 
gliflez dans l'exécution par la- fa- 
cilité que les Juges commis à cet 
examen ont à fe laifier corrom- 
pre , en rendent l'effet entière- 
ment inutile pour le bien âcs peu- 
ples & pour l'honneur du Gou- 
vernement. 

F IN 



P«je z 9 é? . 




^4 . Coauart Scti/f> . 



-vx 



ERRA TA. 



^pErrain , hfez. terroir, pag. 210 Hg. 23» 
A rayes, ///.Reyes, pag. i;j lig. 6. 
Calao, lif. Callao , pag. 2jj. lig. g. 
meurs & verts , lif meurs > & verts l Sec, 

p. ido lig. 4. 
de Cagno , ii/I du Cagno , pag. 2,7 2. lig. 20. 
fubftanter, lif. fubftenter, pag. 2 $7, ]ig, 1^, 
; fe tire , ///.. fe tire ^ pag. 51a, lig, zo. 



Ll 



APPROBATION. 

I 'Ay lii par ordre de Monfeigneur le Chan- 
celier un . Manufcrit intitulé r -, Les. Voyages^ 
de Ltonnel Vvaffer , & je n'y a y rien trouve qui 
puiite en empêcher rimpreiuom A Paris ce. 

te. Avril 17 oj. 

PQUCHARB» 



Privilege du Roy. 

T OUÏS PAR LA GRACE DE DIEU, 
"*M Roy de France & de Navarre : A nos Amez> 
& féaux Confeillers, les Gens tenans nos Cours 
de Parlement > Maître des Requêtes ordinaires 
de notre Hôtel , Grand Confeil, "Prcvot.de Pa- 
ris y Baillifs /Sénéchaux leurs Lieutenans Ci- 
vils & autres nos jufticiersqu'ilappartiendra | 
Salut. Claude Cellier Libraire à Pa- 
ris 3 Nous ayant fait expofer qu'il defireroir 
faire imprimer un Livre Lnitulé, Les Voyages 
de Ltonnel Vvaffer traduits de V Anglo t s > s'il 
Nous plaifoit lui accorder nos Lettres de Pri- 
vilege fur ce neceiTaires 5 Nous avons permis 
& permettons par ces Prefentes audit Cellier de 
faire imprimer ledit Livre en telle forme, mar- 
cr e j caractère &■ autant de fois que bon lui fem- 
felera , & de le vendre Se faire vendre par tout 
notre Royaume pendant le temps de quatre an- 
nées confecutives , à compter de la datte def— 
dites Prefentes : îaifons défeafes ajoutes per,. 



formes de quelque qualité & condition qu'elles 
puifTent être,d'en introduire d'impreiTion étran- 
gère dans aucun lieu de notre obéïflance , & à 
tous Imprimeurs-Libraires & autres d'impri- 
mer & contrefaire ledit Livre en tout ni en par- 
tie fans la permiflion ex pre (Te & par écrit du- 
âk Expofant ou de ceux qui auront droit de 
mi l à peine de confiscation des exemplaires 
contrefaits , de quinze cens livres d'amende 
contre chacun des conr revenais, dont un tiers 
à Nous, un tiers à l' Hôtel-Dieu de Paris, l'au- 
tre tiers audit Expofant, & de tous- dépens,, 
dommages & intérêts 5 à la charge que ces 
Preientes feront enregistrées tout au long fur- 
ie Regiftre de la Communauté des Imprimeurs 
& Libraires de Paris , & ce dans trois" mois de 
la datte d'icelïes ; que l'impreflion dudit Livre 
fera faite dans notre Royaume & non ailleurs \ , 
& ce en bon papier & en beaux caractères con- 
formément aux Reglemens de la Librairie ; Se 
qu'avant que de Pexpofer en vente il en fera . 
mis deux exemplaires dans notre Bibliothèque" 
, publique,, un dans cqIIc de notre Château du 
Louvre , & un dans celle de notre très-cher &: 
Féal Chevalier Chancelier de France le Sieur 
Phelypeaux Comte de Pontchartrain Com- 
mandeur de^nos Ordres 3 le toiit à-peine de nul- 
lité des Prefentes : du contenu desquelles vous 
mandons & enjoignons défaire jouir l'Expo- 
fant ou fesayans eau fe pleinement .'& paifible— 
ment, fans fou ffrir qu'il leur foie fait aucun 
trouble ou empechemens. Voulons que la co- 
pie defdites Prefentes qui fera imprimée a jt* 
commencement ou à la fin_dudit Livre , foit tè- 
Buc pour dcuëmcnt lignifiée, 3c qu'aux copies. 




vu 



gplJ.ationQces.paf Fun- de nos Amez & féaux 
Confeillers& Secretaires foi toit ajoutée com- 
me à l'Original : Commandons au premier no» 
tre Hui flier ou Sergent de faire pour l'execu~| 
tion d'icelles tous ades requis & neceffaires ,' 
fans demander autre permifTion, Scnorobitant 
Clameur^èHafo^narte Normande & Lettres 
à ce-contraires ; C Ar tel eft notre pia.iir, 
Dorme-à Verfàilles le. vingt-unième jour de 
Juin, Tan de grace mil fept cens cinq : Et de 
notre Règne leïoixante-troin-éme , Par le Roj 
ehfbnemiorrCoiiïeil. Signé s Lecomte,. 

Regiftré ifitr leKegiftre de la Communauté ' d* 
Libraires & Imprimeurs' de Paris ^nombre 4. 
page 3. conformément aux 'Règlement , & no- 
tamment a 4' Ar reft du Çonfeildté 13. Amft mil 
fept cens cinq. 

, \ : Signé ,.Gu»riki % Syndic. 




I / 




A. Te. X.CU.CO. Ji. hi CdJzada principal C °Lu it/a-vaca - 
H7xta.cpala.pcL. JS . T^jucù .JF. Ajuaduch, . &. CuyLxieaa^ 
fl TUjLfcatxinffo. I. Cima.mMa.. K. Sucbimilcc. L Ctnu dos Cdlxadtu